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celle que vous m'avez envoyée. Je l'avais vue imprimée, avant de la recevoir, et elle s'est répandue partout en même temps. Vous ne sauriez croire combien cette marche m'a peiné; je l'étais déjà bien d'avoir vu le comte d'Artois aller à cette conférence de Pilnitz sans mon consentement. Je ne vous ferai aucun reproche , mon cœur ne peut pas se décider à vous en taire ; je vous ferai seulement remarquer qu'en agissant sans moi il contrariait mes démarches , comme je déconcerte lessiennes. Vous me dites que l'esprit public est revenu, et vous voulez en juger mieux que moi qui en éprouve tous les malheurs. Je vous ai déjà dit que le peuple supportait toutes ses privations, parce qu'on l'a toujours flatté qu'elles finiraient avec la constitution. Il n'y a que deux jours qu'elle est achevée , et vous voulez que son esprit soit changé! J'ai le courage de l'accepter pourdonnerà la nation le temps de connaître ce bonheur dont on l'a flattée, et vous voulez que je renonce à cette utile expérience! Les factieux l'ont empêché de bien juger leur ouvrage, en lui parlant sans cesse des obstacles que je mettais à son exécution. Au lieu de leur enlever cette dernière ressource , faut-il servir leur fureur, en me faisant accuser de porter la guerre dans mon royaume? Vous vous flattez de leur donner le change, en déclarant que vous marchez malgré moi. Mais comment les persuader, lorsque cette déclaration de l'empereur et du roi de Prusse est motivée sur votre demande? Pourrat-on jamais croire que mes frères n'exécutent pas mes ordres? Ainsi , vous allez me montrer à la nation . aceej>-
tant d'une main , et sollicitant les puissances étrangères de l'autre? Quel homme vertueux peut estimer une pareille conduite? Et croyez-vous me servir en m'ôtant l'estime des gens de bien? J'espère que vous reviendrez à des idées plus sages. Pensez que la victoire n'est rien, si l'on ne peut ensuite gouverner, et que cependant on ne gouverne pas un grand rovaume contre son esprit dominant. Je ne vous parle pas de ma position personnelle; on peut en être peu occupé hors de France , mais moi je suis occupé de celle de mes frères ; et dans cette déclaration , ce qui me peine davantage , c'est le mal qu'on peut leur foire. Comment pourrais-je empêcher rassemblée de i^endre un décret pour faire rentrer Monsieur, comme le premier appelé a la régence? Je conçois qu'on ne compte plus ni mes peines , ni mes embarras , ni mes chagrins ; mais vous devez m'éviter ceux qui vous touchent , parce qu'ils seront toujours les plus pénibles de tous. >►
Les paroles de Louis XVI ne produisaient plus d'impression ni au delà des frontières, ni en France. L'assemblée législative tournait perpétuellement dans le cercle des dénonciations et des motions de circonstance; et un ministère jacobin arriva enfin au pouvoir. Dumouriezpritle portefeuille des affaires étrangères; on donna celui de la justice à Duranthon . la marine à Lacoste , les finances à Clavières, et l'intérieur a lioland. Deux décrets sont ren-
dus par l'assemblée contre les émigrés et contre les prêtres non assermentés qu'on appelait réfractaircs , et les ministres présentent ces décrets à la sanction du roi . Louis XVI refuse et rend compte de son refus par une proclamation dans laquelle il promet tous ses efforts personnels pour mettre un terme à l'émigration et aux négociations avec l'empire germanique. En même temps, il fait publier deux lettres adressées à ses frères , dans lesquelles il les exhorte , en termes formels , à revenir près de lui. Mais le parti révolutionnaire était décidé à prendre l'offensive , et le 21 avril 92, la guerre est déclarée à l'Autriche. Les généraux La Fayette et Luckner se tiennent à leurs postes, chacun à la tête d'un corps d'armée.
