M. LE NORMAND D'ETIOLES
« Tandis que Mme Le Normand était déclarée maîtresse du roi, rien n'égalait la douleurde son mari, M. Le Normand d'Êtioles ; M. de Savalette l'ayant invité, cette année-là, à venir passer avec lui les fêtes de Pâques dans sa terre de Magnanville, M. de Tournehara,en le ramenant à Paris lui faisait part de l'enlèvement de son épouse déjà déclarée maîtresse du roi. Il idolâtrait sa femme, et s'abandonnait à une douleur extrême. Touiesa maison crut qu'il lui fallait enlever ses armes de crainte de quelque coup de désespoir. Dès ce moment on ne cessa de l'observer ; car tantôt il projetait d'aller chercher sa femme au château de Versailles ettantôt il projetait d'autres expédients aussi difficiles à exécuter. Dans sa douleur extrême il composailunelettred'amantet d'époux qu'il chargea Tourneham, son oncle, de porter à son épouse, pour la rappeler à son devoir. La favorite la mit sous les yeux du roi, qui ne put s'empêcher de dire avec son
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sang-froid ordinaire : Vous avez. Madame, un mnri bien honnête. M. Le Normand n'était point, ainsi, mal peint par Louis XV ; non seiilemont il possédait au suprême degré cette qualité de rhonnôteté, mais encore il l'avait peinte sur son front. Il avait un beau maintien dans sa conduite, le ton de la meilleure compagnie, un cœur fait pour aimer et êlre aimé. Digne d'une épouse plus vertueuse, il était capable de faire sentir à la sienne les attraits des vertus privées ou de l'y ramener; mais il avait épousé une femme qui avait appris de sa mère l'art de la dissimulation. Un ancien projet l'avait destinée à (Hre la maîtresse du roi et elle recevait une éducaliori convenable pour cet état. Binet et Mme de Tenciu, qui s'étaient depuis longtemps réunis pour préparer cette intrigue coupable, y avaient échoué pendant la faveur de Mme de Ghâteauroux, lorsque Mme d'Étiolés, âgée de dix-sept ans, belle comme le jour, parcourait la forêt de Sénarl en habit couleur de rose et dans des phaétons légers et volants pour être mieux observée du roi, Mme d'Étiolés vécut quatre ans avec son époux et devint la maîtresse du roi à V'^^e^ de vingt et un ans. Elle était grande, bien faite, avait une peau très blanche, et ce qu'on appelle une jolie figure. Elle avait eu deux enfants pendant son mariage : l'un mourut âgé de six mois ; l'autre, Alexandrine, morte à l'âge de dix ans. J'ai dit, pendant son mariage, parce qu'elle avait l'art de tromper Suu epiiux. La maîtresse de Binet avait été plusieurs fois l'eutremetteuse de Mme d'Étiolés pour voir le roi el
M. LR NORMAND d'ÉTIOLES
convenir de ses faits avec lui, avant qu'elle fût installée. Quand M. d'Étiolés n'était pas chez lui, un cdirosse du roi venait la prendre, et elle sortait par la porte du jardin sans qu'on pût avoir la moindre connaissance, chez elle, de cette intrigue ultérieure. Elle avait été soupçonnée d'avoir d'autres amants ; c'est à-dire qu'elle était née libertine, et peu sensible aux douceurs d'un mariage aussi heureux que celui qu'elle avait contracté avec un homme vertueux, aimable et galant... Mémoires du duc de Richelieu, »
Rien de plus exact que ce que nous venons de lire dans La Vie privée de Louis X V et que ce que nous disent les Mémoires de Richelieu ; du moins en ce qui concerne « les premiers moments ».
