‹ Louis XVIChapitre 25 sur 53 · S XVI · texte numérisé non relu

S XVI

haineuse, appartient h toutes les infirmités du cœur.

Il est un nom que , par dégoût , nous avons écarté jusqu'ici , c'est celui du duc d'Orléans ; mais les crimes de la révolution nous pressent , et nous ne pouvons plus éviter de le rencontrer.

Le duc d'Orléans s'était cru plusieurs fois offensé. Les récriminations qui suivirent le combat d'Ouessant , et les dédains de la reine , avaient allumé en lui l'implacable fureur de la vengeance. Sans considération à l'armée, sans parole à la tribune , il se réfugia dans l'ombre des complots. Il abusa longtemps de la facile clémence du roi avant d'oser jeter le masque , et commença par empoisonner, dans l'insulte et la calomnie , les armes qu'il- jeta plus tard aux terribles mains du peuple. Les rôles de cette grande tragédie allaient être distribués selon les talents ; le plus vil lui échut : celui de soudoyeur du crime.

C'est l'honneur de l'esprit humain de savoir distinguer les événements de leurs mobiles ; c'est sa consolation de rencontrer l'aveuglement du plus grand nombre derrière la perversité de quelques-uns. L'humanité aurait trop à rougir de la phase où nous allons entrer, si l'on ne séparait pas désormais la nation de l'assemblée , et l'assemblée elle-même de ses lâches provocateurs.

Depuis longtemps ils épiaient l'occasion de couronner

les déclamations par un coup de main , et une occasion frivole parut suffisante. Le régiment de Flandre venait de prendre garnison à Versailles ; les gardes du corps voulurent fêter leurs camarades , et leur offrirent un repas dans la salle de spectacle du château. Les cris de : Vive le roi ! vive la reine! s'élançaient à chaque toast, et retentirent jusque dans les appartements du roi. Louis XVI était déjà réduit à recevoir les témoignages d attachement avec la sensibilité du malheur. Il prend le bras de la reine et se rend avec elle dans la salle du festin. A sa vue, les transports n'ont plus de bornes; chacun s'élance, chacun s'écrie ; les épées se tirent avec cet instinct chevaleresque qui rappelle et oublie tous les périls. L'orchestre entonne l'air: 0 Richard! à mon roil Des voix pleines de larmes s'unissent à cette voix inspirée, tous les cœurs se touchent et s electrisent par un sentiment profond , unanime. Le palais de Louis XIV a entendu son chant du cygne.

En fallait-il davantage pour motiver les plus banales accusations , et pour déchaîner toutes les colères? Les récits les plus mensongers circulent à Paris et sont aussitôt livrés à la foule. « Vengeance! vengeance! » crient les clubs; et la foule répond : « A Versailles! à Versailles! »

Au milieu des événements autrement graves qui vont se succéder , il importe bien peu de savoir si quelques soldats fidèles attachaient ou non une arrière-pensée à un

repas de corps, célébré entre quatre murailles. Mais, pour l'honneur, que la vérité soit établie , qu'il soit constaté qu'un mouvement d'enthousiasme a pu éclater sans machination et sans crime , et qu'il a suffi de l'apparition familière du petit-fils de saint Louis, pour faire battre quelques cœurs français.

L'émeute commence à Paris. Des femmes échevclées , des hommes ivres , ouvrent le cortège qui va grossissant à travers les faubourgs; les meneurs, armés de haches , se mêlent aux rangs de la garde nationale et entourent M. de La Fayette qui est contraint de les conduire à Versailles. Une députation de femmes pénètre chez le roi; elle le trouve debout , le regard calme, et le maintien assuré. « Que voulez-vous? dit-il. — Du pain , » répondent quelques voix glacées par l'étonnement et peut-être par le respect. Louise Chabry, chargée de prendre la parole, balbutie quelques mots sur la misère du peuple , et semble prête à perdre connaissance. Le roi se tourne vers elle avec bonté. « Mes amis, dit-il , si vous êtes malheureux, ce n'est pas ma faute : je le suis plus que vous. Je vais donner des ordres pour que l'on conduise de Senlis et de Lagny des farines à Paris. Puissent-ils être mieux écoutés que ceux que j'ai donnés jusqu'à ce jour. » Il parle à tous le même langage , et ces bouches stipendiées pour maudire laissent échapper des sanglots et des bénédictions. Cette avant-garde désarmée redescend sur la place , en criant : Vive le roi ! A ce cri imprévu répondent des cri*

de fureur. Louise Cliabry allait être pendue à la lanterne , si quelques gardes du corps, fendant la foule, ne l'avaient arrachée aux assassins. Os hordes bivouaquent, dans la nuit du 5 au G octobre, sous des hangars, dans les églises, et jusque sur les bancs de l'assemblée nationale.

