‹ Louis XVIChapitre 37 sur 53 · KO 1.0 II S XVI · texte numérisé non relu

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trac ; ensuite l'une ou l'autre des princesses lisait à haute voix. A la fin de la soirée, la reine faisait réciter la prière à ses deux enfants; ils ajoutaient toujours ces mots : « Dieu tout-puissant qui m'avez créé et racheté , je vous adore ! conservez les jours du roi mon père , et ceux de ma famille ; protégez-nous contre nos ennemis ; donnez à madame de Tourzel les forces dont elle a besoin pour supporter les maux qu'elle endure à cause de nous. » Lorsque les municipaux se tenaient trop près de lui , le jeune prince avait le soin de dire cette dernière prière à voix basse. Avant de se retirer, le roi prenait à la dérobée la main de la reine et de sa sœur, et leur adressait chaque fois un muet adieu.

Ce n'était qu'au coucher et au lever du roi que M. Hue pouvait hasarder quelques mots qui ne hissent point entendus par les municipaux. Un jour qu'il attachait au chevet du lit une épingle noire dont il avait fait un portemontre, le roi glissa dans sa main un papier roulé : m Voilà de mes cheveux , dit-il; c'est le seul cadeau dont je puisse disposer. »

On ne permettait à la famille royale de descendre dans le jardin , que conduite par Santerre et son escorte. Malgré l'habitude et le besoin d'exercice , les prisonniers se privaient souvent de cette promenade. Les journaux leur étaient sévèrement interdits, et ils n'avaient d'autre avertissement sur le sort qu'on leur réservait, que d'infâmes

menaces crayonnées sur les murs avec du charbon par les municipaux de service.

Cependant M. Hue avait trouvé le moyen d'acquérir et de communiquer au roi une connaissance sommaire des principaux événements qui se succédaient alors. Il montait au sommet de la tour, à l'heure du passage des crieurs publics, et, se hissant à la hauteur d'une fenêtre à demi bouchée, il s'y tenait jusqu'à ce qu'il eût pu saisir les annonces les plus intéressantes. Bientôt madame Elisabeth passait dans sa chambre. M. Hue l'y suivait sou» quelque prétexte, et lui rendait compte de ce qu'il avait pu recueillir. Madame Élisabeth ouvrait alors doucement sa fenêtre-, comme pour respirer un peu l'air; le roi faisait le même mouvement dans sa chambre située au-dessous; et ce fut par ces communications difficiles, ks seules qu'ils pouvaient dérober à la vigilance de leurs geôliers, qu'ils apprirent la reddition de Longwy et de Verdun.

Leurs amis du dehors avaient le soin d'envoyer des crieurs affidés qui faisaient retentir les nouvelles dans le voisinage du Temple; ils révélaient aussi leur souvenir au cœur des captifs , en enseignant à des joueurs de vielles quelques uns des airs que répétaient alors les voix royalistes : Pauvre Jacques ! Henri , bon Henri , ton fils est prisonnier rfrro* Paris. Ces refrains parvenaient quelquefois jusqu'aux princes , puis les sons s'éloignaient lentement

et s'évanouissaient , vains comme les sentiments qu'il* venaient d'exprimer et l'espoir qu'ils avaient fait naître.

Quelquefois la reine essayait d'éveiller dans les municipaux, dont elle était sans cesse obsédée , quelques mouvements d'humanité, et elle engageait la conversation avec affabilité. Mais on eût dit qu'en entrant au Temple , chaque gardien prenait l'engagement d'aggraver l'infortune par l'insulte. «Quel quartier habitez -vous? demanda-t-elle un jour à l'un de ces hommes qui assistait au dîner. — La patrie! répondit-il avec une emphase stupide. — La patrie! reprit la fille de Marie-Thérèse , avec une inexprimable douceur; ah ! c'est la France.»

Au milieu d'une nuit, les municipaux entrèrent encore dans la chambre du roi. « En exécution d'un arrêté de la commune, dit l'un d'eux, nous allons visiter votre chambre, et enlever vos armes. — Je n'en ai point, » répondit le roi étonné. Ils cherchèrent néanmoins , et n'ayant rien trouvé, ils dirent : «En entrant au Temple, vous aviez une épée; remettez-la. » Contraint à tout souffrir, le roi ordonna d'apporter son épée ; mais il ne put cacher une violente émotion, a Messieurs, dit-il , je la dépose entre vos mains; aucun sacrifice ne pouvait me coûter davantage. »

A son lever, le roi témoigna hautement combien ce

procédé lui avait été pénible. Il pria M. Hue d'écrire surle-champ au maire de Paris ce qui s'était passé durant la nuit , et de demander qu'on statuât enfin sur le mode dont lui seraient annoncés les arrêtés de la commune. Pétion ne répondit pas.

