‹ Louis XVIChapitre 29 sur 53 · TITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

TITRE DEUXIÈME

ABTICLE m.

L'élection des évéques se fera dans la forme prescrite et par le corps électoral indiqué dans le décret du 22 décembre 1789, pour la nomination des membres de l'assemblée de département.

article xrx.

Le nouvel évéque ne pourra s'adresser au pape pour en obtenir aucune confirmation ; mais il lui écrira , comme au chef visible de l'Église universelle, en témoignage de l'unité de foi, et de la communion qu'il doit entretenir avec lui.

du saint-siège, et détruiraient l'unité parle fait seul de leur prétention législative. Ils croyaient faire beaucoup en élevant le sacerdoce éternel au rang de magistrature inamovible. Exclusivement préoccupés d'expédients politiques , ils ne voulaient pas seulement appliquer les biens du clergé aux besoins urgents île l'État, ils voulaient surtout anéantir toute autorité antérieure à la leur, indépendante de la leur. La religion est la conscience d'une nation; l'homme, sans conscience , que serait-il?

Il était difficile de présenter une pareille œuvre à la sanction de Louis XVI; mais cette difficulté n'arrêta pas l'assemblée. Ou peut se figurer les angoisses d'un prince religieux, sommé d'introduire de sa propre main le schisme dans son royaume. Louis XVI en référa secrètement à Rome; il exposait, avec une soumission filiale, le double danger que courait l'église gallicane : celui de la persécution par la résistance , celui du schisme par l'adhésion; il implorait toute la sollicitude du saint-père, et lui demandait, avec douleur, si l'état actuel de la France n'admettait pas quelque indulgence et quelques concessions.

Le souverain pontife lui-même ne pouvait échapper à une douloureuse perplexité : dès le 9 mars 90, Pie VI tint un consistoire secret , où il s'entretint, avec le sacré collège v des malheurs qui menaçaient la France, et des devoirs d<" son ministère nposlolique.

LOIIS \YI.

« Nous croyons entendre , disait-il , le prophète ïsaïe nous reprocher notre silence par ces paroles : Malheur à moi, parce que je me suis lu? — Mais comment rompre le silence? A qui adresser la parole? Aux évéques? Privés d'autorité, frappés d'effroi, plusieurs d'entre eux se sont vus forcés d'abandonner leurs sièges. Au clergé? dispersé, abattu par le découragement , il n'a plus le droit de tenir ses assemblées. Réclamerons-nous l'intervention du roi très-chrétien , lui que la violence dépouille de sa royale autorité! «

Le 10 juillet 90, Pie VI écrivit à Louis XVI :

A Notre très-cher fils en Jésus-Christ , salut et bénédiction apostolique.

« Quoique nous soyons loin de douter de la ferme et profonde résolution où vous êtes, de rester attaché à la religion catholique apostolique et romaine, au saintsiège centre de l'unité, à notre personne, à la foi de vos glorieux ancêtres, nous n'en devons pas moins appréhender que les artifices adroits et un captieux langage surprenant votre amour pour vos peuples, on ne vienne . à abuser du désir ardent que vous avez de mettre Tordre dans votre royaume et d'y ramener la paix et la tranquiliité.

«Nous qui représentons Jésus-Christ sur la terre, nous

l.nt'IS XVI.

à qui il a confié le dépôt «le la foi , nous sommes sj)écialement chargés du devoir, non plus de vous rappeler vos obligations envers Dieu et envers vos peuples, car nous ne croyons pas que vous soyez jamais infidèle à votre conscience, ni que vous adoptiez les fausses vues d'une vaine politique, mais cédant à l'impulsion de votre amour paternel, de vous déclarer et de vous dénoncer de la manière la plus expresse que , si vous approuvez les décrets relatifs au clergé, vous entraînez par cela même votre nation entière dans l'erreur, le rovaume dans le schisme , et peut-être vous allumez la flamme dévorante d'une guerre de religion. Nous avons bien employé jusqu'ici toutes les précautions pour éviter qu'on ne nous accusât d'avoir excité aucun mouvement de cette nature, n'opposant que les armes innocentes de nos prières auprès de Dieu; mais si les dangers de la religion continuent, le cbef de l'Eglise fera entendre sa voix; elle éclatera, mais sans compromettre jamais les devoirs de la charité.

« Votre Majesté a, dans son conseil , deux archevêques , dont l'un , pendant tout le cours de son épiscopat , a défendu la religion contre les attaques de l'incrédulité, l'autre possède une connaissance approfondie des matières de dogme et de discipline. Consultez-les ; prenez avis de ceux de vos prélats en grand nombre et des docteurs de votre royaume, distingués tant par leur piété que par leur sa voir. Vous avez fait de grands sacrifices au bien de votre peuple; mais s'il était en votre disposition de

loi is xvi.

renoncer même à des droit* inhérent» à la prérogative royale, vous n'avez pas le droit d'aliéner en rien , ni d'abandonner ce qui est du à Dieu et à l'Église , dont vous êtes le fils aîné.

« Prenons confiance dans la Providence divine, et, par un attachement inébranlable h la foi de nos pères , méritons d'en obtenir le secours dont nous avons besoin. Quant n nos dispositions particulières , nous ne pouvons désormais être sans inquiétude et sans douleur, à moins de savoir la tranquillité et le bonheur de Votre Majesté assurés.

« C'est dans ce sentiment d'une affection toute paternelle que nous vous donnons, du fond de notre cœur, à Votre Majesté ainsi qu'à votre auguste famille , notre bénédiction apostolique.

« Donné à Rome , à Sainte-Marie-Majeure , le iO juillet 1790, la seizième année de notre pontificat. »

Les deux évêques désignes par le saint-père , dans son bref, étaient M. de Pompignan, archevêque de Vienne et administrateur de la feuille des bénéfices , et M. deCicé. archevêque de Bordeaux , remplissant alors les fonctions de garde des sceaux.

Le même jour, Pie VI leur écrivit pour leur déclarer que les décrets de l'assemblée rompaient absolument

l'unité de l'Eglise catholique, et qu'ils devaient combattre d'aussi criminels desseins par tous les moyens en leur pouvoir.

