‹ Louis XV [microform]: ses maitresses, le Parc aux Cerfs, d'après le Journal-Mémoires de d'Argenson, les chansons du temps et les mémoires du Duc de RichelieuChapitre 18 sur 145 · DE VERMANDOIS ET M"' DE PRIE · texte numérisé non relu

DE VERMANDOIS ET M"' DE PRIE

« Ainsi Mme de Prie entendit prononcer sa sentence par la jeune princesse qui lui rapportait naïvement tout ce qu'on disait d'elle dans le royaume. Elle sortit donc du parloir, pleine de dépit et de colère, disant de manière que la princesse put l'entendre : Va! tu ne seras point reine de France, Arrivée à Versailles elle rendit compte de son voyage au prince, premier ministre, et lui assura que sa sœur avait toutes les qualités convenables pour être reine de France ; elle dit que la princesse était très aimable ; elle le pressa même de s'occuper de la conclusion prochaine de ce mariage ; mais, en même temps, elle en parlait d'autre façon à Paris-Duvernay qui jouissait de la confiance du prince et gouvernait sans lui les plus grandes affaires de l'État. Elle lui fit observer que lorsque ce mariage serait une fois conclu avec Mlle de Vermandois, il aurait cinq maîtres pour un : le Boi, la Reine, Mme la Duchesse et Lassay (qui avait un empire absolu et bien connu sur elle) et M, le Duc, Duvernay persuada si bien ce prince qu'il changea de dessein, faisant entendre à la cour, qui connaissait le voyage de Mme de Prie, que si le mariage ne s'était pas effectué, le refus de sa sœur, sa modestie, sa piété en avaient été la cause. Il fut donc résolu de se tourner d'un autre côté, car le renvoi de l'infante était arrêté. Mémoires du duc de Richelieu. »

Le président Hénault, raconte dans ses Mémoires que la duchesse de Bourbon se fit accompagner par Mme de Prie auprès de sa fille ; mais celle-ci n'au-

rait pas reconnue - ou connue - Mme de Pne. « Après que fut renvoyée la princesse de Chine (1-intanle d'Espagne), il fut question de choisir une épouse pour Cha-Séphi (Louis XV). La mère de Mir-.a.Haddi (le duc de Bourbon), la princesse de Roxane (la duchesse de Bourbon), qui ava.t joué un grand rôle sous le règne de Cha-Abbas (Lou.s XIV) et dont l'esprit égalait l'ambition, s'imagma que son fils étant à la tête des affaires (comme ministre), il ne serait pas impossible de faire partager le trône de Perse (France) à l'une de ses filles. Elle s'en ouvnl à son fils, qu'elle trouva disposé à entrer dans ses vues, mais qui ne jugea à propos de paraître se mêler de cette intrigue, ne voulant pas qu'une affaire de cette nature venant à manquer, le mauvais succès et la témérité du projet pussent lui être imputes mais bien que l'un et l'autre pussent être excusés par l'excès de la tendresse d'une mère pour sa fille, sentiment bien naturel ! et par l'ambition d'une emme, sentiment pour le moins aussi puissant sur le ccBur du beau sexe. 11 s'en rapporta donc entièrement à a princesse sa mère. Celle de ses filUes sur laquelle elle jeta les yeux s'appelait Saheb (Mlle de Vermandois . princesse extrêmement belle, âgée pour lors d'environ vingt-deux ans. grande, parfaitement bien faite, ayant beaucoup d'esprit et des connaissances rares parmi les femmes Persanes (de France), même de la plus haute naissance ; une bonté de cœur peu commune, un caractère doux et aimable, l'âme grande et ferme ; princesse, en un mot, bien digne du rang

m"* de vermàndois et m™* de prie

auquel on la voulait élever. Elle était retirée depuis son enfance dans un Haram (couvent), dont elle n*avait jamais voulu sortir, même pour aller prendre Tair à la campagne. Entourée de femmes qui Taimaient et la respectaient, elle menait une vie assez solitaire, mais tranquille. Sa mère se rendit auprès d'elle accompagnée de deux femmes perdues de réputation mais qu'il est à propos de faire connaître.

« L'une appelée Fatime (Mme de Nesle : la mère des quatre maîtresses de Louis XV) quoique dans un âge peu avancé, avait perdu cette beauté avec laquelle elle avait débuté dans le monde. Elle était cependant encore fort belle. C'était une blonde avec de grands yeux languissants où Tamour semblait avoir établi le siège de son empire ; une bouche charmante, un nez parfaitement bien fait, un tour de visage admirable, une gorge et des bras plus admirables encore. Sa taille aurait été au-dessus du médiocre si elle eût été moins épaisse. 11 régnait dans toute sa personne un air de volupté, pour ne rien dire de plus, qui annonçait son caractère. Son âme était l'esclave de ses sens, son cœur fourbe, et son esprit médiocre- Elle parlait gras et lentement ; elle avait un son de voix séduisant et entendait le manège de la cour.

« Zu/Zma (Mme de Prie), femme d'un autre seigneur, était grande, bien faite, moins belle, à la vérité, qu^ Fatimey mais plus vive, plus enjouée, ayant plus d'esprit, le caractère aussi méprisable, mais l'âme plus ferme, un penchant aussi vif pour le plaisir se

APPENDICE

souciant peu qu'on resUmât, pourvu qu'on readît à ses appas des hommages qu'elle voulait réels et M-

quents. .

