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l'initiative de la royauté, dans une transaction inévitable Vainement M. de Calonne faisait appel à une aristocratie compacte, éclairée sur ses forces et sur ses périls ; il ne rencontrait que des courtisans irrités, étrangers à toutes les notions , à toutes les habitudes par lesquelles les grands corps politiques se vivifient et se perpétuent. Le siècle portait ses fruits : on avait voulu vivre par l'égoïsme, on allait périr par l'isolement.
Six semaines après l'ouverture de l'assemblée, M. de Calonne fut renversé sur les ruines de son plan de réforme , et M. de Brienne porté à la tête d'un nouveau ministère. En même temps, on faisait courir une estampe dont l'a propos obtint un grand succès; elle représentait un fermier qui , au retour de l'assemblée des notables , convoque sa basse-cour et lui dit : « Mes chers animaux, je vous ai assemblés pour délibérer à quelle sauce vous voulez être mangés. » Un coq répond : « Mais nous ne voulons pas être mangés du tout. » Le maftre réplique : « Vous vous écartez de la question. »»
Ainsi fut compromis, par une faute irréparable, ce passager moment de salut !
Faire juger le privilège par les privilégiés, faire installer le nouveau régime par l'ancien, était à la Ibis une pensée hardie et un noble témoignage de confiance. L'autorité de la couronne était intacte; le cœur du monarque ne
renfermait pas une arrière- pensée. Pourquoi hésiter? N'avait -on convoqué l'élite de la nation que pour lui montrer de plus près l'imprudence de la cour, et la timidité du pouvoir?
Ici encore Louis XVI venait de commettre la faute qui fut le tort et l'excuse de toute sa vie : non pas celle de vouloir faiblement, mais celle d'abandonner à autrui l'exécution de sa volonté. Il appelait les partis à accomplir eux-mêmes le bien qu'ils réclamaient ou qu'ils promettaient, au lieu de s'approprier l'élément vital de chacun d'eux, et le leur imposer après l'avoir choisi.
Dès son avènement , il avait adopté avec franchise M. de Malesherbcs et M. Turgot; il avait subi M. Necker avec une sincère docilité; mais chaque homme et chaque faction voulait implanter ses vices avec ses qualités au sein même du gouvernement. Les économistes, passant
de la théorie à la pratique, s'étaient heurtés d'écueils en écueils. Les philosophes infectaient d'impiété leurs déclamations de tolérance. Les parlements, ardents jadis à se jeter entre le pouvoir royal et le pouvoir ministériel , se jetaient maintenant entre le ministère et le peuple , défendaient le privilège contre l'égalité comme ils l'avaient défendu contre le despotisme, et faisaient volte-face sans changer de terrain.
Louis XVI sentait que la royauté avait abusé de ses
forces , et croyait répondre à tous les reproches en la désarmant; il livrait l'autorité au moment où il importait le plus d'en diriger l'usage. Non-seulement Louis XVI ne connaissait pas bien son ennemi, mais il ignorait jusqu'à son nom , et la révolution, qui s'avançait à pas de géant , ne soupçonnait pas elle-même les mystères de sa destinée.
Mettons de côté , pour être équitables , la science des faits accomplis, et reportons-nous fidèlement aux premiers jours de ces luttes.
Les soixante prédécesseurs de Louis XVI ne pouvaient rien lui apprendre du sort qui lui était réservé, et il eut le malheur d'être le premier roi auquel l'histoire ne présentait que peu de conseils et nul exemple. En garde contre les assauts réguliers, son imprévoyance consiste à n'avoir pas deviné ce qui dépassait la science et les prévisions de tout le monde.
Il se reposait encore sur les vieilles armes demeurées les mêmes, sur les anciennes positions; mais l'attaque ne portait ou ne préparait que des coups inconnus : elle avait changé de proportion , de point de départ et de point de mire.
Louis XVI, étonné, rebuté, découragé, se repliait en lui-même, et se demandait avec une profonde tristesse :
« Le bonheur du peuple n'est-il donc pas possible? » Toutes les bonnes résolutions naissaient fécondes en sonàme, c'est le lendemain qui les rendait stériles. Le but était contesté, les moyens étaient rejetés, les instruments s'émoussaient ou se brisaient dans sa main.
