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esplanade. C'est une dépense énorme. Celle que font les gens de la cour, pour avoir deux habits neufs, et chacun magnifique, pour ces deux jours de fête, et cela par ordre du roi, achève de les ruiner. La capitale est privée de toute réjouissance pour la naissance du duc de Bourcjogne. Le prétexte en est l'épargne, et à la cour on prodigue la dépense. On défend aux dames de Paris d'assister à ces fêtes. Tout cela se fait par haine contre la capitale., et par faiblesse pour ceux qui insinuent ces projets de dépense pour des objets si passagers et si éphémères.
Mme de Pompadour est plus belle que jamais, et a rair contente. Cependant on croit plus que jamais au triomphe de sa jeune rivale, Mme de ChoiseuL On a remarqué que le roi n'est point sorti de Versailles la semaine dernière, parce qu'elle était de semaine chez Mesdames. Il se peut, dit-on, que :\Ime de Pompadour ait pris son parti de rester maîtresse du cœur et des actions, de paraître trompée sans s'en apercevoir, ce qui plaît à un amant qui fait cas de ces petites supercheries libertines. Ainsi elle conserverait son poste et sa faveur. Le roi est maigri et changé, de couleur jaune et malsaine. Il a Fair de couver une maladie. Tant de tracas ôtent la fraîcheur.
JOURNAL-MÉMOIRES DE d'aRGENSON
15 décembre 1751. — Une personne fort avant dans la confidence de M mes de Pompadour et d' Estrades m'a dit que la jeune Mmcc/e Choiseul n'était qu'une enfant dont la franchise divertissait le roi, mais que cet amusement ne pourrait être de longue durée, qu'il n'irait pas jusqu'aux dernières faveurs ; que Mme de Pompadour se moquait delà crédulité de ceux qui y ajoutent quelque foi, et qu elle était bien sûre de son fait.
21 décembre 1751 (mardi). — La fête de dimanche a été belle et triste à V.ersailî-es. Un vent de bise vint à huit heures éteindre une partie de l'illumination. La galerie était fort ornée et tort éclairée ; mais les lumières venaient de trop haut, ce qui vieillissait les femmes, car les lustres trop élevés donnent les yeux battus. Il n'y avait pas assez de femmes, mais beaucoup trop d'hommes ; (le beaux habits, mais quantité de vieux et connus. On a remarqué le manque d'argent aux courtisans, car leur dessein était de faire de grands eiïorts pour être bien mis. Mais ce qu'on a remarq^ié principalement, c'est le changement et la morne tristesse de la marquise de Pompadour. On y vovait, dit-on, quelque chose de funeste. Le roi la regardait avec peine, et lin tournait le dos dès
1 iV''! •
qu'il l'avait aperçue. La grande parure quVllo avait, augmentait ces apparences de changement et de disgrâce, dont on ignore la cause.
22 janvier 1752. — En Angleterre, on ne s'en prend jamais qu'au ministère des malheurs du gouvernement, et jamais à la personne du roi. Ici, le Français s'attache plus au contraire aux personnes qu'aux choses, faute de solidité d'esprit, et s'en prend d'abord au roi, avec beaucoup dMnjustice, plus encore sous Louis XV que sous tout autre : car, s'il avait eu un Sully, il aurait été un Henri IV ; mais, avec des ministres plats et inhumains comme ceu^x qu'il a, il s'attire chaque jour davantage une aversion nationale que je déplore. L'on vient de faire de méchants vers qui commencent ainsi :
Le bien aimé de Valmanach
N'est plus le bien aimé de la France, fie.
Le bon roi Stanislas se meurt et tire à sa iin. Quelle perte pour la Lorraine ! De même que le duc d'Orléans, qui est à l'extrémité, en sera une pour les pauvres de Paris.
23 février. — Le roi maigrit, mais il a bon
MADAMi: F. A MAIiOl ISR \)K IM)MI»AI)()1 |{
lu
joi;rnal-m:;motres de d argfnson
visage. On prétend que les affaires de la marquise ont repris leur train ordinaire, et que le partage que l'on a cru exister de son crédit avec la fiunille royale n'a aucun lieu. Quelque inquiétude subsiste cependant chez cette favorite. C'est elle qui a obtenu pour madame Adfilaïde Tappartement qui a fait tant de bruit (celui de M. et madame rfe Penthièvre^ avec escalier dérobé d'où le roi peut descendre à tous moments de son cabinet chez sa fille). Cet appartement avait toujours été refusé à feu madame Henriette . Madame de Pompadour, dans ces mopien^s d'affliction, s'est mise aux genoux du roi pour le demander et l'obtenir. Quel bruit fait dans le monde un appartement donné ou refusé à une femme ! Car il peut se faire que de là dépendent plusieurs événements considérables dans rÉtat. Voilà les inconvénients de la monarchie; la conduite des peuples y dépend trop des misères de Thumanité. En attendant, cet objet fait une qccifpation vive ç\}pz le roi, à qui ces petites occupations sont si nécessaires. Oa accommode cet appartement pour Madame, les ouvriers y sont ; le roi les conduit et les pique, il y va continuellement.
7 mai 1752. —
pme de Pompadoiir et
C, LOUTS XV, 8KS MAiTXK.SES. LE PABC ACX CKRFS
quelques ministres font solliciter d'Alembert et Diderot de se redonner au travail de l'Encyclopédie, en observant une réserve nécessaire en tout ce qui touche la religion et rautorité. J'en ai conféré avec d'Aleniberl, et il m'a démontré l'impossibilité qu'il y a pour les savants d'ccriro sur quoi que ce soit, s'ils no peuvent écrire librement La philosophie conduit à de grands progrès en metaphvsique et en religion, et en législation ou gouvernement. Les Anglais, etceux qui écrivent
aujourd'hui dans les États du roi de Prusse, font imprimer tout ce qu'ils veulent. Les découvertes en tous genres éclairent le monde, en parvenant aux Français qui sont vifs et pénétrante de leur naturel, et qui vont peut-être plus loin que les autres, quoique avec moins de moyens de communication. Il en résulte que nos savants philosophes de premier ordre voudraient écrire en pleine liberté, ou point, de peur de donner dans les lieux communs ou les capucinades. C'est par là que l'on m'a démontré impossible aujourd'hui ce qui se passait ci-devant. De plus, il est arrivé que le gouvernement, effrayé par les dévots, est devenu plus censeur, plus inquisiteur, plus minutieux sur les matières philosophiques. On ne tolérerait même plus aujourd'hui les ouvrages philosophiques
JOUBNAL-MÉMOIBES DE d'aBCENSON «8
df l'ubb^ de Condillac, permis il y a quelques années. Je me suis rendu à ces raisons.
L'on vient d'ôter le privilège des feuilles
périodiques à Fréron, à cause de la dernière feuille, où il avait maltraité Voltaire avec excès. La critique est bonne, mais l'invective est de trop.
2'i août 1752. — J'ai passé la journée d'hier à •\'ci»ailles. Ou croit que le marquis de Mirepoix ^iia gouverneur du duc de Bourgogne ; choix fort c<p[)rouvé d'avance.
La marquise de Pompadour dispose toujours de tout. Mon frère dit tout haut devant moi qu'il ne peut rien accorder au mérite, et que la marquise lui arrache toutes les places à donner. Elle se croit reine, et semble l'avoir rêvé une nuit. Elle disait dornièrement aux rriuistres étrangers: «Voilà l.iea des mardis où le roi ne pourra vous voir, messieurs ; car je ne crois pas que vous veniez nous ciierclier à Crécy .» Ce nous l'assimile à la reine. On se moque fort de ses discours. Son frère, M. de Vandiéres, se fait beaucoup d'affaires avec la cur pour les bâtiments. La cour est fort troublée, brouillée, et rien n'y est respecté. Le mariage du fils de M. de Chaulnes est convenu avec Mlle
64 LOUIS XV, SES MXÎTRESSES. LK PM^C AUX rl-HTS
AlexandrinCy fille de Mme de Pompadour (18). Il était question, il y a deux jours, si le roi irait ou 11 i|'ait pas à Paris au Te Deum de Notre-Dame, crainte de mauvaise réception par les Parisiens. Enfin quelques honnêtes gens l'ont déterminé à ce trait de courage. Leurs Majestétî iront dimanche. La marquise de Pompadour a plus de crédit que jamais, et s'en vante. C'est, dit-on, un cardinal de F leur u et demi.
20 septembre 1752. — La comtesse d'Estrades a plus de crédit que jamais. Mme de Pompadour voit qu'elle sera perdue par elle. La maréchale de Duras l'aide avec habileté ; mon frère est son conseil et la dirige. Airisi voilà un crédit relevé plus haut qu'il n'a été abattu. Ce crédit est celui de la famille royale. La comtesse de Toulouse a repris aussi un grand ascendant près du roi ; Sa Majesté n'en finit pas de causer avec cette princesse, quand elle est avec lui. Cela augmente le crédit des Noailles, qui n'était déjà que trop nuisible aux affaires du royaume. Tout ceci devient plus que jamais le gouvernement du sérail, des femmes et des eunuques, et leurs passions tracassières. Voilà ce qu'a opéré la résidence de nos monarques à Versailles. C'est la comtesse de Toulouse qui a
JOtUiNAL MÉMOIRES DE D ARGENSON
procuré le voyage de ^\me de Parme (Finfante) en France. Elle l'a emporté sur tout le monde, qui objectait de quelle déi)ense cela serait {)our nos misérables finances.
On prétend que l'accroissement de crédit de la famille royale est très mauvais pour la marquise de Pompadour. Elle s'est trompée en portant d'abord à cet accroissement de crédit, pensant (jue cela ne tirerait point à conséquence; mais elle a vu peu à peu le roi prendre goût à causer avec ses enfants, et se décider par eux sur bien des choses. Mine Adélaïde, l'aînée de toutes, augmente lo plus en crédit. Elle prononce en demandant l'ordre du roi ; elle dit : Nous ferons ceci oy^ela ; et non : « Vous plaît-il que cela soit ? » Le roi aime Madame Infante plus que ses autres enfatits. Tous disent: ^/aman p... en parlant de la marquise. On prétend qiie c'est à Fontainebleau que va se frapper le grand coup de son renvoi. On effraye le roi des jugements de Dieu. Si Si. le Dauphin était mort de la petite vérole, c'était fait d'elle ; elle allait être chassée, comme la cause de la colère de E)ieu sur le royaume.
