SANS LE SAVOIR
Quel bruit vient frapper mon oreille I Par quelle étonnante merveille LAmour est-il vêtu de noir ?
Son bandeau trempé de larmes Lui sert aujourd'hui de mouchoir ; Aurait-il donc perdu ses armes, Sans le savoir ?
Ce messager toujours fidèle, Mercure, qui près d'une belle Sait si bien faire son devoir, Squs le manteau qui le déguise N'ose paraître que le soir; Aurait-il fait quelque sottise Sans le savoir?
Enfin, je devine l'affaire ; Le meilleur suppôt de Cythère, Veut se soustraire à son pouvoir; Un déserteur de cette espèce, Peut exciter son désespoir ; Causerait-il tant de tristesse Sans le savoir ?
Mais (luoi ! h la fleur do son âge, Veut-il reprendre l'esclavage Que l'usage appelle devoir ?
Amour, redoutez peu ses chaînes, Ouvrez votre cœur à l'espoir ; II rentrera dans vos domaines Sans le savoir.
Chàteauroux, cette chaste veuve Aux revers d'amour presque neuve, Affecte un tendre désespoir ; Richelieu lui dit : « tais-toi, folle, On est maître de se revoir Quand on a donné sa parole Sans le revoir. »
Mercure est, ici, Richelieu, et le « meilleur suppôt de Cythère » est le roi.
« La duchesse de Chàteauroux, depuis la maladie du roi, n'avait pas quitté son chevet: son amant encore ivre de passion lui jurait qu'il ne regrettait qu'elle et ses sujets. L'arrivée de l'évêque de Soissons, premier aumônier de Sa ^Majesté dont était accompagné le duc de Chartres, fit juger à la favorite que son règne allait finir : elle se retira, et le prélat remplit son ministère avec toute la rigueur
qu'il prescrivait. Il exigea du roi, avant de lui donner le viatique, non seulement qu'il éloignât de sa personne un objet si cher à son cœur, mais qu'il réparât le scandale public par une amende honorable à Dieu, en présence des princes, des courtisans et du peuple. Le pénitent, dont Tâme était naturellement pusillanime, à cette période de la vie où les plus grands courages s'affaiblissent, frappé de terreurs religieuses, joua littéralement le rôle qui lui fut dicté. Le comte d'Argenson, qui ne cultivait la favorite que par politique, et la détestait au fond, désormais sans crainte, fut chargé de lui intimer Tordre, et s'en acquitta durement. La duchesse, plus grande en cet instant que son amant, reçut sa disgrâce avec fermeté. Elle ignorait ce qu'elle devait souffrir en route : elle monta en carrosse avec la duchesse de Lauraguais sa sœur, et s'éloigna. Elle ne fut pas hors de la ville, qu'instruit de son renvoi on lui prodigua toutes les huées, marques du souverain mépris dont une populace effrénée accable toujours ceux qui ont mal à propos usurpé ses hommages. D'ailleurs on la regardait comme complice de la maladie et de la perte prochaine d'un Prince, alors l'idole de la nation et l'objet de ses regrets ; on l'accable d'injures atroces, de menaces effrayantes ; les paysans dans les campagnes la suivaient aussi loin qu'ils pouvaient, et se transmettaient successivement l'emploi de la maudire et de l'outrager. Ce fut par une espèce de miracle qu'elle évita cent fois d'être déchirée en pièces. Il lui fallait prendre des précautions infinies ; lorsque
la voiture approchait de quelque bourgade, la duchesse était obligée de s'arrêter à plus d'une demilieue de distance, d'où détachant quelqu'un de sa suite pour prendre des relais et reconnaître les fauxfuyants, elle tâchait de se dérober à la rage des villageois. Ce fut dans ces transes mortelles qu'elle parcourut plus de quatre-vingts lieues de pays avant de se rendre à Paris. A son arrivée la consternation aurait augmenté, si elle n'eût déjà été extrême. Le peuple de la capitale ne l'aurait pas mieux accueillie que celui des provinces, mais il était trop occupé de sa douleur ; il ne faisait que courir des églises où il venait d'adresser ses vœux à Dieu pour la conservation du roi, à la poste, au palais, aux hôtels des grands seigneurs pour savoir quel en était le succès; et, les nouvelles devenant plus fâcheuses, il volait encore au temple pour fatiguer le ciel de la ferveur do ses prières. Vie privée de
— « Pour Mmes de Châteauroux et de Lauraguais, elles n'ont que ce qu'elles méritent d'avoir été chassées plus indignement que les dernières... ; car ceci a fait dire dans le public qu'après un très grand souper du 6 du mois d'août, M. le duc de Richelieu avait enfermé le roi avec les deux sœurs, pour leur faire passer la nuit, et que le lendemain il avait craché le sang, d'épuisement. Voilà la cause de sa fièvre et de ses grands maux de tête —ce n'était point une fièvre maligne — et peut-être pourquoi on l'a cachée dans les premiers jours, dans l'espérance
d'apaiser le mal accidentel par des saignées et par des médecines. Journal de Barbier. »