‹ Louis XVIChapitre 31 sur 53 · A MADAME DE RAIGECOUR NÉE CAUSANS · texte numérisé non relu

A MADAME DE RAIGECOUR NÉE CAUSANS

7 Janvier «791.

« Des gens , plus diligents que moi , vous auront sûrement mandé ce qui s'est passé à rassemblée mardi. Enfin, mon cœur, la religion s'est rendue maîtresse de la peur. Dieu a parlé au cœur des évèques et des curés : ils ont déclaré qu'ils ne prêteraient pas le serment. Pour le moins , vingt du côté gauche se sont rétractés ; on n'a pas voulu les écouter, mais Dieu les voyait et leur aura pardonné une erreur causée par toutes les voies de séduction dont il est possible de se servir. Un curé du côté gauche a mis beaucoup de fermeté pour ne pas le prêter. On dit que cette journée désappointe bien des gens. Tant pis pour eux : ils n'ont que ce qu'ils méritent ; mais ce qu'il y a de triste , c'est qu'ils s'en vengeront. Dieu seul .sait comment ! Qu'il ne nous abandonne pas tout à lait ! voilà à quoi nous devons borner nos va ux. Je n'ai point

*M ï.o| |S XVI.

de goût |K>ur le martyre; mais je sens que je serai* trèsaise d'avoir la certitude de le souffrir, plutôt que d'abandonner le moindre article de ma foi. J'espère que , si j'y suis destinée , bieu m'en donnera la force. »

MK*ri?r9l.

«J'ai reçu toutes tes lettres, ma pauvre Raigecour. Celle du 25 ne m'est parvenue qu'hier, etcelle du 7 avant-hier. Mais , avant que d'y répondre, il faut que je te demande mille fois pardon de ne t'a voir pas écrit depuis dimanche. Par étourderie , je me suis persuadée que la poste partait le dimanche au lieu de samedi et jeudi. J'ai eu plusieurs choses à faire dans la matinée, l'heure s'est passée, et je n'ai plus eu que la possibilité de me livrer à mes regrets. Mais aujourd'hui, je m'y prends ù sept heures du matin, pour être sûre de n'y pas manquer. Je suis désolée de la peur indigne que vous a faite M. de B... Nous sommes loin encore de toutes les idées qu'il ta fait venir. Je suis bien fiàchée d'être si loin de toi et de ne pouvoir me permettre de causer comme je le voudrais ; mais , mon cœur, calme-toi ! Je conçois que cette proposition paraisse difficile , mais cela est nécessaire. Tu te brûles le sang, tu te rends plus malheureuse encore que tu ne devrais. Tout cela , mon cœur, n'est pas dans l'ordre de la Providence. Il faut se soumettre à ses décrets, il faut que cette soumission nous porte au calme-, sans cela , elle n'est que sur

les lèvres et non dans notre cœur. Ainsi , mou cœur, calmez-vous , sans permettre de porter vos regards sur un avenir affreux , pour quiconque ne voit qu'avec des yeux humains. Quant à moi , je suis loin d'être dans votre position; je ne dirai pas que la vertu en soit la cause, mais plus à portée des consolations, au milieu de beaucoup de peines et d'inquiétudes , je suis calme , et j'espère une éternité heureuse. »

!8nur»Bl.

« Je profite du départ de M. de Ch... pour te dire mille choses. Je n'ai point de nouvelles à te mander d'ici : tout est à peu près de même. Les méchants s'amusent à nos dépens , les bous sont bêtes , la France est prête à périr, Dieu seul peut la sauver! J'espère qu'il le voudra. Je te demande en grâce de te prémunir contre l'exagération qui règne dans les têtes qui sont loin d'ici. La possibilité de parler franchement , et de ne juger le royaume que par les individus que l'on voit, fiait que, sans s'en apercevoir, on s'échauffe la tête à un degré incroyable , et qui , je vous l'avoue, me fait frémir pour les suites. Adieu! je t'embrasse et t'aime. Dis à ton mari de me donner de tes nouvelles lorsque tu seras accouchée. Je voudrais que vous missiez un peu d'opium dans votre sang , pour qu'il ne pût pas se bouleverser avec autant de facilite sur tous les événements que l'on peut prévoir à présent, puisqu'il

y a si longtemps que nous sommes accoutumés aux mouvements populaires. »

«juin»!.