Octobre 1 752. — Le roi a donné à Mme de Pompadour un brevet d'honneur de la cour, comme l'a
M LOmS XV, SKS MAÎTRESSES, LE PARC AUX CERFS
eu Mme de Montespan, sans prendre pour cela le titre de ducliesse. On avait dit qu'elle serait duchesse quand rlle serait grosse ; mais elle n est
ni lune ni Tauti e.
Mme de Pompadour a pris son tabouret le 17 octobre, présentée par Mme la princesse de Conti, comme elle Va été la première lois. Cette nouvelle faveur provient du bruit qui s'était répandu que Mme Infante allait la faire renvoyer.
— M. le Dauphin se montre bigot et moUniste outré. Ses conseillers sont la Vauguyon, Tabbé de Saint'Cyr, Tévéque de Mirepoix, Sasse-
nage, etc.
Lors de son voyage à Paris pour le rétablissement de sa santé, il a été à Saint- Sulpice, chez Fabbé Couturier. Il voulait même dîner chez Varchevéque de Paris. Le roi s\y est refusé, craignant le mauvais effet sur le peuple.
— Le Devinduvillage,']Oué à la cour, a coûté
au roi plus de 50.000 écus.
1er nooembre. — Mme de Pompadour a pris à ses armes le manteau ducal et la calotte de velours sur son carrosse.
11 décembre 1752. — Mme de Pompadour
JOLUNAL-MÉMOIRE8 DE DARGENSON
crache le sang dès sa jeunesse. Et in peccaio concepiteam mater sua. Elle devient sèche comme du bois, maigrit a vue d œil de jalousie.
On m'avait dit à mon dernier voyage que la jeune Choiseul était du grand bien avec Sa Majesté, et les apparences augmentent, malgré les soins qu'on prend pour le cacher. On disait hier qu'elle avait eu ordre de quitter la cour, et que Mme de Pompadour Texigeait absolument. Il paraît que c'est le parti de mon frère qui conduit entièrement cette jeune beauté, ainsi que mon gendre, ardent à se venger de son exil de l'an passé, et les jésuites, qui s'accommodent de tous i)échés, pourvu qu'ils régnent. Le mari joue déjà le disgracié.
Janvier MhZ. — Mme de Pompadour a chassé de chez elle la petite Choiseul, comme une petite p... qui avait une mauvaise conduite et lorgnait le roi. On lui a interdit de souper dans les cabinets; on a défendue Mme d'Estrades de la recevoir. Elle est réduite à venir servir sa semaine chez Mesdames, et à retourner à Paris. M. de Choiseul a pris son parti, et dit qu'il est très content d'elle.
Le Dauphin et Mesdames font meilleur accueil à M. et Mme de Choiseul, depuis qu'ils les savent
éh Louis XV, SES MVÎTRKSSSS, LE PARC AUX CÈfiP^
brouillés avec Mme de Pompaclour. Le maq...:)gc de la (V Estrades n'a réussi qu'un moment.
12 février 1753. — On assure que le roi couc.fee avec une nouvelle maîtresse, lllle de Mme 2Vmchon^ et que Mme de Pompadour y a conjicnti et Va. donnée elle-même, voulant conserver son poste de bonne amie, mais qu'elle ne tardera pas à être renvoyée malgré cela, et que mon frère savait bien ce qu'il faisait en se brouillant avec elle.
C'est Bachelier, vieux valet de chambre du roi, qui lui fournit ces passades. Il lui a fourni une jeune beauté de Montpellier, fille de la présidente Niquely que je connais. Il faut bien que la marquise souffre tout cela.
Tout ce qui coûte est malsain à l'Etat, et les putains coûtent fort cher à ceux qui peuvent les payer.
20 février 1753. — L'on m'a conté les amours secrets de notre monarque et l'on verra qu'il tombe de la houlette à la chaumine. Mme d'Etiolés devenue marquise de Pompadour, était une grande dame au prix des deux dernières amourettes. Cet hiver il a joui quinze jours d'une petite fille qui servait de modèle à des peintres. A pré
iôt'hN\î.-Mr:MoiHEs bÈ d'argënson
éi
sent, il a un»} maîtresse en règle d'un ordre encore (19) inférieur à celle-là, s'il se peut. Elle est de Tordre dés putains par famille et par étâi» La iflorfi était revendeuse et tenait une petite boiitique au Palais-Royal, il y a dix aûs ; liière de quatre filles, elle a vendu leiirs pucelfiges l'un après l'autre quand ils sont venus en maturité. L'aînée de ces sœurs se nomme Mme de Sàint- Grotien; elle est aujourd'hui entretenue par un conseiller; les deux aiitres ont joué à TOpéra-Comique sans autre talent que leur figure.
La cadette, qui est aujourd'hui sultane favoHte, a travaillé chez une couturière nommée Mitie Fleuret qui procure des amants à ses ouvrières. Elle les élève en règle, et celle-ci venant dé faire s4 première communion dans un côiiveht, cela laisse croire qu'elle était plus sûre qu'une autre. Or lé roi craint la vérole avec grand raison. Lassé de là marquise il a résolu de se servir aiilài des petitéé iilles les plus neuves qu'on pourra trouver, et il envoyait son valet de chambre Zc6«/à Paris, poùi» y marchander un nouveau pucelage. Celui-ci est allé à la dame Fle.uret qui Tabouchait avec la dame Morfi. Il a vu la petite Môrfi qui a quatorze ans six mois et qu'il a trouvée bien. H a ^ dit que c'était pour un seigneur de Versailles. Il
,„ LOUIS XV, SES M.iT«ESSES, LE TAHC ALX CER78
a donné mille écus à la mère et cent louis à In couturière appareilWse. La petite fiUe a de 1 espnt
et a plu beaucoup au monarque. Elle a, actuellement, une jolie maison au Parc aux Cerfs, une gouvernante, une femme de chambre, une cuisinière et deux laquais.
En attendant .l'être chassée, la marquise est riche Elle aci.oie l'hôtel d-Én-euxsix cent mille livres, et l'ext/rinur de faveur est toujours pour eUe et pour les ministres qu'elle appuie.
Ifarsl753. - 11 est certain que le roi a présentement pour concubine une petite fille qui servait de modèle au peintre Boucher. Il l'a vue che. LebeU son valet de chambre, et lui a demande s elle le connaissait. Elle a répondu qu'elle avait vu sou portrait sur des écus. Sa Majesté a donne 10 000 livres à la mère, qui est pauvre, et on lui porte à manger de la bouche, par épargne. Ainsi, voilà la marquise dégotée de «es principales
fonctions. ..
Le roi a «ne petite maison à Versailles, où U •.•éclipse chaque jour quelques heures sans quon .ache ce qu'il devient. C'est ce qui lui fait prendre tant de goût à ce séjour, qu'il quitte rare-
ment.
JOUPNAL-MEMOIRES DE D ARGENSON
Mme de Pompadour ne se soutient que par les petits soupers, au.xquels Mesdames ne peuvent a^jsister, suivant Tétiquelte, ni entendre les propos licencieux qui sont Tâme de ces repas. Il faut une maîtresse robine, chanteuse, comédienne, etc., qualités de courtisane, qui sont au suprême degré chez la marquise.
Si mars 1753. — Le crédit de la marquise se soutient encore par habitude de confiance, mais, pour le certain, elle n'est plus concubine. J'ai parlé de la petite fille de quatorze ans qui servit de modèle à des peintres, il est certain que le roi l'entretient dans une petite maison de Versailles et que Sa Majesté disparait chaque jour quelques houres, sans qu'on sache ce que devient le monarque. C'est ce qui donne aujourd'hui au roi plus de goût pour aller à Versailles. Étant las de la marquise il a voulu avoir une (ille très neuve, craignant avec raison la vérole. Il a eu un pucelage de celle-ci, elle n'était pas même réglée quand il l'a eue, et il l'a rendue grande fille.
8 avril 1753. — La rivale de la marquise,la petite Morfi, commence à venir chez le roi et à ne plus 8d cacher de sa faveur. Elle a de Tesprit et une
JOURNAL \1ÉM0IRES DE d'aRGENSON
t2 LOUIS XV, SES MAÎTRESSES, LE PAilC kVX CERFS
volôiité décidée; elle prétend chasser la marquise: elle a seize ans.
15 avril 1753. — Le sieur Lêbel vient d'acquérir au roi un nouveau pucelage. G'eât la nièce d'une coiffeuse âjjpélée Mme de Sainl- André . Cela a fait plus de difficultés que les {)récédentes acquisitions ; mais avec de l'argent on a ébloui la tante revêché. L'on a mené la i)ëtite fiUé lundi dernier à Versailles, apfès lui avoir fait accommoder les dents, Tavôir Baignée et lui avoir fait uh trousseau honnête. On l'a menée à la maison lohëè au Pdrc aux Cerfs, et là petite Morfi a et.: ramenée à Paris. Ainsi voilà notre prince blasé, et se recherchant tout ce qu'il peut pour nouveautés, où le cœur n'a aucune part. Il ée fait acheter des escldves inconnues, san^ leâ avoir désirées par la vue avant de les avoir réunies danâ son sérail. Certes, la marquise parait bien complice de tout ceci, car le sieur Lehél n'oserait pas sans sa permission vaquer aussi ouvertement à ces sortes de négociations.
Ainsi les courtisans augmentent les faiblesses du pHhce four y faire leur fortune, La marquise de Pompadour accroît son goût pour la futilité ; mon frère flatte ses passions de ressentiment et
de superstition. M. de Machauli sert la marquise ot satisfait aux besoins d'argent et aux faux n;oyens de finj^nces.
19 avril. — Le vo\ ennuyé de tous les plajsifs, même les plus vifs, abhorre le travail ; les ministres ne peuvent obtenir de lui une heure de travail.
Il a défiance de tous et ne se plaît avec aucun d'eux. Il a toujours gardé sa petite favorite, la demoiselle MorQl et paraît l'î^imer ; il est faux qu'on lui en ait donné une autre depuis huit jours.
24 avril. — L'amour du roi pour la petite Morfil continue et augmente, mais cela se pratique qvec un grand mystère. Chacun cherche à la connaître et l'on prétend aujourd'hui qu'elle est fille de grande condition, quoi qu'il soit vrai que ?3a ni' re ne soit qu'une revendeuse à la toilette.