Au sein d'une pareille tourmente , au milieu de ces débris de systèmes, d'idées et d'hommes , le génie eût compris et fait prévaloir le caractère sacré de sa mission; mais le génie est un don rare et presque surhumain. Dans cette crise fatale , la droiture devenait impuissance, et l'abnégation faiblesse; les mêmes circonstances devaient produire un héros ou un martyr.
Quoi qu'il en soit, M. de Hrienne prit possession du ministère et mit M. Laurent deVilledeuil, à la place deM. de Calonne , conserva M. de Lamoignon comme un levier utile dans le parlement; et M. de Montmorin, parce qu'il n'en concevait pas d'ombrage, donna le ministère de la marine à M. de la Luzerne et celui de la guerre, enfin, à son frère le comte de Brienne.
Aussitôt qu'il avait été question d'opérer des réformes, le roi avait voulu donner l'exemple, et commença par sa maison. H annonça au duc de Coigny qu'il abolissait sa charge et réunissait la petite écurie à la grande. Le duc de Coigny s'emporta , Louis XVI s'irrita de son côté : l'entrevue fut extrêmement vive et connue de toute la
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cour; la charge n'en demeura pas moins irrévocablement supprimée.
La reine aussi voulut entrer dans cette émulation d'économie. Sa protection avait obtenu au duc de Polignac la direction générale de la poste aux chevaux; elle lui demanda sa démission de cet emploi, qu'on abolit La poste aux chevaux fut réunie à la poste aux lettres, sous la direction de M. d'Oigny.
L'archevêque de Toulouse rêvait le ministère depuis sa jeunesse, et ce ne fut jamais avec l'ambition d'y faire briller son désintéressement; il n'avait ni talents ni vertus. Prélat sans croyance, ministre sans système, il ne sut imaginer rien de mieux que de reproduire au conseil le plan de M. deCalonne. L'assemblée, engagée vis-à-vis du ministre qu'elle avait presque imposé , n'était en mesure de lui rien refuser, et céda quoique mécontente. Mais les parlements menaçaient encore , et M. de Brienne promit leur concours. Il présenta deux édits à l'enregistrement; l'impôt du timbre et l'impôt territorial furent rejeté* sans balancer. Le parlement , qui avait vu plier la volonté du roi devant les notables, ne se croyait pas moins de droits à l'opposition, et repoussa énergiquement cette seconde tentative. L'archevêque demanda un lit de justice, le roi y consentit , et se présenta au parlement avec l'ap-
' V. les Mémoires du baron de Bezenval.
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pareil de la force; le» édiUt sont enregistrés d'autorité. Le duc d'Orléans proteste en face du monarque , et Louis XVI se retire en silence. Peu d'heures après , on exile deux conseillers et Ton relègue le duc d'Orléans à Villers-Coterets. Le garde des sceaux Lamoignon se réfugie alors dans l'arsenal du chancelier Maupeou, et imagine de mettre la réforme du parlement à la place des réformes de finances : on crée quarante-sept bailliages, les investissant du pouvoir de juger les procès civils. L'enregistrement des lois est de nouveau enlevé au parlement et confié à une cour plénière, dont le nom , presque universellement oublié, remontait aux premiers âges de la monarchie.
Ces mesures avaient été prises avec mystère; cependant le conseiller d'Esprémenil se procure une copie des édits qui vont être promulgués, et, cette révélation à la main, enflamme par un discours virulent l'indignation des magistrats : « Demandez les états généraux ! » s'écrie-t-il.
Le parlement formule, ab irato un arrêté, où , flétrissant d'avance tout ce qu'on pourrait tenter contre son autorité, il déclare ces actes arbitraires, nuls et non avenus, invoque en même temps les lois fondamentales du royaume, et se proclamant incompétent pour l'établissement des impôts , déclare que la convocation des états généraux peut seule mettre un terme à la crise qui désole la France.
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On arrête MM. d'Espremenil et de Monsabert; le parlement proteste , les provinces s'agitent et se soulèvent sur tons les points au tri de : Vivent les états généraux ' En Bretagne et en Dauphiné, aux deux extrémités de la France, des démonstrations populaires appuient les remontrances des magistrats ; tout le monde se précipitait à l'envi dans la révolte , mais chacun sous une inspiration différente : le peuple saluait une aurore nouvelle; les parlements, un échec de la cour ; et la cour, la décadence des parlements. Le roi seul s'inquiète et s'afflige ; l'archevêque s'épouvante de son ouvrage , et avoue qu'il a placé l'État entre deux alternatives inévitables : la banqueroute ou la convocation des états généraux. Le choix de Louis XVI n'était pas douteux ; il voit l'étendue du mal, et ne recule devant aucun des remèdes. Il retire tous les arrêt* de son conseil , proclame la liberté de la presse, et convoque les états généraux pour le i" mai 1789.