Plusieurs anciens serviteurs, connaissant l'isolement et le dénûmentdu roi, importunaient la commune de leurs prières, afin d'être introduits près du monarque. Le 26 août, le maire écrivit au roi que M. Cléry réclamait avec instance d'être admis au service de M. le dauphin. «Lisez cette lettre , dit le roi à M. Hue, et répondez que j'y consens. Ajoutez que je ne puis voir sans indignation que la municipalité affecte de ne pas répondra aux demandes que j'ai faites, et surtout à celle de laisser entrer le médecin ordinaire de mes enfants. » Le même jour, un municipal introduisit Cléry dans la tour du Temple.

Le 2 septembre était arrivé : dès le matin, un ex-capucin, nommé Mathieu, se précipita dans la chambre du roi. « Ignorez- vous ce qui se passe dans Paris? s'écriat-il ; on bat la générale dans tous les quartiers, le peuple est en fureur. Ce n'était pas assez d'avoir assassiné nos frères, le 40 août, d'avoir employé contre eux des balles mâchées , comme on en a trouvé des milliers dans les Tuileries, c'est vous qui faites encore marcher contre nous les Prussiens, ces ennemis féroces qui menacent d'égorger nos femmes et nos enfan ts . Notre mort est j u rée , nous

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le savons; niais avant qu elle nous atteigne, vous et votre famille périrez de la main des officiers municipaux qui vous gardent. N'avez- vous aucun moyen d'arrêter la catastrophe! — J'ai tout fait pour le bonheur du peuple, répondit le roi , il ne me reste plus rien à foire. » Mathieu se tourna alors vers M. Hue qui était accouru près du roi. « Vous, je vous arrête. — Lui, s'écria le roi; qu'a-t-il feit? Il m'est attaché : voilà son crime ; n'attentez pas à ses jours ! — De quel droit m'arrêtez vous? demanda M. Hue; où prétendez- vous me conduire? — Je n'ai pas décompte à te rendre, répondit Mathieu ; j'ai mes ordres.» M. Hue voulut entrer dans sa chambre, Mathieu le saisit par le bras : «Reste là, tu es sous ma garde. » M. Hue l'assura qu'il ne voulait prendre qu'un peu de linge et des rasoirs. « Point de rasoirs ! répliqua Mathieu j où je vais te mener, on te rasera.» Et il l'entraîna à l'Abbaye. Hue était accusé d'avoir commandé une veste et une culotte couleur savoyard, preuve d'intelligence avec le roi de Sardaigne ! Il parvint cependant à échapper au massacre général de ces deux journées.

Le 3 septembre, en s' habillant, le roi demanda à Cléry , resté seul à son tour pour le service de toute la famille royale, s'il avait appris quelques nouvelles. « Je ne sais absolument rien, répondit Cléry.» A l'heure du dîner, au moment où toute la famille royale était réunie à table , on entendit le bruit du tambour , et bientôt les cris de la populace. Cléry, qui était alors descendu au rez-de-chaus-

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sée, aperçut une tête qu'on présentait à la croisée; il n'eut pas de peine à reconnaître la victime : c'était la téte de la princesse de Lam balle , non défigurée quoique sanglante ; ses cheveux, encore bouclés, flottaient autour de la pique. Cléry monta précipitamment vers le roi, afin de le prévenir à voix basse ; son visage était tellement altéré, que la reine lui en demanda aussitôt la raison. «Je me sens indisposé, répondit Cléry.» Les deux municipaux étaient à leur poste , et un troisième membre de la commune entra au même instant. «On fait courir le bruit que vous et votre famille n'êtes plus dans la tour, dit-il au roi*, on demande que vous paraissiez à la fenêtre, mais nous ne le souffrirons pas : le peuple doit montrer plus de confiance dans ses magistrats. » Cependant les cris du dehors augmentaient; on entendait très-distinctement des injures adressées à la reine. Un autre municipal survint suivi de quatre hommes députés par le peuple ; ils insistèrent pour que les prisonniers se montrassent. Les premiers municipaux s'y opposèrent; le dernier venu «'adressant alors à la reine : « On veut vous cacher la tête de la Lamballe, que Ton vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge de ses tyrans. Je vous conseille de paraître , si vous ne voulez pas que le peuple monte ici . »»

La reine tomba évanouie ; Cléry vola à son secours ; madame Elisabeth aida à la placer sur un fauteuil , ses enfants fondaient en larmes, et cherchaient à la rani-

mer par leurs caresses. Cet homme ne s'éloignait point; le roi lui dit avec énergie : « Nous nous attendons à tout , monsieur; mais vous auriez pu vousdispenser d'apprendre à la reine ce malheur affreux. » Le roi le fit sortir; ses camarades le suivirent : leur but était rempli.

