LIVRE VII
Le Roi Henri IV s'estant retourné vers la table sur laqueEe on tenoit les sceaux, prenant lesdits sceaux et les clefs ensemble, sadrsssant à moy, me dit ces mesmes paroles : Monsieur le chancelier, voilà deux pistolets desquels je désire que vous me serviez et que je sçay que vous pourrez fort bieo manier : vous m'avez avec eux bien (ait du mal plusieurs [ois.
Fuis se tournant vers ceux qui fat là leur dit : Ces deux pistolets que je baille à M. le chancelier, ne font pas tant de 'brait que ceux de quoy nous tirons tous les jours, mais ils frappent bien plus fort et de plus loinj. et le sçais par expérience des coups que j'en ai rçus.
Chancelier de Cheverny.
CONVOQUE LES ÉTATS-GÉNÉKAl X
Chez le» peuples intelligent* , les idées marchent plus vite que les escadrons, et portent plus loin que l'artillerie. Henri IV le disait à son chancelier; ses successeur» le reconnurent plusieurs fois. Louis XVI , plus que tous, était pénétré de cette conviction ; il ouvrait avec joie l'arène des discussions pacifiques, et y descendait avec ses
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arme» favorites, la bonne volonté et la bonne foi. Son cœur battait d'espérance, tous les esprits étaient dans rattente, et le 5 mai, radieux de promesses, se levait sur la France comme un jour à jamais béni.
Dès le lundi 4 mai , les députés , revêtus de l'ancien costume , se rassemblèrent à Versailles : le clergé , en rocbet de dentelle j la noblesse, en manteau de soie et veste de drap d'or , l'épée au côté et la plume au chapeau ; les députés du tiers, portant habit noir, petit manteau noir et longue cravate blanche. On se rendit processionnellement à l'église de Saint -Louis , sous les yeux du peuple attiré en foule à ce spectacle. L'archevêque de Paris portait le Saint - Sacrement , Monsieur, le comte d'Artois, le duc d'Angouléme et le duc de Berri , tenaient les cordons du dai»; l'évêque de Nancy, M. de Lafare , prononça une exhortation.
Le lendemain, les députés furent présentés au roi : on ouvrit les deux battants au clergé et à la noblesse , et le roi les reçut dans son cabinet ; on n'ouvrit qu'un battant aux députés du tiers, et le roi les reçut dans une autre pièce. Quand on se rendit en pompe dans la grande salle des Menus-Plaisirs, pour l'ouverture solennelle des états, le clergé et la noblesse y entrèrent avec le roi , par la grande porte; les députés du tiers furent introduits par une porte de côté.
Le* historiens de la révolution s'arrêtent peu sur ces détails d'étiquette qui auraient dû les choquer. Est-ce générosité envers la cour? ou dédaignent-ils de placer au rang de grief une vaine susceptibilité? Ne faisons pas le cœur humain plus grand ni plus petit qu'il est ; reconnaissons plutôt, dans ces dispositions du cérémonial , une des causes qui aigrirent le tiers état dès le début de sa carrière. Les formes extérieures sont importantes, car la politesse n'est que la monnaie courante de l'estime , et l'apparence du dédain peut être comprise comme une injure. En blessant le plus irascible des instincts , n'envenimaiton pas les plaies qu'on se promettait de guérir. La cour cependant, loin de maintenir rigoureusement ses droits, avait supprimé plusieurs des anciennes traditions ; mais lorsque, autrefois, l'orateur du tiers fléchissait le genou, il sentait sa faiblesse et s'y résignait volontiers. Depuis 1644, l'ordre entier s'était redressé; aujourd'hui, l'on venait de reconnaître et de doubler ses forces. A quoi bon garder les ponts-levis , quand on démantèle les places? Le point par lequel une grande réunion d'hommes ressemble le plus à un individu , c'est l 'amour-propre. On s'étonnera moins de la passion d'égalité qui s'empara de toutes les têtes du tiers état et domina la révolution , quand on aura pesé le poids de ces puériles circonstances dans la balance d'un orgueil offensé.