Mais l'assemblée n'admettait ni les délais de l'examen, ni les objections de la foi , et on ameuta de nouveau la multitude. L'archevêque de Vienne et l'archevêque de Bordeaux crurent devoir prendre ces circonstances menaçantes en considération, ne publièrent pas les brefs reçus de Rome , et conseillèrent au roi d'apposer sa signature à la constitution civile du clergé. « De ces deux ministres, l'un se tait de peur de l'éclairer , et l'autre l'égaré en lui parlant*. »

Le 24 août 90 , Louis XVI donna , d'une main tremblante , sa sanction à la nouvelle constitution.

« Des deux prélats qui l'avaient conseillé, l'un porta le repentir de sa faiblesse jusqu'à en mourir de douleur et de remords, et l'autre en publia lui-même l'humble et courageuse confession»2. Dans cette rétractation», l'archevêque de Bordeaux s'exprime ainsi : « Engagés que nous étions dans les liens d'un pénible ministère , frappés de terreur à la vue des plus immenses dangers , placés entre

- Abbé Proyart.

a Abbé Proyart.

3 Imprimée en 180*.

le double devoir de préserver la personne sacrée du roi et de sauver l'arche sainte , nous nous trouvions dans une situation bien pénible, dont personne ne pouvait connaître les terribles alarmes. »

Pie VI apprit la promulgation des décrets, lorsqu'il les •croyait suspendus et s'occupait de leur examen ; il écrivit aussitôt :

« A Notre très-cher fils en Jésus-Christ , salut et bénédiction apostolique.

« Nous gémissons du fond de notre cœur en pensant que Votre Majesté s'est trouvée contrainte par la violence et la tyrannie des circonstances , de publier les décrets de l'assemblée nationale , auxquels elle avait déjà donné sa sanction , avant de s'en référer à nous et de nous consulter sur les moyens de pourvoir aux intérêts des consciences . d'éviter le scandale des discussions parmi les catholiques de son royaume , et de prévenir les maux presque irréparables du schisme.

« D'après tous les témoignages que Votre Majesté a donnés , depuis qu'elle est assise sur le trône , de ses sentiments pour la religion , de l'attachement qu'elle a voué au siège apostolique , et de l'affection filiale qu'elle nous porte , c'est pour nous , non un surcroît de peines , mais

le comble de la douleur de voir un prince si vertueux

céder aux effort* de la violence , en souscrivant à des actes dirigés contre les fondements de la religion catholique

« Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure , le 22 septembre 1790 , la seizième de notre pontificat. »

Le 13 avril 91, Pie VI écrivait encore :

« À nos très-chers fils les cardinaux de la sainte Église romaine , à nos vénérables frères les archevêques et évéques , et à nos chers fils les chapitres , clergé et peuple du royaume de France.

« La charité souffre et supporte tout , tant qu'il lui reste quelque espérance d'arrêter par sa douceur les erreurs qui commencent à se glisser dans les esprits; mais si Terreur fiait de nouveaux progrès , alors les lois mêmes de la charité , inséparables d'ailleurs des devoirs du ministère apostolique dont nous sommes revêtus , malgré notre indignité , nous prescrivent et nous pressent vivement d'opposer à ce mal naissant un remède douxBt pacifique à la vérité , mais prompt et efficace , en dévoilant aux coupables l'énormité de leur foute et la gravité des peines canoniques qu'ils ont encourues.

« Afin donc d'opposer promptement une digue

au progrès du schisme , pour rappeler au devoir ceux qui

s en «ont écarté* , confirmer les bons dans leur disposition, et conserver la religion dans un royaume aussi florissant

« Nous ordonnons, parles présentes, à tous cardinaux, archevêques , évéques , abbés, prieurs , chanoines, abbés, curés , prêtres , en un mot à tous ecclésiastiques séculiers ou réguliers qui auraient prêté le serment civique purement et simplement , tel qu'il a été prescrit par l'assemblée nationale , de se rétracter dans l'espace de quarante jours, à compter de la date des présentes; que ceux qui, dans cet intervalle , n'auraient pas fait cette rétractation , soient suspens de l'exercice de tout ordre quelconque , et soumis à l'irrégularité s'ils en exercent les fonctions

« Nous déclarons également que les consécrations des susdits ont été criminelles , et sont illicites, illégitimes et sacrilèges.

« Vous tous enfin, catholiques répandus sur la surface du royaume de France , nous vous exhortons , dans l'effusion de notre cœur, à vous rappeler le culte et la foi de vos pères , à lui rester fidèles , puisque la religion est le premier et le plus grand des biens , puisque cette religion qui nous procure une éternelle félicité dans le ciel est encore, sur la terre, le seul moyen d'assurer le salut des empires et le bonheur de la société civile.

ions

« Donné a Kome , à Saint-Pierre , \e 13 avril 1 79 1 , la dix-septième de notre pontificat. »

A tous les tourments de Louis XVI, ajoutons donc désormais le plus cruel de tous , un remords.

L'état intérieur du royaume ne présentait que sujets d'inquiétude, et le dehors n'offrait aucun motif de sécurité. L'empereur Joseph II venait de mourir ; il avait , sous la direction intolérante de la philosophie de cette époque , livré ses états à de brusques réformes, et léguait à son frère Léopold une révolte dans ses provinces des Pays-Bas. Les monarques entraient d'eux-mêmes dans les desseins de la Providence. Naguère encore Frédéric de Prusse traitait devant un ecclésiastique , les anciens prophètes de fous sublimes. Le prêtre proteste avec vivacité : — Montrez-moi donc, dit le roi, un seul passage raisonnable dans Isaïe. — Écoutez ce verset, sire : « L'éternel a fait un faisceau de rois qu'il a jeté dans l'abîme. >»

L'explosion du \ 4 juillet , les affreuses journées d'octobre , tout en inquiétant les cabinets , ne les empêchaient pas de poursuivre entre eux leur système d'intrigues , d'empiétements réciproques ; et les premiers germes de mésintelligence entre les souverains et la révolution française éclatèrent uniquement à propos d'une question de tait et d'une contestation de territoire.