« Ces deux femmes vivaient dans une parfaite mlelligence et ne se montraient rivales que dans l'art d'inventer des plaisirs, et dans la gloire de les mieux goûter ou faire sentir. L'une et Tautre, sans pudeur. Elles n'avaient d'autres mérites que celui de posséder parfaitement la science de conduire les sens par degrés jusqu'aux plus grands excès que la luxure et la débauche pussent faire imaginer. On ne pouvait se défendre de ressentir de Tamour pour elles et en même temps de rougir de honte pour une faiblesse que la délicatesse condamnait. Telles étaient celles par qui la mère de Mirza-Haddi se fit accompagner, faute inexcusable qui lui fit perdre les prix de son voyage, et détruisit les espérances dont son cœur ambitieux s'était flatté.

« Saheb ne se laissa point éblouir aux propositions de sa mère. Le trône où on lui faisait voir qu'elle était la maîtresse de s'asseoir, loin de la tenter lui déplut, et la couronne présentée par les négociatrices infâmes ne fut pour elle qu'un objet de mépris. Sensible aux bontés de sa mère, elle lui en marqua sa reconnaissance, mais, en même temps, elle ne put s'empêcher de lui dire, en présence de Fatimeei de Zalima, « qu'elle était bien éloignée de croire serieuse une négociation pour laquelle elle avait jugée ne devoir faire choix que de deux femmes de la cour les plus méprisées et les plus méprisables ; que

m"« de VERMANDOIS et M^e DE PRIE

vivant dans la retraite depuis sa plus tendre enfance, elle s'était accoutumée à regarder les grandeurs d'un œil indifférent et qu'elle y renonçait pour toujours. » La princesse sa mère fit de vains efforts pour la ramener à des sentiments plus conformes à ses vues ; elle n'y put réussir et, outrée de dépit, elle fut obligée de repartir sans avoir rien pu gagner. Admirable et rare exemple de fermeté, de noble indifférence pour le rang suprême dans une princesse jeune, belle, et qui s'en connaissait digne. C'est ainsi que Mirza-Haddi, par trop de confiance en l'habileté de sa mère ou par une prudence mal entendue, manqua l'occasion d'élever sa famille au plus haut degré de puissance et de grandeur, et de se mettre à l'abri du coup que lui portèrent dans la suite ses ennemis, qu'il aurait vu ramper devant lui, s'il eût pu se procurer l'avantage d'être beau-frère du Sophi (Roi). La fille de Chékour (Stanislas) profita du refus de Saheb et épousa Cha-Sephi (Louis XV). A Mirza-Haddi succédait dans la place d'Athmadoulet (premier ministre) Ismaël Bey ce même moullah (le cardinal de Fleury) qui avait été l'instrument de sa disgrâce. Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse. » 11 fallait à toutes forces que le Roi se mariât et, bizarre coïncidence, le duc de Bourbon qui, lui aussi voulait se marier songeait à Marie Leczinska. Mme de Prie recevait alors à Versailles le portrait de la jeune Polonaise. Les grâces de son âge s'y trouvaient agréablement marquées ; on y voyait que la princesse Marie n'était point déplaisante et que s'il

APPENDICE

lui manquait le charme de la beauté, elle semblait, du moins avoir tous les autres. Une idée inattendue surgit. L'aimable modèle du peintre ne pourrait-il faire une reine de France très suffisante ? Aucun obstacle dans la négociation n'est à prévoir, la demande, tout à fait ignorée, qui a été faite par le duc de Bourbon permettrait de substituer celle du roi, le plus aisémentdu monde. Mme de Prie voitd'un coup d'œil, le parti qu'elle pourra tirer de cet heureux arrangement. C'est elle qui aura fait la nouvelle reine ; quoiqu'il arrive, son avenir est garanti par la gratitude qui lui sera due. Elle pousse M. le Duc à se décider, et rien ne se trouve moins difficile. Le prince s'accommode d'une combinaison qui lui apporte en échange d'un insignifiant sacrifice la fin de tant d'affaires embrouillées.

Aussi, lorsque le roi détrôné de Polognereçutà Wissembourg, où il vivait obscurément, la demande en mariage de sa fille pour le Roi, — rêve que rien n'avait préparé et que savourèrent avec crainte de le voir s'évanouir, le père et la fille — écriviL-t'il au duc de Bourbon une lettre débordante de reconnaissance. « Monsieur mon frère, que puis-je dire à Votre Altesse sérénissime pour répondre à une lettre qui, me saisissant le cœur, et m'ôtant la parole me mettrait dans toute l'insuffisance de lui exprimer mes sentiments s'ils étaient nouveaux et inconnus à Votre Altesse sérénissime. Puisque la sainte Providence l'a tellement décidé et que votre incomparable sagesse le juge ainsi, Votre Altesse sérénissime sait

jjtle jjj. VERMANDOIS ET M"« DE PRIE

que je suis voué à Elle avec toute ma famille, qu'Elle dispose d'un bien dont je l'avais rendu entièrement maître. Je vous cède mon droit de père sur ma fille en remplaçant celui d'époux qui vous était destiné. Que le Roi qui la demande la reçoive de vos mains. Plaise au seigneur tout puissant qu'il en tire sa gloire, le Roi son contentement, et votre A. S. la satisfaction de son propre « ouvrage ». En attendant la glorieuse réalisation de cet « ouvrage », le roi de Pologne devait trouver en quelques jour» treize mille livres pour achever de « dégager » ses pierreries chez le juif de Francfort où elles étaient engagées. Le gouverneur de Strasbourg lui obtenait discrètement ce prêt sur la recette de la ville. Il échappait ainsi aux graves chicanes qu'il avait redoutées et qui auraient mis le comble aux âpres tourments d'argent qui l'accablaient. — Voir P. de Nolhac, LowisXFe/ Marie Leczinska, et aussi, le P.Anselme, 1. 1, et encore Gauthier-ViLLARS, Le mariage de Louis XV.

Page 1