27 avril. — Le rpiaime de plus en plus la petite Morfil qui l'amuse beaucoup ; voilà les amours volages et constants dont est capable le monarque. Il quitte durement et la marquise est menacée d'un renvoi prompt, si elle ne le préviont, uDras quelques dégoûts comme ceux-ci.
71 LOUIS XV, SES MAITRESSES, LE PABC AITX .-FRÎ-S
Le duc d'Ai/en est le seul d.^s .■oul•M^.... ^^•' quel le roi ait fait voir la petite Mor/il. Cela lui donne un air de faveur ; il s'en cache en le divul- ..uant. Les ministres parlent déjà avec respect .le cette nouvelle maîtresse. On lui attribue une origine irlandaise ; il y a véritablement plusieurs officiers de ce nom dans les régiments de cette nation. Elle a de l'esprit, et Ton voit que c'est
elle qui rompt les voyages de Bellevue, ce qm
marque une vive jalousie de l'ancienne sultane ;
bientôt elle ne voudra plus la supporter à la cour.
Ces petites grisettes prennent des noms de guerre.
C'est ainsi que la sœur ainée s'appelle M me de Saint-
Gratien. Leur mère a certainement été revendeuse a la toilette Cette petite Morfil marque de l'esprit ; elle dit au roi des choses tournées et galantes Elle' a fait manquer un voyage de Choisy qui ne devait être que de trois jours ; elle lui soutint qu'il serait de cinq pour elle, que le jour du depart elle ne ferait que pleurer et que le jour de son arrivée elle mourrait de joie. L'on dit qu'elle a un appartement au château et qu'elle va être mfîtresse déclarée.
4 mai 17b3. - La petite Morlil gagne du terrain et pluit beaucoui. au roi ; elle .st pouss, e
JOURNAL-MÉMOmES DE d'aRGENSON
pour aonner des dégoûts à l'ancienne lavorite : elle lait rompre tous les voyages. On a augmenté son train ; elle a déjaun petit appartement au château. Le maréchal de Richelieu est dans sa conSdenca avec le duc d'Ayen. Les autres courtisans n'en parlent plus qu'avec respect et recherchent
ges entours.
La marquise de Pompadour espère que cette nouvelle amourette pour la petite Morfil passera comme les deux précédentes de cet hiver. Cependant son crédit diminue sensiblement, je sais une survivance qui vient d'être donnée — elle, ce qui l'a surprise. Les ministres oo viennent plus aussi assidûment cIi«t ■;;«'.
L'on a fait des recherches pour la généalogie de cette petite Morfil ; il est certain que son père est actuellement savetier. Il a été soldat dans un régiment irlandais et on lui a refusé les Invalides ; d'autres prétendent qu'il avait été officier dans un autre régiment et qu'il en était sorti pour quelque affaire, et l'on sait que la plupart des soldats ont quelque métier pour gagner plus que leur Bolde.
Mai 1753. — Un courtisan m'affirme que la nouvelle était fausse que le roi eût congédié la pe-
76 LOUIS XV, SES MAÎTRESSES. lE PAR : MX CERFS
tite Morlil et qu'au contraire il l'aimait mieux que jî^mais. Le jour de la disgrâce du Parlement, elle lui a dit : « Je ne crains que pour vous ; je ^.e vous aime que pour vous ; arrivera ce qu'il voudra ^ votre royaume, mais renvoyez vptre vieille marquise. » Le roi lui donna une belle ^l^atière et sur cela, elle se mit à sauter et à danser par dessus les chaises. A Bejlevue le roi n'a fait que des fimitiés extérieures à la marquise, en quittant ce séjour, il revir>t sur ses pas pour la remercier de sa bonne réception et lui baisa la main. Il a vu Mlle Morfil chaque jour pendant son séjour à Bel- Jevue ; et ofeîi<p** jour il la voit depuis qu'il est à Marly.
14 mai 1753. — La marquise de Pompndour est mieux que jamais avec le roi. Sa Majesté lui a fait le sacrifice de la petite Morfil qui prenait racine. On Ta mise dans un couvent pour dix-hujt mois ; sa mère et ses sœurs dans une campagne qu'on leur a loué^ à vingt lieues de Paris, et l'on vient de faire venir à sa place, au Parc a«ap cerfs, la nièce d'une coifi'euse qui est très jolie. Ainsi le roi a besoin de nouveaux ragoûts pour soutenir encore, quelque temps, ses plaisirs vifiis (20).
MADAMK I.A MABOllSE DE POMPADOUR
JOURNAL-MÉMOIRES DE D'ARnENPON
26 mai. — C'est un faux bruit que le roi a fait courir exprès que Mlle Morfil avait été mise au couvent. Un homme de la cour m'a dit l'avoir vue mercredi à Marly. Elle a été 5 la Muette, et, pendant les deux voyages de Crécy déterminés pour le mois prochain, elle a un logement préparé à nno lieue de cette maison pour y voir le roi tous les soirs. Mais le monarque veut que son intrigue avec cette jeune fille soit extrêmement cachée.
Mai 1753. — On n'a pas manqué d'accuser Mme de Pompadour d'avoir fait empoisonner Mme de Choiseul, comme autrefois on accusait Mme de Monlespan de la mort de Mlle deFontanges. Ce sont de faux bruits de courtisans malins, que répètent les journaux étrangers» Aussi l'on vient d'interdire toute entrée de la Gazette dUlrecht.
— La marquise de Pompadour avait donné parole à Piron pour la première place vacante à l'Académie française; à présent le roi la lui refuse. L'ancien évêque de Mi repoix a montré au roi rOde à Priape^ œuvre de la jeunesse de Piron, et c'est ce qui a motivé cette exclusion.
i2 Juin. — Ce sont toujours de faux bruits que
ceux qui courent sur le renvoi de Mlle Morfil. Le roi VaimB plus que jamais; je sais quelqu'un qui Ta vue dimanche à Versailles, et Von dit même qu'elle se nomme aujourd'hui Madame.
11 septembre 1753. — La marquise de Pompadour décline absolument vers son couchant. L'on meuble son hôtel d'Évreux à Paris, où l'on dit qu elle va se retirer et rester amie du roi qui la visitera quelquefois ; la petite îMorfil va devenir maîtresse déclarée déjà dans la couche royale.
Décembre 1753.— Le roi a fait construire un appartement pour la petite Morfil, au-dessus de celui du premier valet de chambre... La demoiselle Morfil, maîtresse du roi, est grosse de quatre mois.
23 décembre 1753. — Villeroi. Le duc de Villeroi vivait avec la marquise de Courcillon, tous deux fort dévots, et depuis longtemps ils édifiaient par leurs pratiques régulières, passant neuf mois de Tannée au château de Villeroi. Le Père de la Verrière, barnabite, confesseur du duc, a exigé qu il renvoyât sa maîtresse. On croit que c'est à l'instigation de l'archevêque de Paris, et pour servir d'exemple à Mme de Pompadour, Il l'a
JOURNAL-MÉMOIRES DE d'aROENSON Tf
chassée comme il aurait fait d'une fille d'opéra, comme Mme de Châieauroux a été renvoyr^e de Metz. Elle est pauvre et extrêmement dérangée ; elle a plus de dettes que de biens, et s'est retirée dans un couvent. Ceci fait grand tort à la religion ; Ton y voit l'évangile devenu impossible.
I/on abhorre ce qui trouble l'amitié et ce qui déshonore les femmes sans nécessité, surtout les femmes de qualité comme celle-ci, la dernière descendante de l'ancienne maison de Pompadour-Laurières... Au feu d'artifice de la Grève, le peuple, voyant dans les décorations beaucoup de nudités, disait : La France montre le cul de tous les côtés.
anvier 1754. — L'on attend incessamment l'accouchement de la petite Morfil, maîtresse secrète du roi, pour la déclarer maîtresse en titre et renvoyer la marquise. Ct4a n'empêche pas que le roi n'ait encore une troisième maîtresse qui est très cachée dans ses appartements.
18 janvier 1754. — Mme de Pompadour ne fait que prêcher le grand avantage qu'il y a pour l'État à faire delà porctîiainea ia façon de Saxe, et même à l'avoir surpassée. On établit vnp de. la
go ,.0.-.S XV, SES MAÎTRESSES. LE PARC AUX CEBPS
Monnaie un magasin royal pour cette porcelaiue. On y voit «n service que le roi envoie au roi de Saxe comme pour le braver et le provoquer, lui disant qu'il a surpassé même sa fabrique. Aux soupers Av roi, la marquise dit que ce n'est pas élre citoyen que de ne pas acheter de cette porcelaine autant qu'on a de l'argent. Quelqu'un répondit : « Mais, pendant que le roi a répandu tant de libéralités pour encourager cette manufacture, on abandonne celles de Charleville et de Satnl- Étienne pour la fabrication des armes, qui nous sont bien autrement utiles, puisqu'il s'agit de la défense du royaume, et que les trois quarts des ouvriers passent à l'étranger, i»
20 janvier 1754. - Le roi a pris une nouvelle maîtresse plus jolie que la petite Morfil. C'est une fille neuve et que l'on avait déjà entretenue. Elle est encore de plus bas étage, s'il se peut, que les deux qui l'ont précédée . Ce monarque âgé de quarante-deux ans, mais affaibli déjà par l'usage des femmes dont il a usé trop jeune, cherche à réveiller son appétit par la variété des mets. Celle-ci loge au château et reste dans le secret. Un grand courtisan prétend que c'est une profonde politique pour faire durer le crédit de la marquise, qui s e-
JOURNAL-MEMOIRES DE D ARGLNSON
nervait par celui de la Morlîl ; et ce crédit de la marquise soutient celui du garde des sceaux que Ton veut chasser. Or le roi aime le mystère et la profondeur, sans y chercher la justesse ni des plans justes ; tout se conduit par Tidée des ombres et abandonne les corps.
f 7 février. — Avant-hier mourut le duc de Châiillon, gouverneur de M. le Dauphin, homme grave et pédant s'il en fut jamais (21). Il s'était conduit comme un nigaud pendant la maladie du roi à Metz, ce qui a causé sa disgrâce. 11 meurt des suites d'une ancienne chaudepisse, qu'il avait attrapée en 1713. Sa dernière démarche a paru assez ridicule : il a écrit à la marquise de Pompadour pour obtenir pardon du roi, et cette dame lui a répondu que le roi lui rendait ses bonnes grâces. Ainsi, dit-on, la marquise est devenue le ministra de l'amitié et de la réconciliation.