Louis XVI , voyant tous les députés réunis autour de «on trône , la reine debout près de lui , les princes du sang
à sa droite et à sa gauche , se lève et dit avec un accent plein de franchise :
« Messieurs,
« Le jour que mon cœur désirait depuis longtemps est « enfin arrivé , et je me vois entouré des représentants « de la nation à laquelle je me fais gloire de commander.
« Un long intervalle s'est écoulé depuis la dernière tenue « des états généraux, et quoique la convocation de ces « assemblées parût être tombée en désuétude , je n'ai pas « balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer « une nouvelle force , et qui peut ouvrir à la nation une « nouvelle source de bonheur.
« La dette de l'Etat, déjà immense à mon avènement au « trône , s'est encore accrue sous mon règne : une guerre « dispendieuse, mais honorable, en a été la cause; l'aug- « mentation des impôts en a été la suite nécessaire , et a « rendu plus sensible leur inégale répartition. Une in- « quiétude générale , un désir exagéré d'innovation se sont « emparés des esprits et finiraient par égarer totalement « les opinions si l'on ne se hâtait de les fixer par une « réunion d'avis sages et modérés. Cest dans cette con- « fiance , Messieurs , que je vous ai rassemblés , et je vois « avec sensibilité qu'elle a été justifiée par les dispositions « que les deux premiers ordres ont montrées à renoncer
« à leurs privilège» pécuniaires. L'espérance que j'ai « conçue de voir tous les ordres, réunis de sentiments, « concourir avec moi au bien général de l'État , ne sera « point trompée.
J'ai déjà ordonné, dans les dépenses, des retranche- « ments considérables. Vous me présenterez à cet égard « vos idées que je recevrai avec empressement. Mais « malgré la ressource que peut offrir l'économie la plus «« sévère , je crains , Messieurs , de ne pouvoir soulager <• mes sujets aussi promptement que je le désirerais. « Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des « finances , et quand vous l'aurez examinée , je suis assuré « d'avance que vous me proposerez les moyens les plus «« efficaces pour y établir un ordre permanent et affermir « le crédit public. Ce grand et salutaire ouvrage, qui as- « surera le bonheur du royaume au dedans et sa considê- «< ration au dehors, vous occupera essentiellement.
« Les esprits sont dans l'agitation ; mais une assemblée « des représentants de la nation n'écoutera sans doute que «« les conseils de la sagesse et de la prudence. Vous aurez « jugé vous-mêmes , Messieurs , qu'on s'en est écarté dans « plusieurs occasions récentes; mais l'esprit dominant de «< vos délibérations répondra aux véritables sentiments «< d'une nation généreuse et dont l'amour pour ses rois «« a toujours fait le caractère distinctif. J'éloignerai tout « autre souvenir.
« Je connais l'autorité et la puissance d'un roi juste , <( au milieu d'un peuple fidèle et attaché de tout temps « aux principes de la monarchie. Us ont fait la gloire et « l'éclat de la France ; je dois en être le soutien , et je le « serai constamment. Mais tout ce qu'on peut attendre du « plus tendre intérêt au bonheur public, tout ce qu'on « peut demander à un souverain , le premier ami de ses « peuples, vous pouvez, vous devez l'espérer de mes « sentiments.
« Puisse, Messieurs, un heureux accord régner dans « cette assemblée, et cette époque devenir à jamais méu morable pour le bonheur et la prospérité du royaume! « C'est le souhait de mon cœur, c'est le plus ardent de « mes vœux, c'est enfin le prix que j'attends de la droi- « ture de mes intentions et de mon amour pour mon « peuple.
« Mon garde des sceaux va vous expliquer plus am- « plement mes intentions, et j'ai ordonné au directeur « général des finances de vous en exposer l'état. »
Ce discours fut accueilli par de longues acclamations ; le roi s'assit sur son trône , et le garde des sceaux, M. de Barentin, prit la parole. Il avait compris et il entama les plus hautes questions, mais sans les résoudre; il ne se prononça formellement que sur la question de l'impôt , et dit :