Cependant le général La Fayette se rassure et rassure le roi. Quelques consignes sont données , quelques sentinelles placées , et le commandant général de la milice parisienne se. retire à l'hôtel de Noaille pour y prendre du repos. Mais le crime ne dort pas , et dès le point du jour une troupe forcenée se précipite dans les cours , force les grilles, envahit les appartements même de la famille royale, et inonde l'escalier de la reine. Les gardes du corps veulent leur barrer le passage qui conduit à la chambre où Marie-Antoinette reposait sans défense; ils font un rempart de leur corps : MM. de Varicourt , Deshuttes , du Repaire, sont renversés et couverts de blessures. M. de Miomandre , s'élançant contre la porte de la chambre à coucher, frappe violemment : « Sauvez-vous, madame, sauvez-vous!» s'écrie-t-ib avec désespoir, et il tombe percé de coups.

La reine est sauvée ! à demi vêtue , elle a pu se jeter dans une porte dérobée qui conduit à l'appartement du roi ; elle le retrouve sain et sauf, -elle presse ses enfants dans ses bras. M. de La Fayette paraît enfin , et fait évacuer le palais .

Le dévouement de quelques soldai» héroïques ayant fait échouer le forfait aux pieds delà victime , la foule se replie en arrière, murmure, se rallie et entoure encore le château. On exige que le roi et la reine paraissent sur le balcon; des serviteurs justement alarmés les conjurent de ne point céder à ce vœu. Le roi rejette tous les conseils de la prudence , et la reine s'attache à son bras avec ses enfants, jurant que la mort seule peut l'en séparer. A leur aspect, les vociférations redoublent. « La reine seule! point d'en fa nu ! la reine seule ! » Le roi veut parler , les clameurs ne lui permettent pas de se faire entendre. Il se retire , emmenant la reine avec lui ; les clameurs continuent ; tous les efforts pour ramener le calme deviennent impuissants.

La reine reste pensive et comme absorbée dans les plus sombres pressentiments. Tout à coup elle s'élance sur le balcon , seule , intrépide, entre la terre qui la menace et le ciel qui la délaisse; elle croise ses mains sur sa poitrine, et la sédition demeure interdite. Alors un nouveau mot d'ordre circule dans les rangs : « Le roi à Paris ! le roi à Paris !» Ce cri devient impérieux , unanime. Plusieurs des personnes qui entourent le roi le supplient de ne pas tenter une résistance inutile. Les ministres s'assemblent , et le roi tient conseil; M. de La Fayette, invité à y prendre part, s'y refuse, sous l'inconcevable prétexte de n'en pas gêner la liberté. M. de Montmorin ne voit d'autre ressource t que de céder a l'imminence du péril , il propose de con-

sulter l'assemblée , afin de relever la soumission par son concours , ou d'appuyer le refus sur son autorité. Pendant qu'on délibérait , on entendit le sifflement de quelques balles qui vinrent frapper la croisée près de laquelle se tenait la reine. Le comte de la Luzerne, affectant de parler avec chaleur à la princesse, se jette entre elle et le danger. « Retirez-vous , monsieur , lui dit Marie-Antoinette; replacez-vous à la table du conseil. Vous êtes nécessaire au roi : je dois rester plus près de cette croisée que vous. »

Le conseil s'ouvrit par de vives récriminations; car dès la veille on avait eu à délibérer sur un billet de M. de La Fayette ainsi conçu et adressé au comte de Saint-Priest :

« Le duc de la Rochefoucauld vous aura dit l'idée qu'on a mise dans la tête des grenadiers d'aller cette nuit à Versailles. Je vous mandais de n'être pas inquiet , parce que je compte sur leur confiance en moi pour détourner ce projet. Je leur dois cette justice de dire qu'ils avaient compté m'en demander la permission, et que plusieurs comptaient faire une démarche simple et qui serait ordonnée par moi. Cette velléité est absolument détruite par quatre mots que je leur ai dits. Il ne m'en reste que l'idée des ressources inépuisables des cabaleurs. Vous ne devez regarder cette circonstance que comme une induction du dessein , mais en aucune manière comme dangereuse. »

Plusieurs conseillers du roi avaient compris la gravité du dessein et du danger autrement que M. de La Fayette, et l'onenvova d'abord sa lettre à la municipalité de Versailles, en demandant quelques mesures de précaution. Le comte de Saint-Priest , le maréchal de Beau va u , MM. de la Luzerne et de I-atour du Pin proposaient un plan de défense qui eût arrêté les factieux à Sèvres, et conservé une certaine liberté de mouvement sur Chartres ou toute autre ville fidèle.