15 avril 1754. — Le roi eot plongé plus que Jamais dans l'amour volage. Il a plusieurs petites grisettes k la fois, et ne suit ni la nature ni la raison. Tout ce qui l'entoure a corrompu 'îhez lui le bon naturel. M. le Dauphin et le reste de la famille royale sont abîmés dans rassujetlissemeut aux
82 LOUIS XV, SES MAITRESSES, LE l'ARC AUX CERFS .
piètres, ce qui fait désespérer du royauino de France.
Auril 1754. — Longchamps. On n'avnit point encore remarqué eo.ame à ces derniers trois jours de ténèbres le triomphe de la débauche. Les tilles et femmes entretenues y ont arboré des carrosses et livrées magnifiques, des parures de diamants, et tout cet extérieur surpassait celui des femmes du plus haut rang. La mode a changé sur cela en France, et jamais on n'a poussé plus loin la magnificence de la débauche. Autrefois on donnait un entretien modique à sa maîtresse ; aujourd'hui elles demandent des rentes et des diamants. A mesure que la noblesse diminue en revenus, elle augmente enmagaiiicencedeluxe, tables, maisons, ajustements, boîtes et maîtresses. La dépense ancienne et ordinaire, quand on s'y tient, déshonore aujourd'hui.
21 mai 1754, — H est certain que la petite Morfil est accouchée d'un garçon. M . e de Pompadour s'est offerte pour l'élever, et lui inspirer des sentiments convenables et dignes de son auguste naissance, à l'exemple de l'illustre Mme de Maintenon.
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i9 juin 1754. — Mile Alexandrine, fille unique de la marquise de Pompadour^ est morte de la petite vérole au couvent de l Assomption, Le duc de Chauines devait marier son fils avec elle, ce qui eût mis 30 millions au moins dans sa maison. Voilà bien des édifices renversés. Ainsi est déçue la prudence humaine. M. de Vandières. frère de cette favorite, va être d'une richesse immense, et fonder une grande maison. Mais on croit, dans toutes ces maisons de faveur illicite, remarquer les coups de la justice comme de la Providence divine.
Mlle Alexandrine était au saiut dans le couvent de TAssomption quand le frisson lui prit avec des convulsions ; en quatre heures elle était morte, sans que les médecins aient pu rien comprendre à sa maladie, sinon qu'elle avait des étoulfements convulsifs. La marquise a été frappée. Elle avait ses règles, qui se sont arrêtées d'abord. 11 a fallu la saigner du pied, et Ton ne savait encore hier ce qui en arriverait de son sort. On ne manque pas de dire que sa fille a été empoisonnée, et Ton en charge les jésuites. Les prêtres ont voulu, dit-on, montrer au roi que le doigt de Dieu frappe ceux qui ont voulu contrarier la bulle UnigeniiuSy et par là effrayer le roi.
Si LOUIS XV, SES MAITRESSES, LE PABC AUX CEKF8
On a oiveit Mlle Alexandrine, elles chirurgiens pnt attesté qu'il n'y avait aucune trace de poison, pas de quoi tuer un poulet, sq«lement quelques gouttes de sang extravasées dans le basveulre. Elle prenait le lait d'ânesse ; on prétend que ce lait a mal passé. On cite la mort de l'avocat Lenormand, a qui on trouva dans le ventre un fromage de lait pétrifié. Cependant on parle toujours de poison, mais pans preuves.
Le cardinal d6 la Rochefoucauld est mande à la cour. Il est ami du premier président Maupeou, et avait été disgracié pour avoir fait son devoir dans l'affaire de l'imposition du clergé.
24 octobre 1754. - La demoiselle Morfi^m^itresse du roi depuis trois ans, est morte, dit-on, depuis, deux mois, sa^s qu'on en ait de nouvelles précises. C'est de quoi je doute, vu l'extrême sen sibilité du roi en pareilles circonstances. Mais il y a apparence qu'en étant lassé, il l'a faite retirer loin de la cour ; et comme il adore le secret, on l'a servi à sa guise. Un roi obtient toujours ce qu'il veut, lorsqu'il l'a à cœur. Ainsi l'on ne ^ait point ici ces détails, ni même avec affirmation des nouvelles de ce sérail.
Les cabinets du sieur Lebel,soa premier valet
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do chambre, soat le réceptacle de ces mystères plus quo jamais. On y sacrifie à Tamcur et au secret. Il y accourt cliverses beautés de Puris
25 oclob:'e. — On assure que la demoiselle Morlil est .seulement renvoyée et non morte. Elle a disparu de la cour et le roi n'y a montré aucune sensibilité. L'on dit qu'il a repris avec la marquise de Pomp^Qour, qu'il l'adore et fera pour elle des extravagt^nces plus que jamais.
\0 novemlire. — La marquise dç Pompadour avaitprisungrandterrainsurlesChamps-^ilysées,
pour se faire un potager (c'qst aujourdUmi l'Élybée) ; il était déjà planté, et les murs élevés de sii^ pieds. Elle apprit que le peuple de Paris en murmurait, pour tout ce que cela lui retranchait de ses promenades ; ells a sur-le-champ détruit son potager, pour le mettre en marais comme ci-devant. Les prôneurs élèvent cette action, les gens de bons sens Pattribueut à une sage crainte du murmure public.
1 décembre 1754. — On nous dépeint la cour comm/ plus dissipée que jamais, depuis qu'il y a quatre-vingts dames du palais et leur suite, pour
toute la famille royale. Ce n'est plus une cour galante, mais débordée. Aussi n'a-t-elle jamais été si nombreuse. Les nmts s'y passent en orgies, et les jeunes gens y perdent leur santé et leur for-
tune.
Il y a, à la grande écurie, une jument de chasse nommée lamarqiùse. Le roi l'a montée longtemps et ne la monte plus. La semaine passée M. d'EcqueviUy, revenant de la chasse, ne trouva pas de place dans les carrosses du roi, Il revint à cheval. Le roi lui demanda comment il était revenu. Cesi sur cette vieille marquise que votre Majesté ne monte plus ! Et de rire sur cette allusion faite à la favorite, qui n'est plus qu'une amie. Mais le roi s'entête à lui accorder plus de crédit que jamais.
5 février 1755. — Bruit de changement de maltresse à la cour ; le roi est fort amoureux de la duchesse de Broglie et lui écrivit une déclaration d'amour. C'est le grand b. uit de la cour. On ne doute pas que la première coaditioa exigée set le renvoi de la marquise. Certes, ce serait un grand bonheur pour la nation que d'être défaite de celle favorite. Présentement, elle est pour le cierge, ,ou8 prétexte de craindre pour la vie du roi. Une
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nouvelle maîtresse coûtera quelque chose à TEtat, mais on espère qu'on y gagnera d'ailleurs. Le roi devenant plus faible a besoin de ragoût pour ranimer ses feux. Dans ces dispositions, son amour sera-t-il une passion capabb de Teffort qu'on lui demande pour cha&ser son ancienne amie ?
Juin 1755. — Ou va abattre les arbres des Champs-Elysées pour refaire les plans d'un dessin plus moderne, et surtout pour donner à Thôtel de la marquis f^ de Pompadour un aspect plus agréable sur la rivière .
Le 7 aoûl 1755, au soir, fut disgraciée la comtesse d'Estrades, dame d'atours de Mmes de France et cousine de Mme de Pompadour, On Téloigne de k cour seulement, et on lui demande la démission de sa charge. C'est la marquise qui cause cette disgrâce. Elle s'était révoltée contre elle, et s'était dévouée à mon frère,
Août 1753. — Il n'est plus question d'autre chose que de la future et prochaine dis^^rAce de la marquise de Pompadour. Voulant entrer dans un cabinet secret dont elle a la clef, elle a trouvé les gardes de la serrure changées. Elle en a de-
mandé les raisons à Lebel, valet de chambre, qui lui a répondu, qu'étant serviteur comme il est il ne lui conseillait pas de prétendre éclaircir la chose davantage. De là, elle voulut avoir avec le roi vn éclaircissement, qui s'est passé très mal. La roi lui répondit avec dureté. Cependant li paraît certain que Sa Majesté ira demain à Bellevue. Mais ce sera pour moins de temps qu'on espère. U petite Morfil gagne du terrain et plaît beaucoup au roi ; elle est conseillée, elle est poussée pour donner des dégoûts à l'ancienne favorite. Elle fait rompro tous les voyages. On a augmenté son train ; elle a déjà son petit appartement au château. Le maréchal de Richelieu est dans sa confidence avec le duc d'Ayen. Les autres courtisans n'en parlent plus qu'avec respect et recherchent ses entours. Nous avons à craindre quelque contrecoup politique, dont ceci serait l'avant-coureur.
La disgrâce de la comtesse d' Estrades occupe la cour. On ignore encore les causes secrètes. 11 est vrai que sa browiUerie avec sa cousine, Mme de Pompadour, n'a été que replâtrée depuis deux ans. Elle s'était mise depuis deux mois à en mal parler continuellement, et avait grand crédit sur Mesdames, et surtout sur M. le Dauphin. Elle se donnait pour la bonne amie du roi.
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L'on dit que M. le Dauphin et Mesdames sont fort en colère. Mon frère en l'apprenant, s'est
trouvé mal.
Il est certain que la cause apparente de la disgrâce de la comtesse d Estrades est qu'elle a maltraité Mme Adélaïde, qui a demandé son changement ; et à quoi Mme de Pompadour, sa cousine, a fort applaudi, car elle avait toujours été ingrate à son égard et l'avait fort haïe, même au milieu de la plus grande distribution de ses bienfaits. Mme d' Estrades ne laisse point de regrets d'elle. Elle enrage de la vie privée qu'elle va mener, tant la cour a d'attraits pour ces bourgeoises qui parviennent. Elle a voulu absolument louer une maison
à Chaillol, sur le chemin de Versailles à Paris ;
ce qui est fort Imprudent pour elle et ses amis, et
fera aggraver sa disgrâce.
