TU
« Si des privilèges constants et respectés semblèrent « autrefois soustraire les deux premiers ordres de l'État « à la loi générale , leurs exemptions, du moins pendant « longtemps, ont été plus apparentes que réelles.
n Dans les siècles où les églises n'étaient point dotées , « on ne connaissait encore ni les hôpitaux, ni ces autres « asiles nombreux élevés par la piété et la charité des « fidèles , où les ministres des autels , simples distribu- « teurs des aumônes, étaient solidairement chargés de la « subsistance des veuves, des orphelins et des indigents. « Les contributions du clergé furent acquittées par ces « soins religieux , et il y aurait eu une sorte d'injustice à « exiger des redevances pécuniaires.
« Tant que le service de l'arrière-ban a duré , tant que « les possesseurs de fiefs ont été contraints de se trans- « porter, à grands frais, d'une extrémité du royaume à « l'autre, avec leurs armes, leurs hommes, leurs équi- « pages de guerre, de supporter des pertes souvent rui- « neuses.... n'était-ce pas une manière de partager l'im- « pôt , ou plutôt n'était-ce pas un impôt réel que le «« service militaire ?
« Aujourd'hui que Y Eglise a des richesses considérables, que la noblesse obtient des récompenses honorifiques
<« et pécuniaires, les possessions de ces deux ordres doi-
« vent subir la loi commune. »
ISO
Le garde des sceaux fut suivi de M. Necker, qui déroula le tableau complet des finances et accusa un déficit de cinquante -six millions. Sa longue énumération de chiffres éteignit l'enthousiasme qu'avait produit le langage du roi. Le roi cependant fut, à sa sortie, salué par de nouvelles acclamations.
Le lendemain , le clergé et la noblesse se retirèrent chacun dans une salle particulière. Le tiers état se rendit dans la salle commune et arrêta qu'on y attendrait les deux premiers ordres pour la vérification des pouvoirs. Mais ceux-ci rejetèrent cette prétention inusitée, et on fut obligé de désigner de part et d'autre des commissaires conciliateurs (42 mai) qui ne parvinrent à amener aucune conciliation. Le roi, voulant hâter le rapprochement général, envoya, le 28 mai, un message par lequel il demandait que les conférences fussent reprises en présence du garde des sceaux. Elles se terminèrent le 9 juin, sans avoir ouvert aucune issue à d'interminables difficultés. Le tiers état se constitua alors de sa pleine autorité, et le 15 juin, se proclama Assemblée nationale. Une fois entré dans cette voie, il y marche sans s'arrêter, s'arroge ce qu'on lui conteste, et décrète provisoirement la levée des impôts.
A ces coups audacieux et rapides , les deux premiers ordres s'étonnent , s'irritent et se divisent. Le duc d'Orléans prie de se joindre à l'Assemblée nationale, et plu-
sieur» curés, quittant leursévèques, vont se rallier a leurs frères du tiers état.
Au même moment, Louis XVI perdit l'aîné de ses fil», et sa douleur, toute profonde qu elle fut, laissa place encore au chagrin que lui causaient ces contestations déplorables. Il résolut de parler encore une fois lui-même aux états généraux , pour leur faire comprendre qu'un mouvement aussi précipité allait tout emporter dans l'État, et ceux qui résistaient et ceux mêmes qui donnaient une impulsion si imprudente. Le 20 juin, une proclamation suspend les séances jusqu'au 22, et annonce pour ce jour une séance royale.
Bailly, président du tiers, ne s'en présente pas moins à la salle des états et la trouve fermée. Ses collègues arrivent successivement; des groupes se forment sur la place et s'animent entre eux. Irrésolus dans leur agitation . ils suivent Barnave qui marche vers une salle de jeu de paume. Là , dans cet étrange forum , l'assemblée se déclare permanente jusqu'à l'achèvement de la constitution.
Le ministère, loin d'imprimer à la défense l'énergie de l'attaque, se contente d'ajourner de vingt-quatre heures la séance royale. Il se flattait de regagner quelque avantage par la négociation, comme si rien pouvait compenser le dommage de l'impunité attribuée à l'impuissance