La reine , revenue à elle, mêla ses larmes aux larmes de ses enfants , à celles du roi , et passa avec sa famille dans la chambre de madame Elisabeth , d'où l'on entendait moins les clameurs du peuple. Cléry resta un instant dans la chambre de la reine , et , regardant par la fenêtre à travers les barreaux , il vit une seconde fois la tête de la princesse de Lamballe , l'homme qui la portait était monté sur les décombres des maisons nouvellement abattues. On voulut forcer la porte de la tour; un municipal , nommé Daujon , harangua , et Cléry entendit distinctement ces mots : « La tête d'Antoinette ne vous appartient pas ; la France a confié la garde de ces grands coupables à la ville de Paris ; c'est à vous de nous aider à les garder jusqu'à ce que la justice nationale venge le peuple. » Ce ne fut qu'après une heure de résistance qu'il parvint à faire éloigner ces malheureux.

« Le 21 septembre , à quatre heures du soir, le nommé Lubin, municipal, vint, entouré de gendarmes à cheval et d'une nombreuse populace, lire une proclamation devant la tour ; les trompettes sonnèrent et il se fit un grand silence. Ce Lubin avait une voix de stentor : la

Famille royale put entendre distinctement la proclamation de l'abolition de la royauté et de rétablissement de la république. Hébert , connu sous le nom de père Duchesne , et Destournelles , depuis ministre des contributions publiques , se trouvaient de garde , et épiaient le roi. Louis XVI tenait un livre à la main, et continua de lire; aucune altération ne parut sur son visage. »

Ces hommes ne pouvaient s'expliquer cette héroïque sérénité , et ils l'avouèrent : c'était le secret d'une âme qu'il ne leur appartenait pas de pénétrer. Le crime et la vertu sont quelquefois séparés par de mystérieux et infranchissables abîmes : Louis XVI aussi est mort sans avoir compris ses bourreaux.

On ne pouvait plus porter qu'un coup à sa sensibilité, c'était de le séparer de sa famille; et, le 26 septembre, Cléry fut informé que la résolution en était prise. Il communiqua cette nouvelle avec précaution. « Vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'attachement que de me dire toute la vérité , répondit Louis XVI. J'exige de votre zèle de ne me jamais rien cacher. Tâchez de savoir le jour de cette pénible séparation et de m'en instruire. »

Le 29 septembre , après le souper, comme le roi quittait la chambre de la reine pour regagner la sienne, un municipal lui dit d'attendre, le conseil ayant quelque chose à lui communiquer. Un quart d'heure après , six

nos

municipaux entrèrent et firent lecture au roi d'un arrêté «le la commune qui ordonnait sa translation dans la grande tour. Quoique instruit de cet événement, le roi en fut très-vivement affecte. Sa famille désolée cherchait à lire dans les yeux des commissaires jusqu'où devaient s'étendre leurs projets. Ce fut en la laissant dans les plus vives alarmes que le roi reçut ses adieux.

L'appartement du roi, dans sa nouvelle prison, n'était pas achevé: il ne renfermait aueun autre meuble qu'un lit. On destinait à Cléry une chambre très-éloignée de celle du roi ; il insista fortement pour en être rapproché, et passa la première nuit sur une chaise; le lendemain il n'obtint, qu'avec beaucoup de difficulté, une seconde chambre près du roi.

A neuf heures , Louis XVI demanda qu'on le conduisît vers sa famille. « Nous n'avons point d'ordres pour cela , dirent les commissaires. » Louis XVI ajouta quelques observations ; ils ne répondirent pas.

Une demi-heure après, deux municipaux entrèrent suivis d'un garçon qui apportait au roi un morceau de pain et une carafe de limonade pour son déjeuner. Le roi leur dit : « Cléry ne peut-il descendre? C'est lui qui a soin de mon fils , et rien n'empêche qu'il ne continue à le servir. — Cela ne dépend pas de nous, répondirent les municipaux; » et ils sortirent.