« Je vais monter à cheval avec Bl... pour aller à ... De là je verrai ce pauvre Montreuil et un peu Versailles. Mais , quelque indigne qu'il soit , je t'avoue que je le regrette un peu ; cependant je serais restée dans un certain engourdissement que le monde aurait peut-être encore jugé parfait , mais qui franchement ne vaut rien du tout. C'est ainsi que Dieu tire du mal le bien; il a encore bien des maux à m'envoyer pour me faire parvenir à ce qu'il veut de moi.

« Prie pour quelqu'un que j'aime de toute mon àme ' . »

Après le funeste retour de Varennes , elle écrivait :

» Juin M.

« J'espère, mon cœur, que votre santé est bonne; qu elle ne se ressent pas de la situation de votre amie. La sienne est excellente. Vous savez que son corps ne s'a-

« Le comte d'Artois.

perçoit guère des sensations de son âme. Cette dernière n'est pas ce qu'elle devrait être pour son créateur : la seule indulgence de Dieu peut lui faire espérer grâce. Je ne puis ni ne veux entrer en détail sur tout ce qui me touche ; qu'il vous suffise de savoir que je me porte bien , que je suis tranquille , que je vous aime de tout mon cœur, et que je vous écrirai si je puis. >•

M Juillet 9*.

« Je voudrais savoir, mon cœur, si vous avez reçu toutes les lettres que je vous ai écrites depuis mon arrivée. Je l'espère . car sans cela tu auras été inquiète de moi. Nous nous portons toujours bien , menant la même vie , et étant aussi gardés qu'il y a huit jours. Le rapport de l'affaire a été fait hier ; les conclusions sont que le roi ne peut pas être jugé ; par les décrets il le prouve, mais plusieurs membres le disputent. On dit que cela sera décidé samedi ; je ne le crois pas , car une grande partie de rassemblée doit parler. Il y a un peu de mouvement aujourd'hui , parce que les femmes d'un des clubs sont venues présenter une pétition que l'assemblée n'a pas voulu recevoir. Elles ont dit qu'elles reviendraient demain ; on doit la lire à l'ouverture de l'assemblée. Je crois que c'est pour demander qu'il n'y ait plus de roi.

« II y a eu aussi aujourd'hui une fédération ; le canon

et le tambour ont tiré et battu toute la journée, le quai «•st rempli île monde; si l'on avait le cœur gai , ce spectacle serait superljc. Ah! mon cœur, priez pour moi; mais surtout, priez pour le salut de ceux qui seront peut- « trc victimes de tout ceci ! Que de malheur chaque individu éprouve !

« Adieu, mon co ur ; je vous aime bien tendrement. Le décret vient d'être rendu, le roi est mis hors de cause. — J'ai vu aujourd'hui le fils de votre amie; qu'il m'a Fait mal à voir, sou nom m'a déchiré le cour. »»

Septembre »f.

« La vie que je mène est à peu près la même. Nous allons à la messe à midi ; on dinc à une heure et demie; à six heures je rentre chez mot ; à sept heures et demie nous soupons ; on joue au billard après dîner et après souper pour faire faire de l'exercice au roi. A onze heures , tout le monde va se coucher, pour recommencer. — Je regrette quelquefois mon pauvre Montreuil, quand il fait beau et chaud. Il viendra peut-être un temps où nous nous y retrouverons. Quel bonheur j'éprouverai ! Mais tout me dit que ce moment est bien loin ! »»

Il Mplembre»!.

h Une seule chose pouvait m'affecter vivement , c'est qu'on a voulu mettre du froid dans une famille que j'aime sincèrement 1 . En conséquence , comme vous êtes dans le cas de voir un être qui peut avoir du crédit *, je voudrais qu'avec esprit vous chambriez cette personne, et que vous la pénétriez de l'idée qu'on perdrait tout si l'on pouvait avoir d'autres vues que celles de la confiance et de la soumission aux ordres du père 5 ; toute vue, toute idée , tout sentiment doit céder à celui-ci ; vous devez sentir combien cela est nécessaire. Vous me direz que cela est difficile , quoique cela soit dans le cœur ; mais plus je le sens difficile , plus je le désire. . . Je voudrais donc que tu causasses de cela avec la personne dont je t'ai parlé , que tu la fisses entrer dans mon sens , sans lui dire que je t'en ai parlé, afin qu'elle pût croire cette idée la sienne , et la communiquer plus facilement. . . Mais tu sais que ce n'est qu'en causant paisiblement avec cette personne , sans fermer les yeux et allonger ton visage , que tu lui feras sentir ce que je dis. Pour cela , il faut que tu sois convaincue toi-même. Relis donc ma lettre, tâche de la bien comprendre , et pars de 15 pour foire ma commission. »

' Entre le roi et ses frères , relativement à l'émigration. a Le comte d'Artois.