16 août. — L'on m'a éclairé davantage sur lès causes de la disgrâce de la comtesse d'Estrades. Depuis qu'il est question de guerre et de préparatifs, le roi a pris de l'humeur contre la marquise de Pompadour, qui est bien chère et coûte gros h l'État, tant par elle que par les arts inutiles et les prodigalités du roi qu'elle protège. On avait tenu de tels discours au cercle de conversation do
Mme d'Estrades, et cela lui a été rapporté. Il n'y avait, disait on, qu'à renvoyer la maîtresse. La marquise était donc sur le côté.
Elle a cru important de reparaître accrédliée par un grand coup d'État, et elle n'a rien trouvé de mieux que de faire chasser sa cousine. Elle y a poussé le roi, et a insisté comme elle sait faire. Elle est très grande comédienne ; elle pleure avec grâce et joue le désespoir.
Elle sait insister et l'emporter sans pour cela déplaire au roi, et c'est pour cela qu'elle a emporté tant de choses que nous avons vues. Le roi lui allégua que Mme d' Estrades plaisait à Mesdames. Cependant la marquise avait su que depuis quelque temps elle avai. QowieniélJimQ Adélaïde Elle alladonctrouver cette princesse, et la tourna tant qu'elle en reçut cette réponse : que Mme d Estrades l'ennuyait assez, et la marquise alla le redire au roi. Le matin du jour de cette disgrâce, la marquise insista donc, pleura, se lamenta. Entin, une heure avant l'ordre, le roi résistait encore ; c'est ce qui fit que la comtesse fut invitée de nouveau au souper de M. de Soubise. Enfin le roi donna Tordre fatal à M. cte Saint-Floreatin pour cette disgrâce. On lui a conservé ses appointements, à cause de sa prétendue pauvreté. Les
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grands courtisans, comme mon frère, loin de craindre de déplaire au roi en la voyant, y vont plus que jamais. Mon frère y passa la soirée le jour même, et partit deux heares plus tard pour (]ompiègne, le lendemain. C'est par son conseil qu'elle a loué une maison à Chaillot, où tous ses amis abondent. Certes ceci prépare quelque grand événement à la cour, comnie la disgrâce de la marquis(3, que l'on dit sur le côté plus qu'elle n'a encore été.
29 août 1755. — Les ministres font courir le bruit malignement que la marquise de Pompadour devient leur premier ministre, qu'ils vont travailler chez elle : politique de sérail bien méditée, et propre à dégoûter le roi de la favorite, avec laquelle d'ailleurs il ne prend plus ses plaisirs.
L'on publie que la comtesse d'Estrades laissait manquer de tout Mme Adélaïde, qu'elle n'avait ni bas ni souliers, qu'elle était d'une avarice hideuse, tandis que ses amis publient qu'elle est à la mendicité. Prenons sur cela un juste milieu, si nous voulons avoir une idée précise de cette bagatelle.
L'abbé de Bernis éiRÎi son favori, mais il tenait
ji
9t T.OT^IÇ; XV, SES MAÎTnESfîES, LE PARC AUX CERFS
aussi à cœur à la marquise, sa cousine. Il se retourna, et l'on assure qu'il va en ambassade à Madrid. Il a b'^aiicoup d'esprit et de fatitude, mais uno grande iudiiTérence pour les affaires d'Etat, et c'est ce qu'il faut en ce temps-ci.
20 octobre 1755. — Mariage de Mlle de Ckimai avec un cousin de Mme de Pompndoar. Le roi donne 48.000 livres de rentes pour ce mariage, et Mme de Pompadour 8.000. Les frais de noces montent à 20.000 livres.
On proposait de donner des charges auprès de la famille royale ; mais Isl marquise rt déclaré qu'elle ne s'en mêlait pluâ depuis son mauvais succès pour le choit de Mme d'Estrades, et aussi pafce qu'il faut réformer le train de là cour.
24 novembre, — L'on parle beaucoup de l'abbé de Bernis pour le ministère des Affaires étrangères, et c'est pout cela qu'on le gardé ici jusqu'au mois de janvier. Le bel esprit gâtera longtemps le bon esprit et les œuvres du génie. On change perpétuellement cette place, celle qui devrait être la plus constante (22). La marquise de Pompadour aura produit ce choix. Elle a tout l'air du premier ministre de France. Le roi le veut ainsi, même pour
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l'apparence extérieure. Certes, il vautmieux voir au gouvernail une belle nymphe debout qu'un vilain singe accroupi, comme était feu le cardinal de Fleury. Mais ces belles dames ont le caprice des chattes blanches, qui vous caressent d'abord, puis vous mordent et vous égratignent par des caprices soudains.
11 décembre 1755. — La petite Morfd est sûrement mariée avec un homme de condition, qu'on ne nomme pas, et est partie avec lui pour une province éloignée. Le roi a pris à son service sa jeune sœur, qui a dix-sept ans. C'est un goût de notre monarque d'aller ainsi de sœur en sœur.
28 décembre 1755. — Le roi a marié sa maîtresse, Mlle Morfil, irlandaise et fille d'un savetier à un homme de qualité (dont on ne dit pas le nom). Il est parent de M. de Soubise et ce prince servit de témoin à ce mariage. Onluia donné 200.000 livres en argent, 1.000 livres en bijoux et l.OÛO louis pour les frais de noce. On lui enjoignit à quatre heures du nr^atin de partir pour Paris et y fut conduite. Là, elle reçut l'ordre impérieux de se marier et il fallut obéir. Aussitôt après .son mariage on la fit
partir pour la province de son mari. Le roi s'est chargé de Teiifant qu'il a eu d'elle, et nous en verrons bientôt faire un grand seigneur. Sa Majesté a pris pour nouvelle maîtresse la fille d'une coiiïeuse que Ton dit être très jolie. La marquise de Pompadour reste toujours l'amie et joue le rôle de premier ministre.
Année 1756. — Brigue à la cour pour donner une nouvelle maîtresse au roi. Celle-ci serait Mme de CambiSy nouvelle mariée, bien faite, mais médiocrement jolie. La duchesse de Mirepoix, qui est tante de la petite comtesse, fait la prude et la dévote ; mais elle est, dit-on, à la tête de cette intrigue.
^janvier, — L'on sait à présent que la demoiselle M or fil est mariée à un aide-major d'infanterie du régiment deB'cauuoisiny nommé d^Ayac, pauvre gentilhomme d'Auvergne, qui a à lui et à sa mère 800 livres de rent^, en une gentiihommerie aux pieds des montagnes d'Auvergne. Il est parti aussitôt son mariage, et la belle a ordre de ne se montrer en aucune ville. La nouvelle maîtresse du roi se nomme Mlle Fouquet, fille d'une coiiïeuse, jolie et spirituelle, ce qui donne de Tinquiétude à Mme de Pompadour.
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2S janvier, — La bassesse augmente à I.i cour. Chacun se range plus que de mon temps devant 1 idole favorite. La duchesse de Mirepoix est devenue la favorite et la servante de la marquise ; elle voyage dans son carrosse, et sur le devant de sa voiture.
On prétend qu'il existe une intelligence, ou correspondance secrète, entre la marquise et le roi Georges d'Angleterre, et que Mme de Mirepoix en est l'entremetteuse. Le roi n'est pas informé de ce secret. Sa Majesté Britannique a un cabinet rempli des portraits de toutes les beautés de TEurope ; il a voulu avoir celui de la marquise. Celle-ci a conçu par là l'espérance folle d'un raccommodement avec l'Angleterre. Si le roi l'apprend, il pourra s'en amuser.
Avec cela, elle est légère, dit-on, et change souvent de parti et de résolution, suivant ceux qui lui donnent des conseils. Le roi se laisse ballotter par elle, et sa volonté n'est que l'organe du petit conseil de la favorite. On remarque cepundant chez celte dame l'afFectation de paraître premier ministre, et de décider tout haut. Elle déclare à chacun son fait, et le roi ne la désavoue de rien.
Chacun a étudié son visage pour voir ce qu'elle
dirait du traité de Prusse avec Hanovre. Elle a dit qu'il était très avantageux, et chacun à la cour a pris le parti d'en dire de même.
Mardi, 10 février 1756. — Dimanche au soir fut déclarée à Versailles la marquise de Pompadour dame du palais de la reine, d'où l'on conjecture qu'elle n'est plus aucunement maîtresse du roi. On dit même qu'elle commence à parler dévotion et molinisme, et va chercher à plaire à la rf.ine comme elle a fait au roi. Tout ce crédit que nous lui voyons depuis trois ans que le roi a de nouvelles maîtresses n'est que la récompense de la douceur et de l'humilité avec lesquelles elle a pris les infidélités de son amant. Gela n'est que précaire et de commandement, ou plutôt cela vient d'un sentiment d'amitié, de goût et de reconnaissance, et d'un caractère tout bienfaisant et où l'amour n'entre pour rien.
Mais ces sentiments raisonnables prouvent beaucoup dans un cœur sensible et bien fait comme celui du roi. Il ne b.... plus pour elle, mais il aime et admire son caractère et ses procédés. Avis aux maîtresses ! L'on conjecture que cette dame va rester Tamieduroi, mais que peu à peu l'assiduité ^minuera dans l'exercice de cette amitié. tUe
JÔU.JNAL-mÉmOJRES fJE D AliGENSON
sora conciliatrice entre le mari et la femme, l'arbitre et le canal des grâces pour la famille royale, régulière pour les pratiques de religion (si elle n'est pas dévote), charitable, d'une conduite irréprochable, déclarée sans pollution à l'égard du roi, amie de tout le monde, enfin jouant à la cour le plus grand rôle ; et aussi digne d'un bon esprit qui a tiré si grand parti de la faveur et de ses grâces naturelles qu'elle était peu destinée à se tirer de sa basse naissance et de la médiocrité de son esprit.
i^ février il^Q. — Déchaînementuniverselcontre la promotion de Mme de Pompadour à la place de dame d'honneur de la reine. La religion est surtout offensée de l'abus qu'on en fait ; l'hypocrisie en est l'âme. Les autres jésuites, surtout le Père Griffe, blâment le Père de Sacy, leur confrère, (l'avoir admis à pénitence cette dame sans quitter la cour, après le grand scandale qu'elle y a causé. Cependant, en entrant à sa semaine de service dimanche dernier elle y a paru au souper du grand couvert parée comme en un jour de fête. La haute noblesse se plaint de cette nouvelle dame du palais qui est associée aux dames de la plus grande qualité, et disent hautement qu'elles ne peuvent
rester dans leur place ayaut pour compagne Mlle Poîssorij fille d'un laquais qui avait été condamne à être pendu.