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Cléry s'était retiré dans un coin de la chambre, accablé de* plus douloureuse* réflexions, lorsque le roi vint à lui, tenant un morceau de pain à la main. « Il parait qu'on a oublié votre déjeuner; partageons ceci ; j'aurai bien assez du reste. » Cléry rerasa , le roi insistait , Cléry ne put retenir ses larmes ; le roi s'en aperçut et laissa couler les siennes.

A dix heures , d'autres municipaux amenèrent les ouvriers pour achever quelques travaux dans l'appartement du roi. Un dés municipaux lui dit qu'il venait d'assister au déjeuner de sa famille, et qu'elle était en bonne santé. « Je vous remercie , répondit Louis XVI ; je vous prie de lui donner aussi de mes nouvelles. Ne pourrai-je pas , ajouta-t-il, avoir quelques livres que j'ai laissés dans la chambre de la reine? Vous me feriez plaisir de mêles envoyer. »

Louis XVI indiqua les livres qu'il désirait; le municipal consentit à la demande du roi, mais ne sachant pas lire, il proposa à Cléry de l'accompagner ; Cléry saisit cette occasion, le roi lui donna quelques ordres , ses yeux dirent le reste.

Le municipal trouva la reine dans sa chambre, entre ses enfants et madame Elisabeth ; ils pleuraient tous. Leur douleur redoubla en apercevant Cléry ; ils lui adressèrent mille questions auxquelles il était condamné a ne répondre qu'avec réserve. La reine renouvela vivement, au-

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près des municipaux , la demande d'être réunie au roi , du moins pendant quelques instants du jour et à l'heure des repas. L'officier municipal, vaincu par les plus touchantes instances, s'écria : « Eh bien ! ils dîneront ensemble aujourd'hui ; mais comme notre conduite est subordonnée aux arrêtés de la commune, nous ferons demain ce qu'elle prescrira. »

A ces moto, un sentiment qui ressemblait à la joie vint soulager ces tristes cœurs. La reine, pressant ses enfants dans ses bras , madame Elisabeth , les mains levées vers le ciel, remercièrent Dieu de cette fia veur inattendue. Quelques municipaux ne purent maîtriser leur attendrissement; Simon dit tout haut : « Je crois que ces femmes me feraient pleurer. » Puis, se tournant vers la reine: « Quand vous assassiniez le peuple au 10 août, vous ne pleuriez point, dit-il. — Le peuple est bien trompé sur nos sentiments , » répliqua Marie-Antoinette.

On servit le dîner chez le roi à l'heure ordinaire, et on lui amena sa famille. Aux transports qu'ils laissèrent éclater, on peut juger quelles crainte* les avaient agités. La commune ne condamna pas cette condescendance des municipaux , et la famille royale continua de se réunir aux heures des repas.

On laissa visiter à la reine et à madame Elisabeth l'appartement qu'on leur préparait au-dessus de celui du roi.

Elles supplièrenl les ouvriers île se hâter, mais il n'eurent fini qu'au bout de trois semaines. Oéry obtint enfin la permission de partager ses soins entre tous les prisonniers , et trouva le moyen de conserver entre eux quelque communication. L'n ancien serviteur de la bouche, nommé Turgy, était parvenu à se faire employer dans la cuisine du Temple; de temps en temps il réussissait à jeter quelques journaux ou quelques avis sous le lit de Cléry.

A la fin du mois d'octobre, la reine put entrer dans l'appartement qui lui était destiné ; mais ce jour fut signale par un nouveau trait de tyrannie : on ôta le dauphin à sa mère, sans l'en prévenir, et on le remit au roi.

Le 7 octobre, à six heures du soir, on manda Cléry dans la salle des municipaux. Manuel, qui de procureur de la commune était devenu membre de la convention , semblait présider un conseil ; il reçut Cléry avec une attitude imposante , et lui prescrivit de dépouiller les habits du roi de la décoration de Saint-Louis , qui y était demeurée jusque-là. Cléry représenta qu'il ne lui appartenait pas de signifier au roi les arrêtés de la commune. I>es commissaires refusèrent cependant de monter chez le roi ; Manuel les y décida , en offrant de les précéder. Ils trouvèrent Louis XVI assis et occupé à lire un volume de Tacite.