Lo!sq\ie Mme d'Étiolés devint la favorite, Tourneham et d^Étioles son marifurent les premiers à bénéfici**r de ces amours. Le temps était passé où le cardinal de Fleury surveillait de si près la dépense du jeune prince que sa première maîtresse recevait de lui, pour tout cadeau, quatre flambeaux d'argent ; que les deux suivantes cessaient ce commerce sans y avoir trouvé aucun avantage pécuniaire ; qu'une dernière enfin s'y ruinait. Louis XV, vraiment maître chez lui, inaugurait l'ère des prodigalités folles. Un bon pour la place la plus lucrative ne lui coûtait, en somme, qu'une signature et réclamait du candidat tout au plus un mot d'esprit. Mme de Pompadour semblait n'avoir qu'à demander pour obtenir tout aiissitôt. Cependant Orry, le grand maître de» finances, mit une entière mauvaise grâce le jour où
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140 LOUIS Xv, SES MAÎT»ESSi:S, LE PARC AUX CERFS
elle ie suppliait pour son mari. « Si vous êtes favorite en titre, comme on le dit, Madame, vous n'avez pas besoin de moi ; si vous ne Tètes pas, vous n'aurez point remploi. » Elle était bien ce que l'on disait et Orry l'apprenait à son grand dommage. Il lui en coûta le contrôle général dont il sortit le lo décembre 1755 après quinze ans de ministère. De ses dépouilles elle parvint à distraire la direction des bâtiments du roi dont elle gratifia son oncle Tourneham, tandis que, par suite d'un chassé-croisé parfaitement entendu, Le Normand d'Étiolés lui succédait comme fermier général. Puis M. d'Étiolés devenait par surcroît, le directeur de la ferme des postes. Ayant connu la source de ces faveurs si grandes et inespérées son premiermouvementl'utde se séparer aussitôt de Su femme, corps et bien ; séparation qui provoquait un violent et profond chagrin sincère, nullement joué. Mais bientôt Louis XV intervenait directement. Alors le mari pensa qu'il n'avait plus qu'^. se soumettre, et le monarque, en récompense, attribuait à l'époux devehu complaisant la charge de son premier maître d'hôtel. Voir Thirion, Vie privée des financiers au XVIII^ siècle, pp. i56-i6b, Paris, Pion, icjo5.
LES AMOUllS Î)U ROI
Notre pauvre roi Louis
Dans de nouveaux feux seugage ;
C'est aux noces de son fils
Ou'il adoucit son veuvage.
M. LE NORMAND h i . :
Les bourgeoises de Paris Au bal ont eu l'avant âge ; 11 a pour son vis-à-vis, Choisi l'emme de son âge.
Le roi, dit-on à la cour, Rentre donc dans la finance ; De faire fortune un jour, Le voilà dans l'espérance
Non, ce n'est point babiole, Dit Mme d'Étiolé De pouvoir à sa loi Soumettre le cœur d'un roi ;
Même le cocuage Doit se mettre en usage ; Tel me blâme, aujourd'hui, Qui serait bien mon mari.
La femme la plus sage
Dirait sans doute aussi :
Loin d'ici le scrupule, Ce serait ridicule De fuir le canal, Qui fait fermier général.
Adorable d'Etioie, De l'un à l'autre pôle Je me transporterais Pour atliuirer tes attraits ; Mais ce serait, je jure,
142 LOUIS XV. SES MAITRESSES, LE PARC AUX CEiU 3
Pour te baisor, ma foi !
Mieux que n'a fait le roi :
Quel affront ! Quelle injure I Peut-on rater pour toi ?
Daigne éprouver ma flamme D'avance je me pâme Quand je songe aux douceurg Que goûteraient nos cœurs.
LE ROI CHEZ LA FA VOR ITE - LE PftïïE DE LA FAVORITE
Et quoi ! bourgeoise téméraire !
On dit qu'au roi tu as su plaire, Et qu'il a comblé ton espoir.
Cesse d'employer ta finesse ; Nous savons que le roi ce soir T'a voulu prouver sa tendresse.
Sans le pouvoir I
« Le roi, cependant, ne raimait pas ; mais elle avait une de ces sortes d'esprit et de caractère qui subjuguent les hommes. Elle avait Tart de parler avec autorité, et de s'assujélir les âmes faibles ; et quoiqu'elle fût nouvellement arrivée dans une cour où elle trouva un autre langage quoi qu'elle employât ces expressions grivoises qui blessaient la délicatesse de Louis XV, elle eut l'art de se l'assujétir entièrement quand elle connut son humeur. Elle affectait, par exemple, de parler des Poisson, ses parents, pour ne point passer pour orgueilleuse, et cependant le roi s'en tenait offensé. Elle fit même venir un jour, auprès d'elle, un moine son cousin, qui était la plus sotte bète de l'ordre de Saint-François. Mme de Pompadour voulait l'élever au-dessus de son état ; mais l'ayant trouvé sans ambitiou et sans mérite, elle dit publiquement : voilà un plaisant outil I Qu'on m'ôle cet engin de devant moi I