Un décret du 4 août 1789 avait dépouillé plusieurs princes de l'empire de leurs domaines enclavés dans les provinces d'Alsace, de Franche-Comté et de Lorraine. Les princes lésés réclamaient une compensation intégrale ; rassemblée reconnaissait à peine un droit à des indemnités ; l'empereur, chef, du corps germanique , prit en main cette négociation. La Prusse , jalouse de l'influence autrichienne , voulait la devancer dans une conflagration prévue, inévitable. Le roi Frédéric-Guillaume fit offrir à Louis XVI , par l'entremise du baron de Goltz , le secours immédiat d'une armée de quatre-vingt mille hommes , à la seule condition de rompre ses liens avec l'Autriche. Le comte de Montmorin considéra cette offre comme tenant à un plan de contre- révolution d'une exécution violente , contraire aux desseins de Louis XVI. L'ouverture, prompt ement déclinée, n'eut pas de suite \

Léopold , ne pouvant ignorer les dispositions d'esprit du roi de Prusse, cherchait à combiner les éléments d'une coalition qu'il dirigerait à son gré, réclamait des délais, et insistait principalement sur l'idée d'un congrès. Louis XVI n'hésita pas à témoigner, par l'entremise du marquis de Moustier, qu'il appuyait sincèrement la marche temporisatrice du cabinet autrichien. Georges III, roi d'Angleterre , confia , comme électeur de Hanovre et

' Mémoire» Hrrt He* papier* d'un hmnmrd'ÉMt. tome I . patfe W ot suivante*.

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prince de l'empire, des pouvoirs étendus à lord FJgin. L'impératrice de Russie pressait , au nom de la dignité de toutes les couronnes , l'intervention en faveur de la famille royale de France : ou lui répondit qu'elle eûrà se désister d'abord de ses projets sur la Turquie.

Le comte d'Artois, alors à Venise, partageait l'impatience des émigrés qui l'entouraient , et sollicitait du moins les subsides qui devaient le mettre en état de rentrer en France à la tête des corps formés par le prince de Condé. L'empereur Léopold voyageant alors en Italie avec sa sœur la reine de Naples, M. de Calonne et le comte de Durfort négocièrent une entrevue qui eut lieu à Mantoue; l'empereur y répéta au comte d'Artois qu'il entendait se borner d'abord à provoquer un congrès européen , et exhorta les princes français à attendre avec confiance le résultat de cette démonstration, menaçante sans cesser d'être pacifique. Le marquis de Noailles, ambassadeur de Louis XVI à Vienne, parent de La Fayette , ami de Duport et des Lametb , remettait souvent à l'empereur des notes confidentielles , dans lesquelles le parti qui s'appelait déjà le parti constitutionnel, en. opposition avec la faction jacobine et orléaniste , se présentait comme seul capable de calmer les passions, et promettait de soustraire la monarchie aux périls qui l'enveloppaient de toutes paru , pourvu qu'on ne contrariât pas ses efforts par une agression inutile et intempestive. L'inaction de l'Autriche fut obtenue et l'activité de Frédéric paralysée.

Cependant, l'électeur de Trêves donnait ouvertement asile aux émigrés; les réclamations des princes allemands dépossédés étaient opiniâtres et pressantes; de sourdes rumeurs trahissaient de secrètes menées : l'assemblée prit déplus en plus ombrage; un armement maritime, une rapide organisation de nos armées furent décrètes , et ces mesures soulevèrent enfin cette grave question : A qui appartient le droit de faire la guerre et la paix? La presse s'émut , la population s'agita , et on ne vit pas sans étonnement Mirabeau, dédaignant les reproches de ses amis et les clameurs des tribunes , se déclarer avec énergie dans le sens monarchique. Ce hit alors qu'il prononça ces mots gravés dans toutes les mémoires et oubliés dans tous les événements : « Moi aussi, on voulait il y a peu de jours encore me porter en triomphe , et on crie maintenant dans les rues : La grande trahison, du comte de Mirabeau ! Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéïenne. »

Le grand tribun était-il en effet coupable de trahison ? Vendait-il une conviction sincère pour professer une opinion factice? Il est démontré aujourd'hui que tel ne fut pas le tort de Mirabeau.

Il avait voulu de la révolution tout ce qui vengeait ses propres griefs et satisfaisait son avidité des grandes luttes de la tribune; mais il voulait de la monarchie tout ce qui convenait à sa haute ambition , du pouvoir, tout

ce qui était nécessaire à sa vasle capacité. Ses passions appartenaient à la révolution , son génie appartient à la monarchie qui a droit de le revendiquer.

Dès l'ouverture des états généraux , il entama , par l'entremise de M. Malouet, des négociations avec M. Wecker. Ils se virent une fois; la raideur du ministre et l'impétuosité du tribun ne purent se trouver un seul point de contact; Mirabeau ne pensa plus qu'à renverser celui qui ne l'avait pascompris. Ses mœurs déréglées et son continuel besoin d'argent le jetèrent dans le parti du duc d'Orléans. Mais lassé promptement des trames ténébreuses et pusillanimes, il essaya une autre combinaison avec M. de La Fayette. Voici l'abrégé d'une note qu'il lui adressa entre le 10 et le 20 octobre 1789.

« Il est un homme dans l'état qui, par sa position , est en butte à tous les événements, qui ne peut pas même compenser les revers avec les succès, et qui, en quelque sorte est garant du repos, on peut même dire du salut public. Quel est cet homme? C'est M. de La Fayette. — Quels sontses moyens? Une portion de la force publique, qu'il tient dans sa main , et son influence sur tous les ressorts du pouvoir exécutif. . . .

« Le temps approche où de petits moyens ne suffiront pas à de grandes choses , où de petites ressources ne suffiront pas a de grands maux. Il faut donc, sous ce nouvel

2li»

aspect, que M. de La Fayette ait un ministère qui puisse entrer parfaitement dans ses vues, et coïncider avec lui par tous les points et sous tous les rapports.