' Le roi.

LOLIS XVI.

25 sei'lembre.

u Qu'est-ce que tu dis dan» ton pays? Mande-moi cela comme tu pourras. Il y a longtemps que je ne t'ai écrit, ma chère Haigecour. Il s'est encore passé bien des choses depuis. Nous avons été à l'Opéra , nous irons demain à la Comédie. Mon Dieu, que de plaisirs! j'en suis toute ravie... Ce soir, nous avons encore une illumination; le jardin sera superbe , tout en lampions , et ces machines de verre que depuis deux ans on ne peut plus nommer sans horreur.

« Enfin , les colonies ne seront pas soumises aux décrets. Barnave a parlé avec tant de force, qu'il l'a emporté ! Cet homme, a bien du talent ; il aurait pu être un grand homme, s'il avait voulu; il le pourrait encore; mais la colère du Ciel n'est pas encore épuisée. Et comment le serait-elle? que faisons-nous pour cela? »

23 Mrrler 92.

« La reine et ses enfants ont été avant-hier à la Comédie. Il y a eu un tapage infernal d'applaudissements ! Les jacobins ont voulu faire le train; mais ils ont été battus. On a fait répéter quatre fois le duo du valet et de la femme de chambre des Événements imprévus, où il est parlé

de l'amour qu'il» ont pour leur maître et leur maîtresse, et au moment où ils disent : // faut les rendre heureux, une grande partie de la salle s'est écriée : Oui, oui ! — Conçoistu notre nation? Il faut avouer qu'elle a de charmants moments ! Si je le peux, j'irai après-demain à Saint -G ... ; il y a un an que je n'ai osé. »»

Les républicains avouaient désormais leur existence ; ils trouvèrent dans le fatal voyage de Varennes le prétexte nécessaire aux projets qu'ils avaient masqués jusquelà. Le parti constitutionnel fut traité par eux de rétrograde et d'aristocrate, comme l'avait été le parti royaliste par les constitutionnels. L'assemblée, malgré tout l'encens dont elle s'était enivrée, conservait encore assez de présence d'esprit pour discerner les périls de sa position, et ne jugea pas à propos de les affronter. Elle déclara sa mission terminée, demanda un serment au roi et aux corps constitués, fit chanter un Te Deum, et se retira. La Fayette se rendit à l'armée , et Bailly fut remplacé par Pétion.

Quelle carrière parcourue en deux ans! Les mandataires du peuple transformés en ennemis du roi ! des législateurs reculant devant leurs lois. Appelés à tout réparer, ils avaient tout détruit; auxiliaires naturels de l ordre, ils avaient enfanté le chaos.

Loui$XVI continuait de penser qu'il déclinait toute participation aux collisions prévues, en formant un ministère dont la docilité ne pût être suspecte à l'esprit du moment. Il choisit MM. Duport du Tertre, Tarbé, Cahier de Gerville, Duportail et Bertrand de Moleville.

M. Bertrand de Moleville , n'ayant eu jusqu'ici aucun rapport direct avec le roi, commença par refuser un ministère qui ne présentait que d'effrayantes perspectives. Louis XVI persista, M. de Moleville demanda une audience. C'était la première fois, il le dit lui-même, qu'il se trouvait en tête à tête avec le roi. Une grande timidité s'empara de lui ; mais Louis XVI semblait également troublé, et ils eurent de la peine l'un et l'autre à surmonter les sentiments pénibles d'un sujet que l'infortune émeut, et d'un roi que le dévouement étonne. La loyauté de Louis XVI n'éluda aucune des difficultés de sa situation. « Eh bien! vous reste-t-il encore quelque objection? — Non, sire; mais pour savoir si je puis me flatter de servir utilement Votre Majesté, il serait nécessaire qu'elle eût la bonté de me faire connaître quel est son plan relativement à la constitution, et quelle est la conduite qu'elle désire que tiennent ses ministres'. — C'est juste, répondit le roi : voici ce que je pense. Je ne regarde pas cette constitution comme un chef-d'œuvre, à beaucoup près ; je crois qu'il y a de très-grands défauts, et que si j'avais