«dominent vous trouvez- vous, dit Manuel, avez-vous ce qui vous est nécessaire? — Je me contente de ce que j'ai , répondit Louis XVI. — Vous êtes sans doute instruit des victoires de nos armées, de la prise de Spire et de la conquête delà Savoie? — J'en ai entendu parler, il y a quelques jours . par un des municipaux qui lisait le journal «lu soir. — Comment? n'avez-vous pas les journaux? Il faut donner tous les journaux à monsieur, dit-il aux municipaux : il est bon qu'il soitinstruit de nos succès. » Puis, s adressant de nouveau à Louis XVI: « Les principes démocratiques se propagent . Vous savez que le peuple a aboli la royauté et adopté le gouvernement républicain. — Je l'ai entendu dire, et je fais des vœux pour que les Français trouvent le bonheur que j'ai toujours voulu leur procurer. — Vous savez aussi que l'assemblée nationale a supprimé tous les ordres de chevalerie ; on aurait du vous dire d'en quitter les décorations; rentré dans la classe des citoyens , il faut que vous soyez traité de même. Au reste, demandez ce qui vous sera nécessaire , on s'empressera de vous le donner. — Je vous remercie, dit le roi ; je n'ai besoin de rien. » Aussitôt, il reprit sa lecture. Manuel avait cherché à découvrir des regrets ou de l'impatience ; il lui fallut se retirer sans avoir obtenu cette satisfaction.

En sortant de l'appartement de Louis XVI, Manuel appela Cléry, et lui dit : « Vous ferez bien d'envoyer à la convention les croix et les rubans, entendez- vous ?» Le

lendemain , en présentant au roi ses habits dépouillés de tout insigne , Cléry lui dit qu'il avait gardé et serré les croix, malgré l'injonction de Manuel. «Vous avez bien lait, » répondit Louis XVI.

L'ordre de laisser entrer les journaux ne fut jamais exécuté ; mais chaque fois qu'ils contenaient des expressions injurieuses ou des menaces , les municipaux de service apportaient ces numéros , les lisaient à haute voix , ou les posaient sur quelques meubles. Peu de ces articles ont échappé à Louis XVI ; il ne s'en montrait affecté que pour l'honneur de la nation , et il disait souvent : « Les Français sont bien malheureux de se laisser tromper ainsi. »

Enfermés dans le Temple depuis trois mois , les captifs n avaient encore vu que des officiers municipaux et des geôliers. Le 1er novembre, on annonça une députation de la convention nationale; elle se composait de Drouet, le maître de poste, Chabot, Dubois-Crancé , et de deux autres membres dont les noms ont été oubliés par Cléry. La reine ne put retenir un mouvement pénible en reconnaissant Drouet ; cet homme s'assit effrontément près d'elle ; Chabot imita cet exemple. La députation se retira après quelques questions insignifiantes.

Peu de jours après, le roi fut atteint d'une fluxion ; il demanda M. Dubois , son dentiste. On délibéra trois jour» sur cette demande , qui fut rejeléc. La fièvre survenant ,

on autorisa la visite de M. Lemonnier, son premier médecin.

La reine et ses enfants ne quittaient presque point le roi , le servirent avec Cléry , et aidèrent souvent à faire son lit. M. Lemonnier venait deux fois par jour , accompagné d'un grand nombre de municipaux ; on le fouillait, et il ne lui était permis de parler qu'à haute voix. La maladie dura six jours. Le dauphin , qui couchait dans la chambre du roi , et que les municipaux avaient refusé de transférer dans celle de la reine , fut à son tour pris de la fièvre. La reine ne put obtenir, malgré les plus instantes prières , la permission de passer la nuit auprès de son fils; elle-même fut bientôt atteinte, ainsi que madame Elisabeth et Madame royale , de cette épidémie. M. Lemonnier donna ses soins à tous les membres de la famille royale.

Le *2 décembre, la municipalité du 40 août fut remplacée, et les nouveaux élus firent regretter leurs prédécesseurs. Un de leurs premiers arrêtés (7 décembre) ordonna d'enlever aux prisonniers les couteaux , les rasoirs , les ciseaux , ou tout autre instrument tranchant , et de faire la plus exacte recherche , tant sur les personnes que dans les appartements.

Les perquisitions eurent heu avec une extrême rigueur: on enleva au roi sou nécessaire , aux princesses leurs boites à ouvrage. Au moment du diner, une contestation

«'éleva entre les commissaires : il fut décidé qu'on enlèverait les fourchettes et les couteaux à la fin de chaque repas. Madame Elisabeth, raccommodant les habits de son frère , fut obligée de couper le fil avec ses dents.