« A quoi donc doit servir utilement l'influence de M. de La Fayette? A se donner des ministres à lui, qui s'associent à ses intentions patriotiques comme à sa gloire, qui n'impriment pas un mouvement inverse aux roues de la même machine , qui ne le découragent pas par l'inaction et ne l'effraient pas par des plans contraires à ses vues ' . »

Ce plan était clair ; il s'agissait de réunir les deux forces du moment , l'assemblée et la garde nationale , pour imposer à Louis XVI un système personnifié dans deux hommes, Mirabeau et La Fayette. Mirabeau s'appelait la tête et La Fayette le bras -, mais la jalousie soupçonneuse de l'assemblée rendît un décret qui déclarait incompatible le titre de ministre et celui de député. Un autre malheur de ce plan, c'était l'antipathie réciproque des deux hommes chargés de le réaliser. « Les grandes choses » et « les petits moyens » , ne pouvaient dépouiller leur nature. L'orgueil de Mirabeau et la vanité de La Fayette se saluèrent un instant avec mauvaise grâce , mais ne purent jamais se donner la main. Il n'y avait pas de traité possible. Les avances de Mirabeau ne produisirent aucun résultat; il balança quelques jours encore dans sa

* Mémoire* de Mirabem . I«»nrn.- VI, papr M\\.

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main incertaine , les destinées de la révolution et de la monarchie; puis il se décida à prêter son puissant concourt* au monarque. Il n'était précisément ni converti, ni vendu , et comme le disait un de ses amis , le comte de Lamark , il se fit payer pour être de son avis.

On convint que Mirabeau mettrait par écrit les propositions que lui suggéreraient les circonstances, et les ferait passer par les mains du comte de Lamark , prince d'Aremberg. Louis XVI paya une partie des dettes de Mirabeau y lui alloua un traitement de 6,000 livres par mois, et déposa pour lui, en mains tierces, quatre billets de 250,000 livres chacun.

Le 40 mai 1790, il écrivit au roi une première letirc ainsi conçue :

« Profondément touché des angoisses du roi , qui a le inoins mérité ses malheurs personnels, persuadé que s'il est dans sa situation un prince à la parole de qui on puisse se fier, ce prince est Louis XVI , je suis cependant tellement armé par les hommes et par les événements contre l'attendrissement qui naît du spectacle des vicissitudes humaines, que je répugnerais invinciblement à jouer un rôle dans ce moment de partialités et de confusion , si je n'étais convaincu que le rétablissement de l'autorité légitime du roi est le premier bosoin de la France, et l'unique moyen de la sauver.

LOUIS XVI. 2li7

« Mais je vois si clairement que nous sommes dans l'anarchie et que nous nous y enfonçons chaque jour davantage; je suis si indigné de l'idée que je n' aurais contribué qu'à une vaste démolition , et la crainte de voir un autre chef à l'état que le roi, m'est si insupportable, que je me sens impérieusement rappelé aux affaires , dans un moment où , voué en quelque sorte au silence du mépris, je croyais n'aspirer plus qu'à la retraite.

« Dans cette occurrence , il est aisé de croire que les „ dispositions actuelles d'un roi , bon et malheureux, à qui ses conseillers et jusqu'à ses infortunes, ne cessent de rappeler qu'il a à se plaindre de moi , et qui cependant a la noble et courageuse idée de s'y confier, sont un attrait auquel je n'essaierai pas de résister. Voici donc la profession de foi que le roi a désirée ; il daignera en désigner lui-même le dépositaire , car les règles de la prudence lui interdisent de la garder, et cet écrit restera à jamais mon arrêt ou mon témoin.

« Je m'engage à servir de toute mon influence les véritables intérêts du roi , et pour que cette assertion ne paraisse pas trop vague, je déclare que je crois une contrerévolution aussi dangereuse et criminelle, que je trouve chimérique en France , l'espoir ou le projet d'un gouvernement quelconque, sans un chef revêtu du pouvoir nécessaire pour appliquer toute la force publique à l'exécution de la loi.

« Dans ces principes, je donnerai mon opinion écrite sur les événements , sur les moyens de les diriger, de les prévenir s'ils sont à craindre, d'y remédier s'ils sont arrivés. Je ferai mon affaire capitale de mettre à sa place , dans la constitution , le pouvoir exécutif dont la plénitude doit être sans restriction et sans partage dans la main du roi.

« Il me ftiut deux mois pour rassembler, ou même si je puis parler ainsi , pour me faire mes moyens, préparer les esprits et conquérir à la raison les citoyens sages, nécessaires au service du roi. J'aurai dans chaque département une correspondance influente, et j'en donnerai les résultats. Ma marche sera insensible , mais chaque jour je ferai un pas. Un empirique promet une guérison soudaine, et tue; un vrai médecin observe, agit surtout par le régime, dose, mesure et guérit quelquefois.

« Je suis aussi profondément éloigné d'une contre-révolution, que des excès auxquels la révolution, remise aux mains de gens inhabiles et pervers, ont conduit les peuples. Il ne faudra jamais juger ma conduite partiellement ni sur un fait , ni sur un discours : ce n'est pas que je refuse d'en expliquer aucun , mais on ne peut juger que sur l'ensemble ; il est impossible de sauver l'État jour à jour.

<« Je promets au roi , loyauté, zi-le, activité, et un cou-

ions xvi.

rage dont peut-être on est loin d'avoir une idée; je lui promets tout enfin , hormis le succès, qui ne dépend jamais d'un seul , et qu'une présomption très-téméraire et très-coupable pourrait seule garantir dans la terrible maladie qui mine l'État et qui menace son chef. Ce serait un homme bien étrange que celui qui serait indifférent ou infidèle à la gloire de sauver l'un et l'autre, et je ne suis pas cet homme-là . »

Obligé de tourner, pour la défense de la monarchie , toutes les batteries qu'il avait dressée* contre elle, il avait raison de dire qu'il dépenserait , à cette entreprise , un courage inouï; mais quelle dépense de courage et de force il eût pu s'épargner, quelle suite de douleurs et de deuils il eut épargnée à sa patrie , en s'aperce vant plus vite qu'il avait pris une torche au lieu d'un flambeau!

La mort vint , à l'improviste , arracher Mirabeau à ses engagements; Louis XVI perdit cet ennemi le jour où il s'était changé en auxiliaire. Les peuples aussi firent une perte, car cette mort leur enlevait une leçon essentielle à la morale de l'histoire : l'homme exercé a faire le mal ne devient-il pas inhabile à faire le bien ! Il importe que les hommes éminents approfondissent leur responsabilité, qu'ils ne s'imaginent pas que leur puissance suivra leur caprice, et que leurs facultés, jouet indifférent du mensonge et de la vérité , ol>éiront tou-

jours à l'arbitraire, également flexible» et fortes. Mirabeau s'était cru permis d'enchaîner la royauté humiliée à son insolent triomphe , mais lorsqu'il se retourna pour la délivrer, pouvait-il lui rendre autre chose qu'un sceptre dérisoire. Il expira cependant dans sa dernière illusion, en disant : « J'emporte avec moi les lambeaux de la raonarchie. »

L'anniversaire de la prise de la Bastille était arrivé , et l'on voulait réunir toutes les provinces dans une grande fédération célébrée le 44 juillet. La commune de Paris publia une proclamation.