' Mémoire» de Bertrand de Moleville , tome I, page 101 .

eu la liberté d'y faire de» observations, on y aurait fait des réformes avantageuses; mais aujourd'hui, il n'est plus temps. Je l'ai jurée telle qu'elle est : je veux et je dois être strictement fidèle à mon serment, d'autant plus que j«* crois que l'exécution Ta plus exacte de la constitution est le moyen le plus sûr qu'il y ait de la bien faire connaître à la nation, et de lui faire apercevoir les changements qu'il convient d'y faire. Je n'ai ni ne puis avoir d'autre plan que celui-là ; je ne m'en écarterai certainement pas, et je désire que mes ministres s'y conforment. — Me serait-il permis de demander au roi, dit M. de Mole ville, si l'opinion de la reine sur ce point est conforme à la sienne ? — Oui, absolument ; elle vous le dira elle-même. »

Un moment après, M. de Moleville descendit chez la reine, qui le remercia d'avoir accepté le ministère. « Le roi vous a fait connaître ses intentions, dit-elle : ne pensez-vous pas que le seul plan qu'il ait à suivre est d'être fidèle au serment? — Oui, certainement, madame. — Eh bien! soyez sûr qu'on ne nous fera pas changer. Allons, allons,, du courage, ajouta Marie-Antoinette; j'espère qu'avec de la patience, de la fermeté et de la suite, »

tout n'est pas encore perdu . »

M. de Montmorin, voyant entrer dans les affaires un homme auquel on pouvait se fier, renouvela ses instances pour se retirer, et quelque douloureuse que fut cette séparation, il la fit agréer au roi. Un remaniement partiel

s'ensuivit : M. Delessart passa de l'intérieur aux affaires étrangères, et M. Duportail remit le portefeuille de la guerre au comte Louis de Narbonne, favori de tous les partis. L'administration de l'intérieur échut à M. Cahier de Gerville, substitut du procureur de la commune, et jouissant à ce titre d'une grande popularité. Habitué aux allures nouvelles, il fut choqué d'abord de quelques formules de l'ancien stvle royal, que Louis XVI conservait encore par habitude, lorsqu'il ne s'observait pas rigoureusement. Un jour M. Gibier de Gerville voulant lui présenter un rapport sur divers sujets de son ministère, le roi lui dit avec distraction : « Je vous permets de me présenter votre travail. — Je vous permets, reprit le citoyen indigné, je vous permets de me rendre un service! Plaisante manière de remercier! » Cependant ses collègues parvinrent à calmer son irritation ; et Louis XVI trouva bientôt l'occasion de rentrer en grâce. M. Cahier de Gerville lui lisait un projet de proclamation relativement aux assassinats qui se commettaient dans plusieurs départements j cette proclamation contenait la phrase suivante : « Ces désordres troublent bien amèrement le bonheur dont nous jouissons. »

« Changez cette phrase , dit le roi au ministre, ne me faites pas parler de mon bonheur, monsieur : je ne puis pas mentir de cette force-là. Comment voulez- vous que je sois heureux, monsieur de Gerville ; quand personne ne l'est en France? Non , monsieur, les Français ne sont pas

heureux : je ne le vois que trop. Ils le seront un jour, je l'espère, je le désire ardemment. Alors, je léserai aussi, et je pourrai parler de mon bonheur. »

Ces paroles, prononcées avec une extrême émotion, produisirent un silence d'attendrissement, que le roi rompit le premier; et, pour écarter le souvenir de ce mouvement involontaire , il entama la discussion d'une autre affaire , dans le département de M. Cahier. Celui-ci se hâta de proposer l'avis le plus contraire au sens de la constitution. Il croyait témoigner ainsi un sentiment agréable à Louis XVI; mais Louis XVI soutint avec sincérité , et fit prévaloir l'opinion constitutionnelle.