La reine la reçoit mal. La marquise s'en est plaint au roi, qui n'en a pas dormi de la nuit. Lo roi est hlàmé universellement. Pourquoi avoir exigé cela de la reine ? dit-on.
Aussi les ennemis de la marquise sont radieux de cet événement. Mais le roi se pique de lui marquer plus de laveur à mesure que sa conduite ridicule lui attire plus d'objurgations ; il se pique de sentiments absolus, et à l'abri des rumeurs publiques.
La marquise prétend convertir le roi, et le ramener à la religion par son exemple. Voyant le roi amoureux d'autres beautés, elle veut le ramener à elle par la régularité de sa conduite. Certes c'est hypocrisie, mais à bonne fin. #
Ci-devant, elle faisait Tesprit fort devant le roi, pour assurer son règne ; elle admettait à sa conversa lion avec le roi le sieur Quesnel, son médecin, homme de beaucoup d'esprit, et qui se pique d'être esprit fort. Mais depuis le dernier voyage ï)p Fontainebleau, elle a commencé de parler de la religion révélée, et de se donner pour craintive des jugements de Dieu, elle sait que le roi a peu
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de forces pour les femmos ; elle prétend le ramener à la règle d'un chrétien.
Cependant on parle de chercher une nouvelle îMaitresse pour le roi, qui serait, dit-on, la jeune comtesse de Noé.
La famille de Beauveau étend son intrigue, et est composée des plus fines intrigantes.
La duchesse de Mirepoix gouverne Mme de Pompadour. Elle a amené avec elle un Anglais nommé Graff, qu'elle dit épris d'elle, et qui entretient correspondance avec le ministère anglais.
14 février 1756. — Me voici au fait de la grande affaire qui a tant occupé les politiques de la cour depuis huit jours. La marquise de Pompadour^ devenue dame du palais et faisant la dévote, c'est moins que rien ; cela ne mérite seulement pas la peine d'être considéré davantage.
Depuis trois ans le roi n a plus aucun amour pour elle. Il lui conserve bien quelque habitude de confiance ; une bonne amie complaisante, comédienne et douée des grâces de l'expérience. Quelques amis faux et momentanés qu'elle a dans nos seigneurs des cabinets engagent le roi à de la considération pour elle. Sa Majesté s'est prêtée à une sortie honnête de son pusle de favorite, uq
iOO LOUIS XV, SES M'AI TRESSES, LE PAHC AUX CERFS
puis six mois il était question de sa retraite ; on a trouvé celle de dame du palais de la reine, et d'y rester tant qu'elle pourrait, peut-être toujours, d'aller plus souvent à Paris, et souvent aussi à la cour, de rester la bonne amie du roi, et de ne point éprouver de dégoût de cette disgrâce. Ses amis choyent ce reste de faveur ; iftais au fond il n'est plus rien par lui-même, dès que Tamour l'a abandonné.
Le roi se livre à la nature, et cherche à se ragoùter par de petites filles très neuves qu'on lui fait venir de Paris. Il se pique d'emporter des pucelages de quinze ans. On lui amena, il y a quelque temps, une petite fille de cet âge qui était à peine vêtue. Il s'enrhuma à la poursuivre dans le lit et hors du lit. Cependant il fait du bien à ces petites créatures, et s'il se comporte en paillard, il ne fait rien en ceci contre l'honnête homme. On a dit que le sieur Lebel, son grand maq... est sur le côté, et l'on ne sait ce qui lui a procuré cette disgrâce.
Février 1756. A Bellevue. — Le roi va passer trois jours chez la marquise, aux frais, dit-on, de cette dame. Elle a quitté ses confesseurs, et se moque de l'hypocrisie qu'elle avait commencée.
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On dit que la réponse de la reine à la demande du roi de lui donner la marquise pour dame d'honneur a été composée par le président Ilénaull. Il faut savoir que, quoique la reine aille voir le roi chaque matin à son lever, quand ils ont quelque chose à se demander, c'est par lettre. Cette réponse est donc : « Sire, j'ai un roi au ciel qui me donne la force de souffrir mes maux, et un roi sur la terre à qui j'obéirai toujours. »
Il court un bruit ridicule, que la marquise de Pompadour veut faire une fondation pieuse, à l'exemple de Saint-Cyr par Mme de Mainîenon, et de l'Ecole militaire. Ce sera pour vingt veuves d'officiers tués au service du roi, toutes jeunes et jolies. On y réunira de grosses abbayes qui ont appelé au futur concile, et les plus distinguées par leur opposition à la bulle. Ces dames auront des petites loges à l'Opéra, chacune son petit jardin îîvec pavillon dans les faubourgs de Paris ; à chacune une étrenne annuelle, pour 40 louis de magots; dans ces jardins, des fl»9urs de la manufacture de porcelaine de Vincennes. Elles perdront rft établissement quand elles se remarieront d'une manière indifesoluble ; mais elles le conserveront pour des unions dont l'essence consiste dans la ûonne et amiable composition des parties.
102 LOtlS XV. SES MAÎTRESSES, LE PARC AUX CERFS
i2 juin. — J'apprends des anecdotes denolrp alliance avec la cour de Vienne. C'est Touvra.L e de Mme de Pompadoiir, C'est une pure affaire de cour et de fem-ne, où l'amour de famille a prévalu surtout, et Ton dit que les intérêts de l'Etat ont été mis de côté. Voilà le danger des favorites trop écoutées. Malheur à tout sujet qui, ayant quelque chose à craindre de la cour, s'ingénierait à blâmer ce traité. Le but principal serait de bien établir rinfante Isabelle, fillo de Madame infante et de don Philippe, duc de Farme ; elle aura quinze ans en novembre prochain. On proposerait donc son mariage avec l'archiduc, et le roi trouverait flatteur, et même glorieux, de destiner sa petite-lille à l'empire d'Allemagne et d'Italie. Par là, nous épouserions l3S intérêts de la grandeur de la maison d'Autriche, et serions nous-mêmes intéressés à la future élection de Tarchiduc comme roi des Romains.
Mme de Pompadour s'est mise à la tête de ce dessein, et c'est ce qui Ta rendue si nécessaire et plus favorite que jamais, quoique le rai ait maintenant un petit sérail secret dans ses cabinets, composé de trois grisettesjeunesetiolies,Mll^Foa-
quet, fille d'un coiOeur, la demoiselle Hainaul, '^t une troisième de la même extraction.
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C'p^t donc ce projet de bien marier l'infante Isabelle qui a fait la fortune de l'abbé' de Bernis. Il a passé et fait bien des s«>jonrs à Colorno, lors de son ambassade de Venise. Il a été fait ambassadeur à Madrid, et n'y a point été, retenu qu'il était ici par les écritures de cette négociation avec la cour de Vienne. Enfin Ton m'assure qu'il sera bientôt secrétaire d'Etat des affaires étrangères.
2 octobre 1756. — Les cabinets prévalent, et la marquise obtient et montre chaque jour et en chaque occasion la plus grande faveur. Aussi se charge-t-elle de toutes les Mauvaises demandes ; elle les assaisonne de grâces, de sophismes, de force. Elle flatte le roi en faisant des passions de ses penchants, et des penchants de ses préjugés. Ce qu'on appelle les cabinets ou talons rouges applaudit à ces mauvais principes, loue la marquise. La cour se rend maîtresse de tout et abuse de tout.
Les ministres, seuls stipulateurs du bien quand il s'en trouve d'honnêtes gens, adhèrent aux cabinets pour être conservés, sinon ils seront chassés. C'est ainsi que tout périt, s'écroule et s'abîme sous un bon roi, honnête homme, doux, aimant l'humanité, mais incapable de se former à lui-même de vrais principes, quand tout ce qui entoure son
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l64 LOUIS XV, SES MAÎTRESSES, LE PARC AUX CERFS
loisir ne lui en dit que de mauvais. Il se chagrine, il seni, il rumine ; mais il ne réfléchit jamais, et prend encore moins de conclusions et de résolutions.
i^^ janvier 1757, — On parle d'une nouvelle maîtresse du roi, qui serait la marquise de Coëiquen, fille de M. de Mailly, Elle veut avant toute faveur que l'on chasse la Pompadour,
4 janvier. — L'abbé de Bernis fut déclaré avant-hier soir ministre d'État ; grand effet du grand et déshonnête crédit de la marquise favorite I
(23) Jeudi 6 janvier 1757. — Hier, à dix heures du soir, le roi, allant monter en carrosse pour aller faire ses Rois à Trianon, fut frappé d'un coup de poignard par un méchant assassin qu'on dit se nommer Damien^ et être du pays d'Artois. 11 vendait à Versailles des pierres à ôter les taches On l'a arrêté sur-le-champ. La garde veillait mal. C'est un valet de pied, avec le mousquetaire de Tordre, qui l'a saisi. Le roi l'avait vu en passant, e* avait dit : « Voilà un homme qui est ivre. » Puis ce traître, étant à quinze pas derrière le roi, vint
à s'élancer piomptement sur sa personne sacrée, et Ta frappée d'un coup de stylet entre la hanche et leâ côtes.
^'on parle différemment de la blessure ; les uns la disent peu profonde, et les autres autrement. L'on prétend avoir la preuve que la lame n'est pas empoisonnée. Le roi, se sentant faible, pensa tomber; mais il eut la présence d'esprit de dire : Qu'on arrête ce malheureux^ mais qu'on ne lui fasse pas de mal. On porta Sa Majesté sur-lechamp à sa chambre, et on la saigna ; puis la Mor- Hère, son premier chirurgien, lui mit le premier appareil, qui n'est pas encore levé quand j'écris ceci. Le roi dit encore que Ton prît garde à la personne de M. le Dauphin.
Effectivement, M. le garde des sceaux a d'abord interrogé ce méchant homme. Il s'est montré très faible. Il a dit que l'on prît garde à la personne de M. le Dauphin, qu'on le devait assassiner avant minuit. On lui a chauffé les pieds. lia dit que, s'il avait à recommencer ce coup, il le ferait encore ; qu'il n'était pas encore temps qu'il nommât ses complices, et qu'il en avait. C'est un homme dur et violent, qui ne paraît pas fol, mais très méchant.