M. de La Fayette présenta aux Tuileries les chefs des fédérés ; le roi leur parla avec un grand abandon , leur représenta avec chaleur leurs devoirs pour la défense de . l'ordre public , et ajouta : « Dites aux différentes provinces de mon royaume que plutôt les circonstances me permettront d'accomplir le vœu que j'ai formé de les visiter avec ma famille , plus mon cœur sera content. »

Le Champ-de-Mars fut choisi pour théâtre de cette revue. La France entière semblait accourue à cette fête ; on éleva devant l'École-Militaire une galerie où le roi , la famille royale et les députés prirent place. Au milieu de l'enceinte on dressa un autel où M. de Talleyrand officia. De nombreuses acclamations accueillirent le roi; la reine prenant par la main le jeune dauphin et madame royale,

s'adressa aux fédérés qui l'entouraient et leur dit : « Voici mes enfants , je vous les présente. »

II y eut ce jour-là plus qu'une cérémonie, plus qu'une féte, et l'on doit reconnaître encore une fois l'éclatante , l'incontestable sanction du grand pacte qui unissait, depuis tant de siècles , le pays et ses rois. Comment ces mains qui se levaient par millions pour prêter un serment de fidélité, ne surent-elles pas le maintenir! Hélas, nul n'aperçoit moins la fin des révolutions que celui qui les commence.

On a dû remarquer déjà combien M. Neckcr était effacé de toutes les préoccupations publiques. Les continuelles dénonciations des journaux avaient amené le changement de plusieurs ministres j M. Necker vit qu'il devait aussi se résigner aux outrages ou à la retraite. Il quitta la France pour jamais. Sa voiture fut arrêtée à Arcis-sur- Aube par la populace, et on l'entendit solennellement dire à Madame Necker : « Madame , je vous prie de me pardonner les peines que je vous cause! » — Il fallut un décret de l'assemblée nationale pour qu'il pût continuer sa route. Les mêmes scènes faillirent se renouveler à peu de distance de Lyon; et ce fut enfin, poursuivi par des vociférations haineuses , qu'il repassa la frontière et regagna sa terre de Coppet. On lui donna pour successeur M. de Lessart.

Mesdames, tantes du roi , qui avaient longtemps hésité ;»vant de se résoudre à l'émigration , se décidèrent enfin à partir pour Rome. Elles furent arrêtées à Arnay-le-Duc, malgré la régularité de leurs passe-ports , et il fallut encore le consentement de l'assemblée , pour autoriser les deux princesses à continuer leur voyage.

Le roi ne pouvait donc plus se méprendre sur l'étendue de l'autorité et même de l'indépendance personnelle qu'on lui laissait. Il était garotté au milieu de sa capitale, et sa conscience, seule restée libre, lui reprochait les actes irréligieux auxquels on le condamnait à souscrire. Le temps pascal approchait; Louis XVI ne pouvait étouffer ses scrupules, et il les soumit à Tévêquc de Clermont, M. de Bonnall , dans une lettre toute confidentielle :

« Je viens, monsieur l'évèque, m'adresser à vous avec confiance , comme à une des personnes du clergé qui a montré constamment le zèle le plus éclairé pour la religion : c'est pour mes pâques que je viens vous consulter. Puis-je les faire et dois-je les faire dans la quinzaine? Vous connaissez le malheureux cas où je me trouve , par l'acceptation des décrets sur le clergé : j'ai toujours regardé leur acceptation comme un acte forcé, n'ayant jamais hésité, pour ce qui me regarde, à rester toujours uni aux pasteurs catholiques , et , étant fermement résolu , si je venais à recouvrer ma puissance, à rétablir pleinement le culte catholique. Un prêtre que j'ai vu, pense que ces

sentiments peuvent suffire , et que je peux faire me» Pâques ; mais vous êtes plus à portée de voir ce qu'en pense l'Église en général, et d'apprécier les circonstances où nous nous trouvons. Si, d'une part, cela ne scandalisait pas les uns , de l'autre , je vois les novateurs , raison, à la vérité , qui ne peut pas compter dans la balance, parler presque déjà avec menace. Je vous prie de voir sur cela les évêques que vous jugerez à propos et de la discrétion desquels vous serez sûr. Je désire aussi que vous me répondiez demain avant midi , et me renvoyiez ma lettre.

« Louis. »»

L'évéque de Clermont répondit avec fermeté , que le parti le plus sage lui semblait celui de suspendre la communion pascale. Louis XVI reçut cette décision avec soumission et respect ; mais il croyait vainement prévenir toute collision avec les factieux. On imagina d'agiter le peuple en lui faisant demander que le roi fréquentât sa paroisse et reçût la communion des mains du curé constitutionnel.

Le roi, instruit de ces manœuvres, résolut de s'y soustraire , et se disposa à passer la quinzaine de Pâques à Saint-Cloud , alléguant le besoin de respirer l'air de la campagne, après une courte maladie suivie d'une pénible convalescence. Ses vigilants ennemis n'y furent pas trompés; ils publièrent aussitôt que le roi avait quitté son

confesseur ordinaire, parce qu'il avait prêté le serment,

LOtlS XVI.

et que le voyage «le Saint-Cloud n'était qu'une occasion «leviter le» Pâques à Paris. Le dimanche des Rameaux , des attroupements nombreux provoquèrent des scènes scandaleuses.

Le lundi saint, dès le matin, les mêmes groupes se donnèrent rendez- vous sur le Carrousel. Aussitôt que parut la voiture du roi , elle fut arrêtée et enveloppée par une foule immense. Au milieu de ce tumulte , Louis XVI appela M. de La Fayette à sa portière , et lui ordonna d'ouvrir un passage. Après de longs et inutiles efforts, M. de La Fayette revint dire au roi qu'il ne restait plus d'autre moyen que l'emploi des armes. Louis XVI s'y refusa sans hésiter, et rentra aux Tuileries ;-mais il résolut de se soustraire enfin à cette incessante tyrannie, et s'occupa dès lors sans relâche, des préparatifs de sa délivrance.