Il s'agissait en même temps de remplacer le funeste Brienne; la clameur générale désignait M. Necker. « Si je rappelle Necker, il faut que je lui cède la couronne, m disait Louis XVI. Et cependant M. Necker e*t replacé au timon des affaires.
Les cabinets étrangers , séduit* eux-mêmes par l'assurance qui respirait dans ses écrit*, avaient contribué à son rappel. Le prince de Ligne, qu'on peut regarder
comme le type de l'aristocratie éclairée d'alors , écrivait du fond de la Russie à l'empereur Joseph.
« Mai 178». Eliubcth Gorod.
« Votre Majesté m'effraie par ce qu'elle daigne m écrire au sujet de la France et de la Flandre ; il faudrait pourtant que ces deux pays fussent bien changés , depuis deux ans que je les ai perdus de vue , pour qu'on ne leur fit pas entendre raison , ou qu'on ne les mit pas à la raison.
« Si j'y étais, je parlerais en patriote, mot honorable qui commence à devenir odieux; en citoyen , autre mot défiguré ; et si je ne réussissais pas , je parlerais en général autrichien, en faisant enfermer un évéque, un gros abbé-moine, un professeur, un brasseur et un avocat.
■ Quant à la France, Votre Majesté, qui a tant de mémoire , se souviendra qu'elle m'a dit dans mon gouvernement , à une promenade que je lui faisais faire dans les fortifications , qu'elle ne connaissait qu'un médecin pour sauver ce royaume, M. Necker. >»
M. deLamoignon suivit M. de Brienne dans sa chute, et fut remplacé par M. de Barentin. Des transports de joie éclatèrent à Paris, et passèrent bientôt de l'insulte à la sédition : on brûla sur la place Dauphinc un manne-
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quin revêtu d'une soutane; on mit le feu à quelques corps de garde et à plusieurs barrières ; une centaine de personnes furent blessées au milieu des désordres que la force armée parvint difficilement à comprimer au bout de trois jours.
Cescirconstancescritiquesnedétournèrent pas Louis XVI de l'engagement qu'il venait de contracter solennellement ; mais la question une fois tranchée en faveur de la convocation des états , il en restait une non moins grave, c'étaitje mode de convocation.
Le parlement , qui n'avait voulu qu'effrayer la cour, était déjà plus épouvanté qu'elle : il voyait venir un maître qui écouterait moins les remontrances que Louis XIV ; mais il n'était plus temps de s'arrêter. Lorsqu'il reçut l'édit de convocation , il ne l'enregistra qu'avec la clause expresse que l'on suivrait strictement les formes observées en 1614. Cet arrêt fut rendu sur les conclusions de M. d'Esprémenil , qui , de ce jour, enrôla son éloquence sous l'étendard de la monarchie , et perdif sa popularité. De ce jour expire la vieille magistrature parlementaire ; nous n'aurons plus à nous en occuper désormais. Elle avait convoité le rôle d'arbitre suprême entre le gouvernement et la nation, mais aussitôt que les adversaires se trouvèrent en présence , ils s'enflammèrent dans leur querelle, et ne s'inquiétèrent plus des
arbitres.
M. Necker se prononçait fortement contre les antiques formes de 4614 , qui attribuaient une infériorité marquée au tiers état. Il ne tint aucun compte de l'arrêt du parlement, et présenta au roi une apologie du tiers état pour lequel il demandait la double représentation. Il s'efforçait de démontrer que , puisqu'il s'agissait de l'abolition de nombreux privilèges , il fallait donner dans l'assemblée une influence incontestable à la classe non privilégiée; que la politique des rois de France avait presque toujours consisté à s'appuyer sur les communes contre les deux premiers ordres , et que la France se retrouvant dans le même péril , il fallait recourir au même remède. Un édit du 27 octobre 4787 avait rendu la liberté pobtique et religieuse aux protestants. On représentait donc à Louis XVI la nation entière unie dans un sentiment de gratitude , réclamant pour toute conquête la garantie des améliorations résolues dans le conseil.