On ne comprend rien à ceci, et c'est une énigme difiicile, dont chacun s'occupe que de deviner de
106 LOUIS XT, SES MAÎTRESSES, LE l>APC AUX CERFS
quelle part il vint. Tout le monde veut que le coup parte des prêtres ; cet ordre en est beaucoup plus mal voulu dans Paris. Au fond, le roi est aimé de ses sujets, et chacun est touché de Tatteutat et du danger.
En montant son escalier, le roi a dit : Eh! pourquoi veul-on me hier? Je rCai fait de mal à personne. On a appelé au secours le feieur Mo^ reauy chirurgien de l' Hôtel-Dieu, homme très habile pour les coups de couteau et d'épée, ce qui arrive souvent à l'Hôtel- Dieu. Le prévôt de Ihôtel a commencé les procédures.
Le premier président du parlement est d'abord couru à Versailles. En son absence, tous les membres du parlement, démissionnaires ou non, se sont assemblés, sans robes, pour offrir leurs services au roi pour ce grand procès criminel.
— Le discrédit et la défiance sont si grands depuis la démission du parlement, que tout le monde retire son argent qu'il avait chez les notaires, à placer. Le seul notaire Bvounod ayant chez lui h millions à des particuliers, ils out retiré ceico somme pour la garder chez eux, et la nouvelle catastrophe du jour met plus que jamais en défiance de ce qui va arriver au vaisseau de l'Etat.
— M. le Dauphin est très mal famé parmi les
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sujets du roi. Il se montre entêté de bigoterie, gouverné par des cagots intrigants, durs, inhumains, n*aimant ni le plaisir ni la peine, surtout fimatiqne pour la bulle Unigeniius, ayant la moitié moins d'esprit que le roi son père, nulle générosité ni bienfaisance.
Le roi a été trompé par ses ministres, en remua-nt trop les esprits, surtout en matières de religion, qui sont si fatales aux rois : car le fanatisme dérive de la superstition. Les prêtres promettent des biens éternels à ceux qui sur terre commettent des crimes pour Tintérêt sacerdotal, et le peuple grossier prend tout cela au pied de la lettre. Ua homme qui a eu dernièrement une conversation de deux heures avec Tarchevêque de Paris m'a dit qu'il l'avait trouvé précisément fou dans ses propos et résolutions.
7 Janvier. — Suites de la blessure du roi.
Cette blessure n'a pas eu de suites ; le roi doit être sur pied dans quelques jours. Il avait bien cru être en danger, et a fait une harangue à M. le Dauphin, comme s'il devait lui remettre les rênes de l'empire ; il lui a dit : « MonfiLs, je vous laisse xj^ii royaume bien troublé ; je souhaite que vous le gouverniez mieux que moi. »
Sa Majesté a fait tenir jeudi un conseil d'Etat, où tous les ministres étaient assemblés, et M. le Dauphin, qui y présidait, a marqué une intelligence, une gravité, et même une éloquence, que Ton ne lui connaissait pas : tant il est vrai qu'il faut mettre les hommes à même pour reconnaître leur valeur.
Voilà M. le Dauphin associé à Tempire. Mais ne nous flattons pas trop : il est entouré de cagots traîtres et fâcheux; on l'arendu bigot, jésuitique. Nous allons voir si Tinfluence de ce prince sur les affaires conduira à la pacification religieuse, ou à des rigueurs plus odieuses contre les magistrats.
— On a joint deux maîtres des requêtes à la prévôté de Vhôlel pour instruire le procès criminel de ce scélérat de Pierre Damien. Ce sont MM. Maboul ei Villeneuve. Gefhomme a été laquais, il a trente-cinq ans, d'une belle figure, il est insolent et ivrogne. lia commencé par frapper sur l'épaule du roi, et, si Sa Majesté s'était retournée, il lui donnait de son stylet dans la poitrine. Au lieu de cela, le roi a seulement levé le bras, et le coup n'a été que dans les côtes. Il a dit au corps de garde qu'il était bien fâché d'avoir manqué son coup, qu'il savait tous les supplices
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qu'on lui préparait, mais qu'il ne dirait rien. Il est tombé en divers mensonges, et en a été quitte pour dire qu*il mentirait, quelques tourmeaits qu'on lui fit éprouver. Ce qui étonne, c'est les 31 louis qu'on lui a trouvés. Il a dit que cela provenait d'un petit bien qu'il avait vendu chez lui en Artois, et cela s'est trouvé faux.
-- Il est présentement à la Bastille, et Ton ne sait encore si le roi accordera au parlement la permission qu'il demande, de faire et parfaire son l)rocès les chambres assemblées. Le premier président est allé deux fois à Versailles pour y insister. AI. le Dauphin a ordonné au chancelier de le demander à Sa Majesté, qui ji répondu qu'elle n'était pas encore en état de donner cette décision. Il p'agit de savoir si l'assassin a été poussé à cela par quelqu'un, ce que dénote cette somme d'argent qu'il avait sur lui. S'il continue sa fermeté et son silence, on nes^ura rien. Chacun des deux partie, moliniste et janséniste, veut que Damien uit dgi pour ses adversaires. On épie sur cek chaque parole qu'il dit. Il avait sur lui xxne Imitalion de Jésus-Christ : il était donc bigot. Il a dit qu'il avait été à confesse à un jésuite, puis en dernier lieu à un Père de l'Oratoire. Il a dit du mal des évêques, qu'on auraif^û^eAi décoller trois, ce
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qui l'implique du parti janséniste. Il a dit que le roi gouvernait mal, que ce serait un grnnd service à I ondre au royaume que de le faire mourir ; que si c'était à refaire, il ferait de même, mais qu'il ne man(|uerait pas son coup ; ce qui l'implique dans le parti moliniste, car ceux-ci désirent le règne prochain du Dauphin.
Le roi a dit iHi duc d'Ayen, capitaine de quartier des gardes du corps : Avouez, Monsieur, que je suis bien gardé. Propos du roi bien dur a rembourser, et qui devrait taire mourir de chagrin les officiers des gardes.
On a remarqué à Paris que les bons bourgeois ont marqué beaucoup de douleur de cet attentat, mais que le peuple est resté muet : tant les esprits sont prévenus de la disgrâce des magistrats et de l'esprit fol, méjchant et schismatique des évêques.
Sur-le-champ on a donné ordre à tous les commandants de province d'aller chacun dans leur province, et ils sont partis dans les vingt-quatre heures : tant on craint les soulèvements et le mécontentemeni des magistrats et la méchanceté des
prêtres î
La Gazelle de France d'aujourd'hui a déclaré que le danger du roi et sa blessure avaient été plus grands qu'on ne l'avait dit d'abord. Le stylet
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avait quatre pouces, et il en est entré trois dans le corps, entre la quatrième et la cinquième côte. On espérait que la capacité de la poitrine n'était pas entamée linsi Ton craint; cependant le bien continue, et la blessure va bien.
L'on parle de grands éclaircissements du roi et de la reine, avec belles promesses du roi de lui être toujours fidèle, et l'on dit que la marquise de Pompadoar est Mée à Croissg.
— Mais voici ce qui réjouit aujourd'hui tout Paris : l'on assure qu'il a été décidé que le parlement, les chambres assemblées, jugerait ce malheureux assassin, qui allait être transporté à la Conciergerie, et que déjà les gens du roi étaient allés visiter la chambre qu'on lui destinait, qui sera à là tour de Monlgommery, nous ne savons pas encore les détails de ce parti pris. Il y a apparence que Ton suspend l'exécution des lois portées au lit de justice, et que r^et acte d'autorité (donné si mal à propos pour n>-ortifier le parlement, qui au contraire méritait récompense) sera regardé comme non &venu.
— M. le prince de Conti avait tellement déplu au roi en prenant parti pour le parlement, qu'il avait été question de l'exiler à sa terre de Pézénas; mais la bonté du roi y a changé.
Ni
112 Î.Ol-lS XV, SES MAÎTRKSSEP, TE PARC AUX CERFS
— Aduiiroiis ici la conduite de la Provi(ience sur le roi et sur le royaume. C'est propreineut un dénoueuieut comme dans les tragédies grecques ; un Deas ex machina^ pour remettre toutes choses dans Tordre. Le roi redevient ami de Dieu^ de l'ordre et des parlements
Et les commandants et intendants ont ordre de partir sur-le-champ pour leurs districts, ainsi qu'ont eu précédemment les évêques.
L'assassin est ferme, sans extravagance ni délire. Il assui e à présent qu'il n'a point de complices, et qu'il ne déclarera rien sur cela, quelques tourments qu'on lui fasse.
Cependant les trente et un louis d'or dans sa poche déclarent quelque soutien fort et secret.
Il maudit toujours le roi, etdit qu'il a bienfait de vouloir délivrer la pairie d'un tyran, puisque les peuples meurent de faim.
L'on soupçonne les jésuites : Damien a été cuistre au roiiege pendant deux ans.
On a retiré du collège plus de trente enfants pensionnaires, de peur que cette maison ne soit saccagée et brûlée un de ces jours. Il y a quelques jours qu'un jésuite pensa être déchiré par le peuple au marché des Quinze- Vingts.
M. de Marignij, frère de la marquise c?e Pom-
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padour, lui a été confronté. Il avait été un an ohez sa maîtresse, qui ost la femme d'un commis de Versailles, que ^I. de Marigny enleva quatre jours après ses noces. Damien était son grison et on le chassa pour son insolence.
On a répandu des affiches et des libelles affreux contre le roi en divers palais et promenades de Paris.
— La marquise ne voit pas le roi, ou le voit très secrètement. Elle tient une grosse table matin et soir dans son appartement de Versailles.
Mon frère y paraît favori du roi, et avoir sa plus intime confiance. Le roi, croyant qu'il allait mourir, l'appela pour lui donner ses clefs pour aller chercher ses papiers secrets à Trianon, où Sa Majesté comptait aller coucher deux nuits. Puis on m'assure qu'à tous moments il le mande pour des secrets qu'il a à lui confier.
— L'on parle beau^ oup d'un homme arrêté ce soir, qui a voulu forcer la garde, et qui en voulait aux jours de M. le Dauphin. A la fin, nos princes intimidés seront obligt's de vivre comme les tyrans, et de se défier continuellement des sujets français. Les esprits sont trop en mouvement par la religion et la misère.