Louis XVI avait établi une correspondance en chiffres avec le marquis de Bouillé qui commandait un corps d'armée considérable en Lorraine. M. de Bouillé , dans ses Mémoires, parle ainsi de cette correspondance : « Il serait sans doute bien intéressant de pouvoir rapporter ces lettres dans lesquelles le roi m'ouvrait son cœur sur sa situation , sur ses malheurs et sur ses projets, qui n'avaient constamment pour objet que le rétablissement de la paix et de la tranquillité de son royaume , aux dépens de son autorité et de ses jouissances personnelles , ne se proposant d'employer la ressource des armes que quand celles de la

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bonlé auraient été épuisées. Mais l'importance de cette correspondance m'a contraint , pour la sûreté du roi , de brûler toutes ces lettres à mesure que je les recevais. »

On convint que le roi se rendrait à Montmédy , place forte près de la frontière. Deux routes y conduisaient : la première par Reims ; ma is le roi ne voulut pas s'exposer à y être reconnu par la population qui avait assisté à son sacre; la seconde l'obligeait à traverser le territoire de l'empereur, et il se refusait absolument à sortir de France; il choisit donc son itinéraire par Châlons et Sainte-Ménehould, quoique, pour éviter Verdun, il dût passer par Varennes, où il n'y avait pas de chevaux de poste. On y suppléa par des relais apostés exprès. M. de Bouille engagea en même temps le roi à demander à l'empereur de faire marcher un corps de troupes sur la frontière du Luxembourg, afin de donner un prétexte à la formation d'un camp près de Montmédy; mais cette opération, facile pour les Autrichiens, ne reçut pa* le moindre commencement d'exécution.

M. de Bouillé envoya son fils, le comte Louis de Bouille, à Paris , concerter les détails du voyage : il proposait que , pour .diminuer le danger , on le divisât , en faisant partir la reine seule avec M. le dauphin ; ce qui offrait le double avantage de permettre des moyens de transport plus rapides et moins suspects. Cette proposition fut rejetée par la famille royale. « Si l'on veut nous sauver , dit

la reine , il laut que ce soit tous ensemble , ou pas du tout. » Cette détermination invariable obligea à foire construire une voiture qui pût recevoir le roi , la reine , madame Elisabeth et les enfants de France. M. d'Agout , major des gardes françaises , homme de tête et de courage , tel que l'exigeait cette tentative , devait accompagner les princes qui n'avaient l'habitude ni des voyages, ni de l'incognitu; mais madame de Tourzel obtint, au flernier moment , la permission de le remplacer et de ne pas se séparer de ses deux élèves. Il était dans la destinée de ce malheureux roi d'être perdu par les excès de zèle comme par les manquements de foi.

Une Russe, la baronne de Korf, se disposait à quitter Paris avec une famille et une suite nombreuses. On lui fit demander son passe-port par le comte de Fersen, et elle se hâta de le donner. Trois gardes du corps , MM. de Moustier, de Malden et de Valory , se partagèrent les rôles de valet de chambre et de courriers.

Enfin , dans la soirée du 20 au 21 juin , le roi et la famille royale soupèrent et se retirèrent après dix heures , comme de coutume. Ensuite on se rendit dans l'appartement de Madame royale, où madame de Tourzel amena le dauphin déguisé en petite fille. Madame Elisabeth sortit la première avec Madame royale, suivie à peu de distance de madame de Tourzel et du dauphin. Elles franchirent les cours sans être remarquées, et gagnèrent la

voiture qui attendait au coin de la rue de l'Échelle. Peu après le roi parut avec un des gardes du corps déguisé. La reine , qui devait sortir la dernière , n arrivait jkis et donnait de vives inquiétudes. Au moment où elle traversait la grande cour, elle avait vu venir la voiture de M. de La Fayette avec les flambeaux dont il se faisait escorter la nuit. Quoiqu'elle eût un chapeau qui lui cachait le visage , elle voulut éviter cette rencontre , et se jeta dans les rues étroites qui encombraient alors le Carrousel , elle s'égara dans ce labyrinthe: il était dangereux d'interroger quelqu'uu si près des Tuileries. Cependant, quand après une longue recherche, elle se trouva sur le Pont- Royal, lç garde du corps qui lui donnait le bras finit par s'adresser à une sentinelle et se fit indiquer son chemin. Il fallut revenir sur ses pas, repasser sous les guichets et longer les cours des Tuileries pour arriver au lieu du rendez-vous. Us y parvinrent enfin , sans autre accident que du temps perdu; mais c'en était un trop réel : le prix de chaque minute était incalculable.

On gagna les boulevards , et là tout le monde passa de la voiture de remise dans la voiture de voyage. Le comte de Fersen l'avait fait amener par des gens allemands et ne parlant pas français. En moins dedcux heures on arriva à Claye, second relais de poste sur la route deChàlons. La voiture , quoique neuve, eut besoin de quelques réparations qui firent encore perdre du temps.

Les chevaux de poste furent attelés sans difficulté. M. de Fersen , qui jusque-là avait servi de cocher , retourna à Paris en cabriolet; il n'y arriva qu'au grand jour. Voulant s'assurer par lui-même que l'alarme n'était pas encore donnée , il passa devant l'Hôtel-de- Ville et devant l'hôtel de M. de La Fayette. Tout était tranquille.

Cependant le roi continuait sa route sans s'arrêter, même pour les repas, qui se prirent dans la voiture; il arriva à Châlons vers quatre heures de l'après-midi.

