‹ Louis XVIChapitre 33 sur 53 · I.OI IS XVI · texte numérisé non relu

I.OI IS XVI

« Le roi se fâcha d'abord, et j'allais sortir de la chambre, lorsque la reine me rappela et me dit : « Pensez, monsieur, combien il est dur pour le roi de sanctionner un décret qui amène à Paris vingt mille coquins qui peuvent le massacrer. — Madame . il ne faut pas s'exagérer le danger; le décret dit que le pouvoir exécutif indiquera le lieu du rassemblement ; il faut que le ministre que le roi choisira indique Soissons , qu'il y nomme pour commandant un lieutenant général ferme et sage , avec deux maréchaux de camp. — Mais ètes-vous sûr d'obtenir la permission de faire ce rassemblement à Soissons ? — J'en réponds. — En ce cas , il faut que vous preniez le ministère de la guerre. »

Du mouriez accepta, et dit : « Venons au décret des prêtres. — Oh ! celui-là , je ne peux pas m'y déterminer. — Sire, vous vous êtes mis dans la nécessité de sanctionner celui-là en sanctionnant les premiers. — J'ai fait une grande faute , et je me la reproche. Sire , si voua ne sanctionnez pas ce décret , cette seconde faute sera bien plus grande , car vous mettez le poignard sous la gorge de ces malheureux. » Le roi était très-agité ; je le pressai très-vivement, en lui disant qu'il fallait absolument cette seconde sanction pour parvenir à son but. Enfin le prince me le promit , après avoir montré la plus grande répugnance.

Le soir même, il y eut conseil. Les trois ministres fu-

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rent plus insolents et plus aigres qu'à l'ordinaire; ils pressaient le roi très-durement de donner ou de refuser sa sanction. Le conseil fut très-court; le roi le rompit avec humeur.

« Le 43 juin au matin, les trois factieux eurent leur lettre de renvoi , et, le 13 au soir, le conseil s'assembla. Les quatre ministres, à qui j'avais rendu compte des conditions de ce changement , convinrent entre eux que si le roi, après avoir obtenu ce qu'il désirait si ardemment, changeait d'avis sur la sanction et la refusait , ils donneraient tous à la fois leur démission. »>

Au premier conseil, en effet , les quatre ministres insistèrent sur l'urgence qu'il y avait de publier la sanction avant que les factieux eussent le temps de monter l'esprit du peuple. Louis XVI demanda encore un jour de réflexions , et le conseil fut ajourné au lendemain à une heure après midi. Le lendemain, le roi déclara qu'il consentait à sanctionner immédiatement le décret des vingt mille hommes , mais qu'il ne donnerait jamais sa sanction au décret contre les prêtres.

« Les quatre ministres lui parlèrent l'un après l'autre avec une respectueuse fermeté , reprend Dumouriez ; ils lui annoncèrent qu'il se perdait. Il leur dit que son parti était pris, et il lut un projet de lettre au président. Il leur dit ensuite : « Je vous chargerai demain de cette

lettre, réfléchissez-y, un de vous la contre-signcra, et vous la porterez ensemble à rassemblée. » Jamais Louis n'avait parlé d'un ton si impératif. «

Le 45, à dix heures du matin, les ministres se rendirent chez le roi , et lui portèrent leurs démissions. Duranthon porta la parole respectueusement et avec tendresse ; c'est l'expression de Dumouriez. Le roi les reçut d'un air profondément affecté ; il finit par leur dire : « Eh bien! messieurs, puisque votre parti est pris, j'accepte vos démissions, j'y pourvoirai. » Les ministres qui se retiraient furent remplacés par Lajard, Chambonnas et Terrier de Montciel.

Dumouriez demanda le lendemain une audience , afin de présenter un dernier travail de comptabilité sur les dépenses secrètes des affaires étrangères.

« Le roi , dit Dumouriez, me reçut dans sa chambre ; ce prince avait repris son air de bonté , j'étais très-ému. Le roi me donna des marques de satisfaction de la netteté «le mon travail , et me dit : Vous allez donc rejoindre l'armée?— Oui, sire, je quitte avec délices cette affreuse ville ; je n'ai qu'un regret : vous y êtes en danger ! — Oui , certainement , dit Louis en soupirant. — Eh bien ! sire , vous ne pouvez plus imaginer que je vous parle pour quelque intérêt personnel. C'est par fidélité, c'est par l'attachement le plus pur. que j'ose encore vous

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supplier de ne pas persister dan» la funeste résolution d'appliquer votre vrto aux deux décrets. — Ne m'en parlez plus; mon parti est pris. — Ah! sire . vous m'aviez dit la même chose lorsque, dans cette chambre, vous me donnâtes votre parole de les sanctionner. — J'ai eu tort , et je m'en repens. — Sire , je ne vous verrai plus; pardonnez-moi ma franchise : j'ai cinquante-trois ans et de l'expérience. Ce n'est pas alors que vous avez eu tort, c'est à présent. On abuse votre conscience sur le décret des prêtres , on vous conduit à la guerre civile ; vous êtes sans force, vous succomberez.... >» Le roi était assis près de sa table; j 'étais debout à côté de lui , les mains jointes. Louis étend sa main sur les miennes, et me dit très-douloureusement : « Dieu m'est témoin queje ne veux que le bonheur de la France! — Je n'en doute pas, sire, lui dis-je les larmes aux yeux et pénétré de la plus vive sensibilité; vous devez compte à Dieu, non-seulement de la pureté , mais aussi de l'usage éclairé de vos intentions; vous croyez sauver la religion, vous la détruisez. Les prêtres seront massacrés, votre couronne vous sera enlevée, peut-être même vous, votre épouse, vos enfants!... » Je colle ma bouche sur la main de Louis, qui, de son côté , répand des larmes ; nous restons un moment en silenee ; le roi me serrait la main. « Sire, si tous les Français vous connaissaient, tous nos maux seraient bientôt finis. Vous désirez le bonheur de la France , eh bien ! il exige le sacrifice de vos scrupules. Vous vous êtes sacrifié dès 89 à votre nation , continuez: les troubles ces-

seront, la constitution «achèvera , les Français rentreront dans leur caractère , et le reste de votre rogne sera heureux! — Je m'attends à la mort , dit le roi tristement , et je la leur pardonne d'avance. Je vous sais gré de votre sensibilité ! vous m'avez bien servi , je vous estime ; et s'il vient un temps plus heureux , je vous en donnerai des preuves. » Il se leva précipitamment , et alla se mettre à une fenêtre au fond de sa chambre. Je ramassai lentement mes papiers pour me donner le temps de composer mon visage, et ne pas laisser apercevoir mon trouble. En sortant, le roi, qui m'entendit ouvrir la porte , fit quelques pas pour se rapprocher, et me dit très-affectueuse ment : « Adieu ! soyez heureux ! »

Dumouriez se retira sans avoir compris la grandeur de cette scène , ni la portée du rôle qu'il y avait joué j sans avoir senti qu'il était là pour démontrer à quel point la majesté du devoir est supérieure aux considérations de la politique. Au lieu de reconnaître la résistance d'une conscience poussée à bout , il crut à des intrigues , et même aux suggestions de La Fayette , son ennemi. Hélas! M. de La Fayette n'était ni coupable ni capable de ce genre de torts, et Louis XVI avait sciemment tout le mérite de son dévouement. Dépourvu de l'assistance des partis honnêtes, traqué parles partis pervers , dépouillé du prestige militaire qui entraîne la foule , placé entre une sanglante défensive ou une complicité impossible } il préféra se livrer à cette mystérieuse fortune que les insensés ap-

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