114 1 OUlS XV, SES MAÎTRESSES, LE l'ARG AUX CERFS
Samedi ib. — H est vrai que, depuis Tassassinat du roi, la marquise n a pas vu Sa Majesté, un instant. Elle soutient sa disgrâce en dissimulant, mais peu à peu on l'abandonnera. Elle n'a ni vu, ni reçude billet de Sa Majesté, qui ne paraît pas songer à elle. Pendant ce temps, le roi voit tous les jours le Père Desmarets, son confesseur, et a fait à l i reine bien des déclarations d'amitié et de sagesse. Tout cela sent un grand changement à la cour. M. le Dauphin est du conseil, et y prend
du crédit.
Hier le roi rendit visite à la marquise, dont le sort par là n'est plus incertain... (24y
[Note d'une autre ma m.) L'auteur est mort le 26 janvier, et Ton peut dire la plume à la main.
ilPPENDlCE
PREMIÈHE ttfiNCO:>TRE AVEC Mme DE POMPADOUR
(1) Dès l'année 1748, Louis XV avait distingué déjà Mme d'Étiolés, qui devait être Mme de Pompadour ; c'était dans la forêt de Senart où le roi chassait. Elle apparut « avec l'équipage le plus léger, le plus brillant, et avec la beauté d'une déesse ». Au retour de cette chasse le roi parlait de cette rencontre avec passion, et Mme de Chàtoauroux écrivait à Richelieu : Si le caractère léger du roi leût éloigné de moi f aurais pu en mourir de chagrin ; mais je n'aurais fait aucune démarche pour le ramener. Vous le connaissez et vous voyez que f ai raison. La duchesse de Ghevreuse parlait un jour de la pelile d' Étioles, Mme de Châteauroux s'approcha d'eUe fort doucement et cherchant, avec le talon, un des cors de la duchesse, monta dessus, lui écrasa le cor et le doigt et la fit tomber en syncope. Le lendemain, elle alla voir la duchesse malade dans son lit, lui faisait ses excuses et lui disait pour toutes raisons : Savez-vous bien que
Fon a parlé en ce moment de donner au roi la petite d' Étioles et qu'on nen cherctie plus que les moyens ? « Depuis qu'était morte Mme de" Chûteauroux, les plus jolies femmes de la cour et môme celles qui ne Tétaient pas, enhardies par les premiers choix, s'étaient mises sur les rangs sans succès. Entre elles on distinguait la duchesse de Rochechouart, veuve depuis un an, charmante créature, si jamais il en fut, ou plutôt véritable Hébé. Élevée avec le monarque, avec qui elle avait vécu à Rambouillet, dans une sorte de familiarité, elle avait fait tous ses efforts pour plaire à un prince très séduisant alors, quand il n eût pas été roi, et toujours inutilement. Par une comparaison énergique et peut-être trop juste, à raison de rimage peu honnête qu'elle offre, on disait : qu'elle était comme les chevaux de la petite écurie, toujours présentés et jamais acceptés. De dépit elle épousa en secondes noces le comte de Brionne et mourut dix-huit mois après. On se flatta que parmi les femmes du second ordre, ou même parmi les bourgeoises de la capitale, qu'on pouvait lui faire passer en revue de cette manière sans aucune affectation, l'amour trouverait une nouvelle occasion d'enchaîner cet esclave couronné. A cet effet, il y eut un bal à l'Hôtel de ville, que les nouveaux époux et le roi voulurent bien honorer de leur présence. Atin de mieux remplir l'objet de la fête, tout le monde y fut admis masqué. Louis XV et toute sa cour s'y rendirent sous des habits aussi bizarres qu'élégants. 11 vit avec une agréable surprise tant de bea-utcs ras-
PRBMIÈRE nENCONTRE AVEC M"» DE POMPADOUR 110
semblées. Ce n'étaient point de ces attraits fardés, de ces charmes soutenus ou ravitaillés par l'art, tels qu'il avait coutume d'en rencontrer dans son palais : c'était la nature elle-même, qui semblait avoir choisi ce jour pour étaler à ses regards ses plus parfaits ouvrages. Enchanté d'une perspective aussi brillante, le monarque errait sur chacun des objets dont elle était composée, sans se déterminer, lorsqu'une jeune blonde, d'une taille svelle et pétrie de grâce, le fixa d'abord. Elle était habillée en amazone, son carquois et son arc sur ses épaules ; ses cheveux flottants par boucles étaient parsemés de pierreries, et une gorge charmante à demi découverte irritait les désirs : Belle chasseuse, dit Sa Majesté, heureux ceux que vous percez de vos traits /... Ces blessures en sont mortelles /... C'était le moment précieux d'en lancer un dans le cœur du roi ; mais soit qu'elle ignorât qui lui parlait; soit qu elle- môme, éprise ailleurs, fût peu flattée de cette conquête ; soit plus vraisemblablement que son amour-propre trop exalté lui fît perdre la tête, l'esprit lui manqua tellement que, sans répondre, elle courut se précipiter cl se confondre dans la foule des masques : en sorte qu'on a toujours ignoré quelle était cette belle. Une contredanse anglaise, fort en vogue en ce temps-là, exécutée par une vingtaine de jeunes filles, quo leur vive fraîcheur rendait semblables aux célestes Houris, effaça sur-le-champ l'impression qu'avait causée U Diane moderne. Le feu de l'amour circulait dans ses veines. Incertain, il eût voulu les posséder toute», et
comme elles étaient niasqu^^os, il eût fallu, pour le tirer d'embarras, que quelqu'une se tût découverte. Dès la première, son Ame, qui ne demandait qu'à être remplie, en eût reçu l'image avec avidité. Ayant en vain attendu, il passa à une des extrémités de la salle ; où sur plusieurs estrades disposées en forme d'amphithéAtre les femmes de médiocre condition étaient placées. Elles ne le cédaient en rien pour la parure aux femmes d'un rang plus distingué, et elles portaient en outre sur leur physionomie cette gaieté franche, indice du bonheur plus aisé à rencontrer dans la médiocrité. Telles furent les réflexions, qui vinrent à l'esprit de Sa Majesté en les considérant et en enviant leur sort. Elle en sortit bientôt par un masque qui vint la lutiner : ce masque était la charmante Mme d'Étiolés. Née dans la classe la plus infime, elle était fille d'un nommé Poisson, personnage crapuleux, bas, grossier, mais ne manquant pas d'un certain esprit ; il était surtout très caustique et dans sa franchise ne s'épargnait pas lui-même. Il était boucher des Invalides et avait acquis du bien dans cette place. Sa femme était une des plus dévergondées qu'il soit possible de voir, sans frein, sans pudeur. Après avoir trafiqué de ses charmes, elle avait compté sur ceux de sa fille, et à force de lui dire qu'e//e était un morceau de roi, lui avait inspiré le désir d'être maîtresse du monarque. Ce désir s'était tellement accru, qu'elle n'avait négligé aucune occasion de le rempîir : elle y travaillait surtout depuisla mort de la duchesse de Châteauroux ; elle se pré-
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sentait à toutes les chasses de Louis XV ; elle cherchait toutes les occasions de s'en faire remarquer ; elle essayait toutes les manières de se mettre, propres à fixer ses regards, et n'eut garde de manquer l'occasion du bal. Après avoir excité par ses agaceries ei ses propos spirituels la curiosité du roi, elle céda à SCS importunités ; elle se démasqua, mais par un rafinement de coquetterie, se rejelta en même temps dans un groupe de monde, sans toutefois se laisser perdre de vue. Elle avait alors un mouchoir à la main, et soit exprès, soit involontairement, le laissa tomber. Louis XV le ramasse avec empressement et ne pouvant atteindre du bras où elle est, le lui jette le plus civilement qu'il peut. Ce fut le premier triomphe de Mme d'Etiolés. Un murmure confus se fit entendre aussitôt dans la salle avec ces mots le mouchoir est Jeté 1 et toutes les rivales furent désespérées. Le roi, qui avait reconnu dans cette belle la femme qu'il avait déjà considérée plusieurs fois avec émotion à ses chasses, en devint plus amoureux. Deux subalternes, le sieur Binet, un des premiers valets de chambre de Sa Majesté, cousin de Mme d'Étiolés, et le sieur de Bridge, l'un de ses écu^ers, ami de cette dame, nourrissaient ^droi^ement cette passion. La séduction de son esprit avait achevé la défaite de son royal amant : il était blessé à ce point 'où Ton ne veut que de la solitude et un confident. Le duc de Richelieu continuait à jouir de ^ius en plus de la confiance de son maître en cette partie ; il avait toujours été sur ses pas, il avait tout
observé, il était di\jà instruit de tout ce qui élail nécessaire à savoir, et le roi lui ayant ouvert son cœur, il se chargea de prendre les arrangements les plus prompts pour le soulager. Mme d'Élioles n'était pas d'un rang à pouvoir faire ses conditions, comme les femmes de qualité qui Tavaienl précé<lée ; elle fut obligée, pour réussir, de se prêter à toutes les volontés du monarque, mais cependant elle ne le fit qu'avec une réserve propre à maintenir et à accroître son enqiire. D'ailleurs, elle avait dans son esprit et ses talents des ressources pour suppléer au vide d'une passion trop tôt satisfaite. Elle ne tarda pas à subjuguer rcsprit du roi par l'art merveilleux de l'amuser, et le conduisit bientôt à son but en se faisant déclarer maîtresse absolue et reconnue, i" fut décidé qu'elle accompagnerait son auguste amant durant la campagne qu'il se disposait à faire encore cette année, mais dans une sorte d'incognito.
« xMme Poisson était très malade lors de l'entrevue de sa fille avec le roi. Cette nouvelle prolongea son existence, et lorsqu'elle fut certaine du bonheur de Mme d'Étiolés, favorite en titre, elle dit qu'elle n'avait plus rien à désirer et expira. Quant au mari, il était trop épris d une femme charmante qu'il possédait depuis peu, pour n'être pas vivement affecté de son abandon ; l'espoir des grâces ne put éteindre son amour, et il n'en vit aucune capable de le dédommager d'une perte aussi chère à son cœur. Irrité, furieux, désespéré, il eut recours aux larmes, aux reproches, aux imprécations. Comme son infidèle eut lieu de