LE DAUPHIN
M Lorsque naquit le Dauphin, toute la cour veillait dans l'appartement de la reine. Autour du lit étaient les princes et les princesses du sang, le errdinal de Fleury, et le chancelier de France avertis tout aussitôt le commencement des douleurs. Le Roi n'avait pas quitté le chevet de la reine. L'enfant, mis dans un lange, fut porté près du feu et, en présence du curé de la paroisse, ondoyé par le cardinal de Rohan. On devait alors lui passer au cou le grand cordon du Saint-ESprit. Mais le roi ne voulut pas quelareineeûtunejoie aussi prompte, redoutant pour elle une émotion trop vive, et la cérémonie fut différée d'un moment. La duchesse de Ventadour prit le prince nouveau-né, et le porta, suivie des trois sous-gouvernantes, dans l'appartement préparé pour lui. Le roi dit à M. Villeroy, capitaine des gardes du corps : « Duc de Villeroy, conduisez le Dauphin, c'eât le seul cas où mon capitaine des gardes peut me quitter. » On remarqua le ton dont ces paroles furent
APPENDICE
prononcées. Il semblait que le visage, d'ordinaire impénétrable, du jeune roi rayonnait d'un sentiment attendri. Marie connut son bonheur quelque temps après. Le roi la quitta pour rentrer dans son appartement à quatre heures et demie, et avant, de se mettre au lit, dépêchait un de ses gentilhommes au roi et à la reine de Pologne. Tout était préparé chez le garde des sceaux pour annoncer la naissance de « Monseigneur le Dauphin » aux ambassadeurs, aux ministres étrangers et à ceux du roi dans les cours étrangères; dès cinq heures et demie tous les courriers avaient quitté Versailles. Le roi dormit quelques heures. A son réveil les acclamations retentirent sous ses fenêtres où la population s'était déjà portée, on dressait sur la place d'armes les châssis du feu d'artifice qui devait être tiré le soir même. La cour emplissait l'œil-de-bœuf et se pressait sur le passage du roi, quand à midi il allait entendre chanter le Te Deum ; c'était un va-et-vient continuel dans le château et la joie sur tous les visages.
« A la première heure le tocsin du Palais et celui de l'Hôtel de Ville, annonçant la grande nouvelle, commençaient une sonnerie de trois journées. On affichait l'ordonnance des échevins enjoignant de fermer les boutiques, d'allumer des feux de joie et d'illuminer les maisons pendant ces trois jours. Les rues se remplissaient des cris de : « Vive le roi 1 Vive la reine! Vive Monseigneur le Dauphin » ! Le duc de Gesvrss, gouverneur de P^is, allait en grande solennité à la Ville, avec une suite de carrosses et jetait
INFANTS LÉGITIMES DE LOUIS XV
de l'argent. Le prévôt des marchands en jetait aussi, pendant le grand feu de fagots sur la place de Grève, tandis que les distributions de pain, de viande, de cervelas, les fontaines de vin coulant sous des berceaux de feuillage faisaient participer le peuple à la joie du souverain. Une quantité de transparents allégoriques complétaient l'illumination des façades. Sur ces transparents, où l'on abusait des Dauphins, quantité d'inscriptions. La Reine était symbolisée par l'étoile du nord guidant le vaisseau des armes de la ville, avec ces mots : Nec vota fefellit : elle n'a point trompé nos vœux. Les carrosses marchaient au pas pour que le roi vît mieux et fût mieux vu. Sur la place Louis-le-Grand toutes les lignes d'architecture se profilaient en feu. Le long de la Seine, le roi revenant à Versailles, aperçut l'illumination splendide du Palais de Bourbon, bâti depuis peu par la duchesse douairière ; celle des jardins du duc du Maine où était préparé un feu d'artifice ; celle de l'hôtel royal des Invalides qui tira son artillerie et, plus loin, tous les villages des deux rives, de Vaugirard à Meudon, de Chaillol à Suresnes, qui rivalisaient de lumières.
« Pour la seconde fois il y eut des spectacles gratuits. Les comédiens français y ajoutèrent fillumination de leur hôtel et mirent sur leur balcon deux muits de vin qui coulèrent pour le peuple. La Religion, en de tels jours, tint aussi une grande place; après la procession générale, il y eut des processions particulières, de toutes les paroisses, de toutes les
communaulés, et Ton entendait partout chanter des cantiques dans les rues.
« Pendant toutes ces réjouissances, dont elle se faisait lire les relations, Marie n'avait qu'une joie : celle d'avoir donné un héritier à la couronne. Elle avait rempli le but de son mariage et Tardent désir de la nation. Un tableau de Belle la représente, quelques mois après, assise en grand habit à côté du trône royal, avec l'enfant sur ses genoux. Il a ses petits pieds nus reposant sur le manteau fleurdelysé, la tête encadrée d'un bonnet ruche et le cordon du Saint-Esprit au cou. La reine est à demi souriante et le chaste orgueil d'une mère s'épanouit dans son regard. Après 1780, lorsque fut né le duc d'Anjou pour lequel les réjouissances se renouvelèrent à peine moindres, car, dit Barbier, « un second fils était une grande assurance pour la tranquillité du royaume », ce fut pour la reine le plus heureux moment de sa vie. Tout semblait lui sourire, elle se croyait sûre de l'affection du roi, sa brillante maternité l'avait revêtue d'une majesté nouvelle. Avec juste fierté, elle présentait trois princesses et deux princes à la France. » (Voir Nolhac, ouvrage cité.)