Le roi et la reine, mécontents de la résistance du clergé et de la noblesse , pencbèrent plus facilement vers ceux qui semblaient avoir tout à gagner en se montrant dociles. Les adversaires naturels du tiers état dans l'esprit de Louis XVI, contribuaient précisément à lui en faire souhaiter la prépondérance. Pour la première fois, Louis XVI commença à dire mon peuple, en le séparant des deux premiers ordres, et s'accoutuma à une confiance qui ne fut pas mieux comprise que récompensée.
Le prince de Condé fit rédiger un mémoire où les malheurs de la monarchie étaient éloquemmentannoncés. M. Necker ne redoutait pas la discussion, et il convoqua une seconde assemblée des notables pour leur demander la sanction de son système , sans s'apercevoir qu'il s'enlevait le mérite de la fermeté , et livrait un aliment de plus à l'effervescence générale. Le bureau, présidé par Monsieur, se prononça en faveur du ministre. L'adhésion d'un frère du roi donna à cette minorité une valeur imposante , et entraîna l'adoption de la mesure ; on décida le doublement du tiers dans un conseil auquel assista la reine ; la question capitale du vote par ordre ou par tête fut remise au jugement des états généraux , cette assemblée devant être chargée de sa propre police.
Au même moment paraissait une brochure de l'abbé Sieyes qui se résumait par ces mots : « Qu'est-ce que le tiers-état? Rien. Que doit-il être? Tout. »
M. Necker, maître de la volonté du roi , comptant sur le suffrage de la presse , prétendait fonder la solidité de son ministère sur des bases indépendantes , et ne songeait qu'aux pièges de la cour, tandis que la stabilité des institutions fondamentales était controversée de toutes parts. M. Necker, dont le vœu novateur ne franchissait pas les limites de la monarchie anglaise , ne s'apercevait pas qu'elles étaient déjà dépassées. Il s'occupait encore de divisions et de pondérations de pouvoir, lorsque
l'envahissement de la démocratie atteignait l'omnipotence '.
Le tiers état, consulté dans sa propre cause, précisément comme la noblesse à l'assemblée des notables , allait foire la même réponse avec d'autres mots : interroger ses instincts particuliers, quand on l'interrogeait sur le salut public , et venger des pères qui ne s'étaient pas trouvés offensés. Avant d'interpeller le juge, ne fallait-il ps désintéresser l'homme?
■ M. Necker repoussait tout avertissement. « D'ailleurs, en considérant pour un moment l'intérêt seul de l'autorité royale , je demande • comment on aurait pu connaître à l'avance les personnes que cette autorité aurait un jour contre elle ; je demande surtout par quel esprit de divination , par quel trait de magie on aurait pu savoir que le monarque avait à se défier , et des hommes habitués depuis longtemps à ses bienfaits, et de ceux qu'on voyait à poste fixe sur la route de l'ambition , et de ceux qui étaient attachés les uns à la cour , les autres à l'administration publique, les autres aux premiers corps de l'État, les autres à la gestion des affaires des grandes maisons de France Y Comment encore aurait-on pu juger par voie de prévision de l'esprit et du caractère d'une multitude de citoyens choisis pour députés , et dont les uns par leur âge , les autres par leur état antérieur , étaient à peine connus , et qui , pour la première fois de leur vie , ont pris à l'assemblée nationale une opinion politique ; tous ces hommes nouveaux, ou dans le monde, ou dans les affaires publiques, ont été formés par les circonstances et mis en mouvement par le vent impétueux de l'opinion , et s'il eût soufflé dans un sens contraire, nous leur aurions vu peut-étro la même action dans une autre route.
Mémoire» de Necker, tomo VI, page 183.
Le conseil mit eu délibération le lieu où se tiendraient les séances. M. Necker proposait Paris comme centre des lumières. Le prince de Condé et le comte d'Artois demandaient au contraire qu'on prit soin de soustraire l'assemblée à l'action de la capitale , qui avait laissé éclater les irrécusables symptômes d'un esprit insurrectionnel ; ils proposaient Tours ou Orléans. Louis XVI préféra Versailles , afin de rester en communication plus directe et plus journalière avec les élus de son peuple.
Au mois de mars 1789, six millions d'électeurs se réunirent sur toute la surface du royaume pour choisir douze cents députés. Cette manifestation populaire, dont l'élan et la liberté ne se reproduisirent plus , proclamait les vrais principes de la monarchie tempérée , et en recommandait avec amour le maintien à ses commettants. L'ouverture des états était définitivement fixée au 5 mai.