La première escorte devait se trouver à Pont de Sommevelle avec MM. de Choiseul et de Goguelat , chargés des ordres de M. de Bouillé pour les escortes suivantes. Le roi y arriva vers six heures ; mais il n'aperçut nulle part le détachement de hussards sur lequel il comptait. Dès le matin cependant , ce détachement s'était présenté sous le prétexte d'un convoi d'argent à protéger; mais la vue de ces soldats attendant si longtemps à poste fixe avait causé un attroupement ; on murmurait très-haut dans les groupes ; la municipalité de Châlons envoya demander la cause de tous ces mouvements, et M. de Choiseul , craignant une sédition , feignit d'écouter le récit d'un homme qui l'assura que la diligence du matin était fort pesamment chargée et portait certainement le trésor attendu. M. de Choiseul dit à haute voix : « Il est clair que nous n'avons plus rien à faire ici ; retirons-nous. »

A ces mots, les esprits se calment, les rassemblements se dissipent , et les hussards sortent paisiblement <lc Sommevelle. Craignant encore d'exciter les mêmes mouvements à Sainte-Ménehould , ils se décident à quitter la grande route et prennent les chemins de traverse. Il n'y avait pas plus d'une heure que M. de Choiscul s'était mis en marche, lorsqu arriva le roi ; on relaya sans difficulté.

A Sainte-Ménehould, une escorte de dragons attendait le roi , sous le même prétexte que les hussards a Pont de Sommevellej mais leur commandant, M. d'Andoins, n'ayant pas reçu de M. de Choiseul l'avis convenu , avait dispersé ses soldats dans la ville, afin de ne pas exciter l'attention des habitants.

Ce fut à ce relais que le roi , inquiet de ne voir aucune mesure prise , mit fréquemment la tête à la portière , et fut aperçu parDrouet , fils du maître de poste. Cet homme avait vu le roi à la fédération l'année précédente. Pour mieux s'assurer qu'il ne se trompait pas , il prit un assignat où l'effigie du roi était fort ressemblante, et se mit à comparer les deux figures. Ce mouvement n'échappa pas à la reine et redoubla ses inquiétudes; cependant la voiture partit : il était huit heures moins un quart.

Quelque assuré que fût Drouet d'avoir reconnu le roi , il n'osa donner l'éveil à Sainte-Ménehould où il avait remarqué la présence «les dragons. Il se décida à monter h

chevalet à suivre la voiture; il ne put arriver à Clermont qu'au moment où le roi en partait ; il prit un cheval Irais et continua sa poursuite. Mais il avait été observé par le comte de Damas qui , pénétrant son dessein, envoya un maréchal des logis de Roval-Dragons sur ses traces. Cedragon' allait atteindreDrouet, lorsque celui-ci, se jetant dans les bois à gauche de la grande route , disparut dans des chemins de traverse. Il avait gagné Va rennes avant Louis XVI.

Le roi arriva vers onze heures du soir. La maison où devait se trouver le relais, à défaut de la poste , lui était si bien désignée , qu'il la reconnut aisément et y frappa lui-même pour demander ses chevaux ; on ne put lui en donner aucune nouvelle. Les mêmes inquiétudes partout éveillées et de nouveaux malentendus avaient arrêté le relais dans une auberge de l'autre côté de la ville. La reine mit pied à terre et marcha avec le roi , dans l'espérance que le hasard lui ferait rencontrer quelques-unes des personnes qui devaient les attendre. Toutes les recherches furent vaines; le roi ordonna alors aux postillons de passer outre; ceux-ci refusèrent, et ne consentirent qu'après une longue contestation , à traverser la ville.

■ Il se nommait Lagache , et devint, en émigration, capitaine de Choi *onl-Hussards.

Mais Drouet n'avait pas perdu un moment : le procureur de la commune était averti , la garde nationale assemblée , et de grosses charrettes renversées sur le pont en barraient le passage. Ensuite des hommes armés se postèrent près d'une voûte sous laquelle il fallait nécessairement passer pour arriver au pont , et lorsque la voiture du roi s'y engagea , elle fut arrêtée sans aucune résistance possible. Drouet enjoignit au roi, sans le nommer, de descendre chez le procureur de la commune et d'y montrer ses passe-ports. Louis XVI , se flattant encore de n'être pas reconnu , descendit de voiture , et toute sa famille le suivit. Le procureur de la commune , nommé Sausse, feignant de les prendre pour de simples voyageurs, leur fit observer que leurs chevaux ne pouvaient aller plus loin et les pria de se reposer dans sa maison. 11 les fit entrer dans une salle basse d'où l'on pouvait voir tout ce qui se passait dans la rue. On apercevait de moment en moment la foule grossir, et en quelques minutes la maison fut envahie.

Lorsque Sausse et Drouet crurent avoir pris assez de précautions , ils commencèrent à adresser à Louis XVI des reproches très-amers sur ce qu'il voulait fuir en pays étranger pour faire la guerre h son peuple. Louis XVI voulut nier encore qu'il fut réellement le roi ; il réclama avec force la liberté assurée à tous les voyageurs ; mais Sausse persista , et la reine, ouvrant alors la bouche pour la première fois depuis le commencement de cette scène

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douloureuse, s'écria : «< Eli bien! si vous le reconnaisse/ pour votre roi , respectez-le donc! »

En même temps, Louis XVI, abandonnant toute feinte, reprit le caractère de franchise et de dignité qu'il avait tant de peine à contraindre. II fit faire silence dans cette assemblée de curieux et d'ennemis , et s'adressant encore une fois à son peuple , il exposa le but et les motifs de son voyage , ses projets, ses intentions, son ardent désir de connaître les véritables besoins des Français , et sa ferme résolution de tout sacrifier pour leur bonheur. Il protesta énergiquement contre la pensée qu'on lui prêtait de se rendre au milieu des étrangers , et il finit en proposant de se confier volontairement à la garde nationale de Varennes, qui le conduirait elle-même a Montmédy ou telle autre ville du royaume , dans laquelle on lui garantirait sa liberté.

Louis XVI obtint le court triomphe qu'on ne pouvait refuser à son accent , à l'éloquence véritable de ses paroles si empreintes de bonté et de sincérité. Il produisit la plus vive impression sur tous ceux qui l'entendaient ; Sausse parut ébranlé et attendri. Louis XVI était sauvé , si son sort n'eût dépendu que de cet homme; mais Drouet ne voulait pas lâcher sa proie ; il répondit au roi qu'il était trop tard , et qu'il y allait de la téte de tous les assistants, s'il ne reprenait pas la route de Paris. MM.de

Choiseul et de Damas , arrivés peu après , furent faits prisonniers et expédiés sur Verdun.