On avait formé, pour le roi , une garde constitutionnelle; elle fut accusée d'incivisme. Un décret licencie cette garde, et renvoie son commandant, le duc de Brissac, devant la haute cour d'Orléans. Un autre décret ordonne la formation d'un camp de vingt mille hommes autour de Paris. Les Parisiens, épouvantés au souvenir des Marseillais et des derniers fédérés , rédigent une pétition qui se couvre de huit mille signatures pour implorer le veto royal. Cette démarche imposante met la division dans le conseil. Madame Roland et ses amis , trouvant que les affaires marchaient trop lentement , regardaient déjà Dumouriez comme un transfuge. Madame Holand a cru devoir conserver à la postérité les reproches singuliers qui étaient adressés à Louis XVI.
unis XVI.
« La sanction des décrets obtenait 8on attention , ditelle; il ne la donnait pas aisément, sans refuser jamais ; n'acceptait point à une première présentation , et remettait au conseil suivant ; alors il venait avec une opinion faite, mais avait l'air de la laisser former par la discussion. Quant aux grands objets de politique , il en éludait souvent l'examen , en détournant la conversation sur des sujets variés et particuliers à chacun. A l'occasion de la guerre, il parlait de voyages; à propos d'intérêt diplomatique , il citait les mœurs ou faisait des questions suides localités dont il s'agissait; si l'on examinait l'état de l'intérieur, il appuyait sur quelques objets d'agriculture ou d'industrie. Il questionnait Roland sur ses ouvrages , Dumouriez sur des anecdotes, ainsi du reste. Le conseil n'était plus qu'un café où l'on s'amusait à des bavardises ; on sortait de là, au bout de trois ou quatre heures, sans avoir rien fait que quelques signatures, et c'était ainsi trois fois la semaine. Mais c'est pitoyable, m'écriais-je impatientée , lorsqu'au retour je demandais à Roland ce qui s'était passé. Vous êtes tous d'assez bonne humeur, parce que vous n'éprouvez point de tracasseries , que vous recevez même des honnêtetés ; vous avez l'air de faire, dans votre département , à peu près ce que vous voulez ; j'ai peur que vous soyez joués. — Mais cependant les affaires vont. — Oui , et le temps se perd ; car dans le torrent de celles qui vous entraînent, j'aimerais mieux que vous employassiez trois heure* à méditer solitairement sur les
grandes combinaisons, que «le les dépenser en causeries inutiles \ »
Madame Roland ne pensera pas et ne parlera pas toujours ainsi : un peu plus tard , elle disait :
« Nos législateurs du siècle cherchent à former un hien général duquel ressorte le honneur de chaque particulier. Je crains bien qu'ils ne mettent la charrue avant les bœufe; il serait plus conforme à la nature, et peut-être à la raison, de bien étudier ce qui fait le bonheur domestique, et de l'assurer aux individus. Quelque beaux que soient les principes écrits d'une constitution , si je vois dans la douleur et dans les larmes une portion de ceux qui l'ont adoptée, je croirai qu'elle n'est qu'un monstre politique; si ceux qui ne pleurent point se réjouissent des souffrances des autres , je dirai qu'elle est atroce et que ses auteurs sont des imbéciles ou des scélérats *. >»
Pour que madame Roland tint ce nouveau langage , il fallait qu'elle-même , jetée en prison , vit périr tous ses amis sur l'échafaud. Ces lignes étaient tracées la veille de sa mort.