M. de Moleville, témoin de ces faits , ajoute * :

« Nous lui avons vu faire (au roi) avec la plus grande facilité une chose qu'on a toujours regardée comme un tour de force pour les gens qui ont le plus d'esprit, et qu'il est impossible de faire sans en avoir : c'est de lire une lettre, une gazette ou un mémoire , d'écouter en même temps le rapport d'une affaire, et d'entendre parfaitement l'un et l'autre. L'habitude constante du roi était d'entrer au conseil avec le journal du soir et les lettres ou mémoires qu'on lui avait remis dans la journée. Il

' Mémoires, tome I, page 22t. Ces faits furent aussi envoyés par lui à la convention, durant le procès du roi.

«•ni ployait u le» lire la première demi-heure de chaque séance ; remettait les mémoires qui méritaient quelque attention aux ministres qu'ils concernaient ; allumait les autres, ainsi que le journal, à la bougie qui était près de lui, et les jetait enflammés sur le parquet. Pendant tout ce temps-là , les ministres faisaient le rapport des affaires de leurs départements, et le roi les suivait si bien que , dans une affaire délicate , renvoyée à huitaine , sa majesté nous étonna tous, lors du second rapport, par l'exactitude avec laquelle elle releva l'omission d'un fait très-important pour la décision. Aucun de nous ne pouvait lutter de mémoire avec le roi : je n'en ai jamais connu d'aussi sûre. »>

Ces ministres , qui ne réunissaient que de médiocres talents , finirent par s'accorder sur de bonnes intentions. Leur respect commun pour le caractère du roi était leur principal lien. Trop effrayés de la menace et de l'approche d'une république, ils ne furent pas assez effrayé* du danger d'y familiariser les esprits par le spectacle prolongé d'une monarchie sans roi. Leur temporisation d'ailleurs ne les sauva pas. Au bout de quelques mois, M. deMoleville se retira par suite de mésintelligence avec le ministre de la guerre; mais bientôt aussi rassemblée se fatigua et s'irrita de la légèreté de M. de Narbonne , qu'on appela le ministre linotte , et qui ne tarda pas à être renversé.

. M. Delessart, ministre des a flaires étrangères, restait seul, en butte à de violents orages. Fidèle agent de la volonté du roi, il employait son pouvoir à retarder les hostilités entre la France et les souverains du Nord. Le parti anarchiste , qui entrevoyait et appelait la guerre, comme la dernière convulsion de l'autorité agonisante, s'irritait «le toute négociation et accusait de perfidie toute tentative de conciliation. Brissot apportait à la tribune , au nom du comité diplomatique, les provocations les plus directes contre les cabinets étrangers et les émigrés. L'empereur d'Autriche reculait devant l'appel aux armes. Le roi de Prusse, moins enclin aux moyens dilatoires, proposa des conférences à Pilnitz , et y apporta un plan de campagne tout préparé. L'empereur arriva à Pilnitz le 24 août 1791 , ctavoua aussitôt que le maréchal deLascy, le plus expérimenté de ses généraux, représentait connu»* très-dangereuses les conséquences d'une attaque contre la France. Le roi de Prusse objectait qu'on donnait aux jacobins le temps de se mettre sur la défensive , qu'une partie de la frontière était ouverte et sans défense , que l'armée française était livrée à l'indiscipline. L'empereur convint que ces raisons méritaient un sérieux examen , mais il insistait sur l'opposition personnelle de Louis XVI à toute violation du territoire français, et donna connaissance des ouvertures pacifiques de MM. de Noailles et Delessart.

Le 26 août, la scène politique s'anima par l'arrivée du

comte d'Artois accompagné de M. de Calonne, du marquis de Bouille . du général Flachsland et du prince de Nassau -Siegen. Il obtint immédiatement audience des deux monarques; le lendemain, on lui remit la déclaration suivante :

« S. M. l'empereur et S. M. le roi de Prusse, ayant entendu les désirs et les représentations de Monsieur et de M. le comte d'Artois , déclarent conjointement qu'elles regardent la situation où se trouve actuellement .S. M. le roi de France, comme un objet d'un intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont le secours est réclamé , et qu'en conséquence elles ne refuseront pas d'employer, conjointement avec leursdites majestés, les moyens les plus efficaces , relativement à leur» forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir, dans la plus parfaite liberté , les bases d'un gouvernement monarchique, également convenable aux droits des souverains , et au bien-être des Français. Alors et dans ce cas , leursdites majestés sont décidées à agir promp terne nt et d'un mutuel accord avec les forces nécessaires pour obtenir le but proposé et commun. En attendant , elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient à portée de se mettre en activité.