M. Necker combattit ce plan, et soutint qu'on pouvait sans crainte laisser approcher des gens qui ne venaient probablement que présenter une supplique f.

On comprend aisément quelle fut , après l'issue, la vivacité de* ministres dont la prévoyance avait été me-

' Et Paris sans approvisionnement , Paris vivant uniquement des

secours journaliers recherchés au dedans et au dehors du royaume, aurait immanquablement été livré à toutes les horreurs de la famine, si dans un pareil moment l'éloignement du roi et les troubles qui en auraient été la suite avaient 'suspendu la confiance des divers agents dont l'active médiation suffisait à grand'peine à nos besoins les plus urgents.

Je dois dire en hommage à la vertu du roi , que cette considération fit un grand eflet sur son esprit. C'était Paris qui venait user de violence avec lui , et c'était en partie pour les intérêts de Paris qu'il était retenu près de cette ville, et qu'il résistait aux motifs personnels qui pouvaient l'engager à s'éloigner.

Mémoire* de Necker, tome VI, page 163.

connue; mais la nécessité de se résoudre h la bâte était presque toute liberté de réparer les fautes. L'avis de M. de Montmorin prévalut. Louis XVI fit demander à l'assemblée de se rendre auprès de lui; elle s'y refusa.

Une assemblée délibérante se désbonore moins par la minorité capable de commettre les crimes que par la majorité toujours prête à pactiser avec les crimes commis.

Beaucoup de membres de l'assemblée nationale, cependant , n'étaient pas encore familiarisés avec les horreurs dont on venait de les rendre témoins. Quand la salle avait été envahie par la populace, Mirabeau, craignant que cette dégradation de la représentation nationale n'amenât une réaction trop contraire dans l'esprit des représentants, s'approcha du président, M. Mounier , et lui dit : « Levez la séance. — Pourquoi? — Ne voyez-vous pas ce peuple furieux? — Est-ce moi qui l'ai conduit ici? — On veut égorger une partie des membres de l'assemblée. — Si l'on nous tue tous, mais tous, vous m'entendez! bien des honnêtes gens périront; mais la France ne peut qu'y gagner. — Le mot est joli, reprit Mirabeau » en regagnant sa place

' « Tarit mieux ! qu'on nous tue tous , mais tous ! les affaires de la république n'en iront que mieux. » — Cette réponse a été. répétée par tous les historiens, mais avec des variantes. Elle est ici telle que

Lorsqu'arriva le message de Louis XVI, il n'en fit pas inoins décréter que la dignité de l'assemblée s'opposait à toute délibération dans le palais des rois. Une députation va déclarer ce refus à Louis XVI , qui, sentant son isolement , fait annoncer au peuple son départ pour Paris. M. de La Fayette embrasse un garde du corps en signe de réconciliation. Quand ces dispositions furent connues, Vassemblée décréta qu'elle était inséparable du monarque, et qu'elle le suivrait à Paris.

A une heure , Louis XVI, la reine, le dauphin, Madame royale et madame Elisabeth montent en voiture, précédés et suivis d'une longue file de brigands qui portent au bout de leurs piques les trophées de leur exécrable victoire. Les habitants de Paris se mettent aux fenêtres , et contemplent avec stupeur un spectacle qu'on ne peut décrire. « Ne craignez rien , leur criaient des femmes ensanglantées; le pain ne manquera plus dans Paris : nous vous amenons le boulanger , la boulangère et le petit mitron. »

Cest avec de tels hommages et une telle escorte que M. de La Fayette remit Louis XVI entre les mains de Bailly . Le roi descendit à 1] Hôtel-de- Ville , et subit plusieurs harangues. Bailly le complimenta sur et beau jour.

Mounier l'a écrite. — Notice sur Mounier par le baron Mounier, pair de France.

Louis XVI répondit : « C'est toujours avec plaisir et avec confiance que je me vois au milieu des habitants de ma bonne ville de Paris. » Bailly, répétant ces paroles à ceux qui ne pouvaient les entendre, oublia le mot confiance. « Répétez : avec confiance , » dit la reine.

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