Mais aujourd'hui elle veut régner, elle est impitoyable,
1 Madame Roland, tome I, page :J79 et suivantes. Madame Roland, tome II. page 205.
elle fomente sans relâche les méliances de rassemblée , et dicte à son mari les plus audacieux manifestes. Louis XVI refuse cependant sa sanction au décret rendu pour la formation du camp de vingt mille hommes. Roland , Servan et Clavières s'indignent; Dumouricz prend la parole et dit ' :
« Sire ,
« Ceux qui ont sollicité ce décret sont autant les ennemis de la patrie que du roi. Il ne peut produire que les plus grands maux , et cependant mon avis est que vous ne pouvez pas, sire, refuser de le sanctionner. Tout le monde est aveuglé; si vous appliquez votre veto, il n'aura pas moins lieu. A la place des vingt mille hommes assemblé» par une loi et qu'on peut par conséquent soumettre à des ordonnances, il arrivera des provinces , à l'époque de la fédération qui approche, quarante mille hommes sans décret , qui peuvent renverser la constitution, l'assemblée et le trône. C'est à votre conseil à vous proposer un expédient pour rendre ce rassemblement moins terrible. J'ai des idées que je mettrai par écrit , et que je soumettrai au roi quand il en sera temps. »
Le roi demanda quelques jours de réflexion ; il fit la même réserve pour le décret qui bannissait les ecclésias-
• Mémoirti de Dumouricz, tome II, page 256 et suivantes
tique» non assermentés. « C'est le seul jour ou j'aie vu le caractère de cette âme douce et pure un peu altéré , « dit en propres termes le général Dumouriez. Il ajoute :
« Pour compléter ses chagrins, Roland , qui voulait le pousser à bout , s'obstine à lire au conseil une longue lettre qu'il lui écrivait. Il entrait dans les détails les plus injurieux et les plus amers , quelques-uns vrais, les autres exagérés, sur la conduite de Louis, qu'il reprenait depuis la fuite de Yarennes. Il le traitait de parjure , lui parlait de son confesseur, des gardes du corps , des imprudences de la reine, des intrigues de la cour, des fréquents courriers à Vienne et à Coblentz. Il en venait ensuite aux deux décrets , le pressait sans aucun ménagement de les sanctionner; le menaçait , en cas qu'il ne les sanctionnât pas, de donner sa démission et de prévenir la nation sur ses dangers. Le roi écouta avec une patience admirable cette , impudente diatribe , et lui dit avec le plus grand sangfroid : « Monsieur Roland, il y a trois jours que vous m'avez envoyé votre lettre ; ainsi , il était inutile de la lire au conseil , puisqu'elle devait rester un secret entre nous deux. »
« Le lendemain matin je 1 fus appelé au château. Je
' Le général Dumouriez parle toujours de lui-même à la troisième personne ; on y a substitué la première , afin que le lecteur ne perdit pas de vue l'authenticité et le caractère de ce témoignage.
trouvai le roi dans sa chambre, avec la reine, qui nie dit d"al)ord : «< Croyez-vous, monsieur, que le roi doive supporter plus longtemps les menaces et les insolences de Roland et les fourberies de Servan et de Clavières? — Non , madame ; j'en suis indigné ! J'admire la patience du roi , et j'ose le supplier de changer entièrement son ministère ; qu'il nous renvoie sur-le-champ, et choisisse des hommes qui ne soient censés d'aucun parti. — Ce n'est pas là mon intention , dit le roi , je veux que vous restiez, ainsi que Lacoste et le bonhomme Duranthon. Rendezmoi le service de me débarrasser des trois factieux insolents . car ma patience est à bout. — La chose est dangereuse, sire; mais je l'exécuterai. Je vais vous proposer des conditions; sanctionnez les deux décrets. — Cela ne se peut pas, dit le roi. »
« La reine se récria aussi sur la dureté de telles conditions. « Elles sont nécessaires a votre sûreté, dis-je; et, me tournant vers la reine , je la conjurai avec attendrissement de s'occuper du sort du roi et de ses enfants, et de se joindre à moi. J'ajoutai : Si j'ai trouvé la sanction nécessaire, avant que Sa Majesté n'exprimât son juste désir d'être débarrassée des trois factieux qui la tourmentent, pensez combien* à présent je la juge indispensable. Si le roi applique son veto dans cette circonstance, les trois ministres passeront pour victimes de leur patriotisme , et je ne réponds pas que , sous peu de jours , il n'arrive les événements les plus violents. >»