«Signt Léopold, Frédéric-Guillaume.»

Piluiu. le» *»*tt »7»t

Cette déclaration énonçant que l'intervention des deux souverains signataires était subordonnée à l'intervention des autres puissances, décelait la pensée intime et persévérante du cabinet autrichien. Le prince de Kaunitz , interpellé alors sur la durée probable de la révolution française, répondait : « La révolution durera longtemps

peut-être toujours. »

L'impératrice de Russie et le roi de Suède , n'apercevant plus de terme aux lenteurs de cette politique , résolurent d'en séparer la leur, et ils conclurent, à Drottingbolin, une étroite alliance. Une expédition prochaine et considérable contre la France, formait la base d'articles secrets. Gustave, impatient du combat, se signalait déjà par l'ardeur des préparatifs , lorsque la mort le surprit dans une féte. Il fut assassiné dans la nuit du 16 au M mars. Le pistolet d'Ankastrom avait, du même coup, blessé à mort le général et l'avant- garde de la coalition.

Louis XVI redoublait d'efforts pour conjurer une conflagration générale dans laquelle il envisageait une épouvantable effusion de sang , plus encore que les chances favorables ou périlleuses de sa fragile autorité. Il parvenait quelquefois à expédier des agents sûrs en Autriche et vers ses frères. Le baron de Viomesnil , le chevalier de Coigny , reçurent des missions confidentielles. Quel langage tenait Louis XVI dans ces communications in-

"•lu LOI IS XVI.

times,avec quelle sincérité entrait-il dans la voie que lui imposaient les événements !

La lettre suivante, déposée aujourd'hui aux Archives du Royaume* , suffirait seule à montrer avec quelle conscience « grandement sublime » Louis XVI s'avançait vers l'abîme , entre la double réprobation de ses amis et de ses ennemis.

A Monsieur et au comte d'Artois ,

« Vous êtes instruits sans doute que j'ai accepté la constitution, et vous connaissez les raisons que j'en ai données à l'assemblée; mais elles ne doivent pas suffire pour vous, je veux vous faire connaître tous mes motifs.

« L'état de la France est tel, qu'elle touche peut-être à une dissolution totale, et qui ne sera qu'accélérée si l'on veut porter des remèdes violents à tous les maux qui l'accablent. L'esprit de parti qui la divise, et l'anéantissement de toutes les autorités, sont les causes de tous ses malheurs. Il faut donc faire cesser les divisions et réta-

' Archives, série historique, section des rois, carton K, 163. Des lettres de la reine et du romte de Merry y sont également rontenue* sous étiquette allemande.

blir l'autorité du gouvernement. Mai» pour cela , il n'y a que deux moyens : la force ou la réunion.

« La force ne peut être employée que par des armées étrangères, et ce moyen n'est que la ressource de la guerre. Un roi peut-il se permettre de la porter dans ses Etats ? et le remède n'est-il pas pire que le mal ? Je sais qu'on se flatte de réunir des forces immenses qui , en ne laissant pas la possibilité de la résistance , empêcheraient la guerre. Mais a-t-on bien réfléchi à l'état du royaume, et à l'intérêt de tous ceux qui ont aujourd'hui de l'autorité î Tous les chefs , c'est-à-dire ceux qui sont en possession d'émouvoir le peuple, croiront avoir trop à craindre pour se rendre à discrétion ; jamais ils ne pourront se persuader qu'ils obtiendront l'oubli ou le pardon de leurs fautes.... Qui peut dire combien de malheurs en seront la suite?...

« Je sais que les rois se sont toujours fait honneur de regagner par la force ce qu'on voulait leur arracher ; que de craindre alors les malheurs de la guerre, s'appelle faiblesse. Mais j'avoueque ces reproches m'affectent moins que le malheur du peuple , et mon cœur se soulève en pensant aux horreurs dont je serais la cause. Je sais combien la noblesse et le clergé souffrent de la révolution ; tous les sacrifices qu'ils avaient si généreusement proposés n'ont été payés que par la destruclion de leur fortune et de leur existence. Sans doute on ne saurait être plus

LOLIS XVI.

malheureux , et l'avoir moins mérité ; mais pour des erimes commis, faut-il en commettre d'autres? Moi aussi, j'ai souffert; mais je me sens le courage de souffrir encore plutôt que de faire partager mes malheurs au peuple.