Restait encore l'espérance d'être secouru par M. de Bouillé. Le général attendait à Stenay le courrier qui devait lui annoncer l'approche du roi. Au lieu du message attendu , il reçut au point du jour un émissaire qui était parvenu a quitter Varennes , et le prévint de ce qui s'y passait. M. de Bouillé fit aussitôt monter à cheval le régiment Royal- Allemand et franchit avec rapidité les neuf lieues qui le séparaient du roi ; mais quand il se présenta aux portes de Varennes , l'attaque en était devenue inutile : Louis XVI , depuis plusieurs heures, était entraîné sur la route de Paris.

Dès six heures du matin , sept heures après l'arrestation du roi , un aide de camp de M. de La Fayette , M. Romeuf , était entré à Varennes porteur d'un décret de rassemblée qui, sur le premier avis de l'évasion du roi, et après lecture de la déclaration qu'il avait laissée en partant , avait ordonné qu'on le ramenât à Paris , de quelque lieu qu'on pût l'atteindre. Ces ordres furent exécutés aussitôt ; on réveilla les enfants qui s'étaient endormis tout habillés sur un lit. A huit heures, Louis XVI était remonté dans la même voiture qui l'avait amené; les gardes du corps étaient liés sur le siège, la garde nationale précédait et entourait ce triste cortège; colle des

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ville» et villages qu'on rencontrait remplaçait le» détachement» qui retournaient chez eux.

Lorsque toute espérance de salut fut évanouie, le roi et la reine reprirent leur calme. On interdisait sur la route le plus innocent témoignage d affection ou de respect. Le comte de Dainpierre, qui habitait un château près de Sainte-Ménehould , voulant tout braver pour porter au roi une dernière expression de fidélité , fut arraché violemment de la portière du carrosse et massacré sous les yeux de la famille royale.

L'assemblée avait délégué trois commissaires pour aller s'assurer de la personne du roi : MM. de Latour-Maubourg, Barnaveet Pétion. Ces trois députés joignirent le roi entre Épernay et Dormans. Barnave et Pétion prireut place dans la voiture du roi : Barnave, dans le fond entre Louis XVI et la reine ; Pétion, sur le devant entre madame. Elisabeth et Madame royale; le dauphin se tenait sur les genoux de sa mère ou de sa tante.

L'arrivée de tels compagnons imposa d'abord un morne silence aux tristes voyageurs; la reine laissa tomber son voile sur son visage; le roi garda sans embarras son attitude naturelle. Le premier il entama la conversation avec Barnave, qui répondit avec politesse. Le roi s'expliqua de nouveau franchement sur le but de son voyage ; Barnave le combattit avec un visible sentiment de respect : la reine

ne put se défendre d'en être touchée , elle se mêla à l'entretien ; et Barnave avoua depuis avec quel etonnement il avait trouvé la famille royale si différente des portraits qu'en publiaient chaque jour la calomnie et l'esprit de parti. Près de M eaux, un ecclésiastique allait périr de la même manière que M. de Dampierre et pour la même cause , lorsque Barnave s'élança de la voiture sur un cri de la reine , et arracha la victime des mains des furieux. Pétion, au contraire, résista à toute émotion ; il affecta les manières et les propos les plus blessants pour les prisonniers, et répétait à chaque instant : « Moi , je n'aime que la république. »

Le roi rentra à Paris le 25 au soir; sa voiture traversa l'avenue des Champs-Elysées au milieu d'une forêt de baïonnettes. Des ordres formels avaient prescrit à la population un accueil silencieux et improbateur, mais, à l'approche des Tuileries , les injures et les menaces ne se continrent plus; les gardes du corps même reçurent plusieurs blessures.

Monsieur, sorti de Paris en même temps que le roi , par une autre route , avait gagné la Belgique ; ne pouvant plus rejoindre son frère à Montmédy, selon le plan convenu, il alla se réunir au comte d'Artois et aux émigrés.

A peine rentré dans son intérieur, Louis XVI se trouva

en face d'un député de l'assemblée nationale 1 qui lui était attaché par sa place. Le roi le regarde, ne lui adresse d abord que cette parole : « Eh bien ! » puis bientôt il ajoute : « Ah ! tout ce que j'ai souffert depuis six jours! Que de peines ! que d'injustices ! Tout ce que j'ai fait , oublié! Toutes mes bonnes intentions, méconnues! La reine , nos enfants ! Deux innocents massacrés sous mes veux et pour moi ! Et le peuple ! Ah ! quelle différence de Cherbourg ! Je ne suis pas changé , moi ; on l'eût bien vu si je fusse arrivé à Montmédy. Mais comme ils ont égaré le peuple! comme les têtes sont montées! Il n'y a plus rien à faire, on ne peut plus parler à l'opinion. Que deviendra la France? » Le député , après avoir payé à Louis XVI le tribut de son respect et de sa douleur, blâma les conseils qui , par une démarche imprudente , ont plongé le roi dans cet excès de malheur. « Que voulez-vous , répond le roi , j'ai vu tout désespéré , j'avais tout tenté, excepté ce moyen de salut; j'ai voulu le tenter aussi. — Mais pourquoi, sire, cette déclaration* avant d'être arrivé au but de votre voyage? — Parce que j'ai voulu agir franchement ; parce que j'ai voulu qu'en apprenant mon départ, on apprit dans la même minute que je partais pour établir et non pour combattre la liberté. » Le député insiste : « On commençait , dit-il au

• Plaidoyer pour Louis XVI, adressé à la Contention, par T. G. de Lally-Tollendal.

9 Voir, aux pièces justificatives, la déclaration du roi.

roi , à sentir le besoin qu'on avait de vous, même pour cette liberté ; rassemblée tombait dans le discrédit , le départ de Votre Majesté lui a donné un pouvoir qu'elle n'avait jamais eu. — Ah ! tant mieux! s'écria le roi, qu'elle le garde et qu'elle s'en serve pour rendre le peuple heureux ; je serai le premier à la bénir. » L'interlocuteur de ce dialogue existe , il est très-irrécusable , et il s'en fout que les accusateurs aient de tels garants 1 .

' Plaidoyer pour Loui$ XVI, adrtui à la Convention, par T. G. de Lally-Tollendal.

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