« Qui peut d'ailleurs se flatter de réparer tant d'injustices? On compte beaucoup sur les succès de la guerre. En effet , des gardes nationales et des régiments sans officiers ne doivent pas résister à des troupes bien disciplinées et à l'élite de la noblesse; mais ces troupes étrangères ne pourront pas se fixer dans le royaume , et lorsqu'elles n'y seront plus , comment gouvernera-t-on si l'insubordination recommence? Et comment l'éviter, si l'esprit de la nation n'est pas changé ? Je sais qu'on se flatte , parmi mes sujets émigrés, d'un grand changement dans les esprits; j'ai cru longtemps qu'il se préparait , mais je suis détrompé aujourd'hui. La nation aime la constitution , parce que ce mot ne rappelle à la classe inférieure du peuple que l'indépendance où il vit depuis deux ans, et à la classe au-dessus l'égalité. Ils blâment volontiers tel ou tel décret en particulier , mais ce n'est pas là ce qu'ils appellent la constitution. Le bas peuple voit que l'on compte avec lui; le bourgeois ne voit rien au-dessus. L'amour-propre est satisfait; cette nouvelle jouissance a fait oublier toutes les autres. Ils n'attendaient que la fin de la constitution pour être parfaitement heureux ; la retarder était à leurs yeux le plus grand

crime, parce que tous le» bonheurs devaient arriver avec elle. Le temps leur apprendra combien ils se sont trompés ; mais leur erreur n'en est pas moins profonde. Si l'on entreprenait aujourd'hui de la renverser, ils n'en conserveraient l'idée que comme celle du plus grand moyen de bonheur, et lorsque les troupes qui l'auraient renversée seraient hors du royaume, on pourrait avec cette chimère les remuer sans cesse , et le gouvernement se trouverait dans un système opposé à l'esprit public , et sans moyen pour le contenir. On ne gouverne jamais une nation contre ses habitudes; cette maxime est aussi vraie à Constantinople que dans une république.

« D'ailleurs cette aristocratie qui serait l'appui et la ressource de la royauté, est-elle bien unie dans un même esprit? n'a-t-elle pas ses partis et des opinions diverses?

« J'y ai bien pensé , et j'ai vu que la guerre ne présentait d'autres avantages que des horreurs et toujours de la discorde. J'ai donc cru qu'il fallait éloigner cette idée, et j'ai cru devoir essayer encore les seuls moyens qui me restaient : la réunion de ma volonté aux principes de la constitution. Je sens toutes les difficultés de gouverner ainsi une grande nation , je dirai même que j'en sens l'impossibilité ; mais l'obstacle que j'y aurais mis aurait porté la guerre que je voulais éviter et aurait empêché le peuple de bien juger cette constitution , parce qu'il n'aurait vu que mon opposition constante.

r»M LOUS XVI.

« J'ai donc préféré la paix à la guerre , parce qu'elle m'a paru à la fois plu» vertueuse et plus utile. Je me suis réuni au peuple , parce que c'était le seul moyen de 1»» ramener, et , entre deux systèmes , j'ai préféré celui qui ne m'accusait ni devant mon peuple ni devant ma conscience. En prenant ce parti , serais-je encore exposé aux reproches d'une partie de mes sujets, dont les mal heur h m'occupent plus que leurs injustices. Je plains la noblesse, le clergé, toutes les victimes de la révolution; mais lorsque mon devoir se combine avec leurs intérêts, ne dois-je en attendre que des sentiments indignes d'eux et de moi ? Leur estime m'est chère , parce qu'elle est h* droit le plus ancien et le plus beau de ma couronne , et je me voudrais du mal à moi-même , si jamais j'avais pu penser qu'étant auprès de mes frères ils pussent oublier leurs devoirs et leur roi. Ils honorent trop la vertu pour ne pas estimer les sacrifices que je lui fais.

« Votre attachement pour moi et votre sagesse doivent vous faire renoncera des idées dangereuses que je n'adopte pas. Vous seriez bien injustes si vous ne pensiez pas combien je suis occupé de votre position Le courage de

celte noblesse, qui mérite un grand intérêt, serait sans doute mieux entendu , si elle rentrait en France pour augmenter la force des gens de bien , au lieu de servir les factieux par sa réunion el par ses menaces.

• .!«• Unissais colle lettre dans le moment ou j'ai reçu

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