Chaque jour amenait de nouveaux arrêtés , et révélait aux victimes l'impatience régicide. Bientôt Cléry reçut l'avis positif que le roi allait être conduit devant la Convention.

Fidèle jusqu'au bout aux plus cruels engagements , Cléry ne crut pas devoir cacher à son maître ce qu'il venait d'apprendre. Louis XVI n'en parut pas étonné. « Leur projet est de séparer absolument le roi de sa famille durant le procès, ajouta Cléry, et nous n'a vous plus que quatre jours pour concerter avec la reine quelques moyens de correspondance. » Les mouvements de» municipaux ne permirent pas d'en dire davantage.

Le lendemain , au lever du roi , Cléry ne trouva pas l'occasion de lui parler, et le suivit au déjeuner. Après le déjeuner, Louis XVI put causer un instant avec la reine, qui par un regard fit comprendre à Cléry le triste sujet de leur entretien. 'Un peu plus tard, madame Elisabeth parvint aussi à lui adresser quelques mois : « Le roi est bien sensible à votre attachement , dit la princesse ; ce qui l'afflige le plus, c'est la crainte d'une nouvelle sépa-

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ration ; tâchez d'obtenir d'autres renseignements. »» Hélas! il n'en était plus besoin.

Le H décembre 4 792, on entendit battre la générale dans tout Paris. Cavaliers et canons envahirent le jardin du Temple. (> bruit aurait cruellement alarmé la famille royale , si elle n'en avait pas connu la cause ; elle feignit cependant de l'ignorer, et demanda quelques explications aux commissaires de service ; ils refusèrent de répondre.

«< Le dauphin engageait ordinairement le roi à faire avec lui une partie de siam. Ce jour-là il perdit toutes les parties , et deux fois il ne put aller au delà du nombre seize. <« Toutes les fois que j'ai ce point je perds, dit l'enfant avec dépit. — Vous avez raison, mon fils , répondit le roi ; ce nombre-là n'est pas heureux." »

Quand les parties de siam furent terminées, le roi commença une leçon de lecture. Deux municipaux entrèrent alors et déclarèrent qu'ils venaient chercher le jeune prince pour le conduire chez sa mère. Le roi demanda le motif de cet enlèvement ; les commissaires répondirent qu'ils exécutaient les ordres de la commune. Louis XVI embrassa son fils et pria Cléry de le conduire. Il se promena quelques moments à grands pas dans sa chambre , et s'assit ensuite sur un fauteuil auprès de son lit. La porte était à demi ouverte , et les municipaux n'osaient rentrer, dans la crainte d'élre questionnés. l]ne heure s'étant passée

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ainsi dans le plus profond silence , ils s'inquiétèrent cependant , et pénétrèrent doucement dans la chambre.' Ixmis XVI tenait sa tête appuyée sur l'une de ses mains. « Queme voulez-vous? dit-il d'un ton élevé. — Jecraignais, répondit un municipal , que vous ne fussiez incommodé. — Non ; je vous suis obligé , répliqua le roi ; mais la manière dont on m'enlève mon fils m'est infiniment sensible. »

Chambon , nouveau maire , ne parut qu'après midi; il était accompagné de Chaumette , procureur de la commune, de Coloinbeau, secrétaire-greffier, et de Santerrc, commandant de la garde nationale. Chambon annonça au roi qu'il allait le conduire à la convention en vertu d'un décret dont Colombeau lui fit lecture; le décret portait que Louis Capet était traduit à la barre de la convention nationale. « Capet n'est pas mon nom, dit le roi; un de mes ancêtres l'a porté , mais ce n'est pas celui de ma famille. »

Le simple nom de Capet n'était pas ressuscité seulement par une aveugle haine : celui de Bourbon imposait encore du respect, et, pour détruire ce respect , on voulait supprimer huit siècles de l'histoire de France ; on avait besoin d'effacer jusqu'au nom de cette race gigantesque dont le sang coulait dan» toutes les veines royales de l'Europe

•(Jiianri il n'y aurait dans la Franco , que celto maison rte Franco

Louis XVI ajouta : •< Je vais vous suivre, non pour obéir à la convention , mais parce que mes ennemis ont la force en main. »

Les municipaux instruisirent la reine du départ du roi, sans vouloir entrer dans aucuns détails; madame Elisabeth trouva moyen de tirer Qéry à part et de lui dire , pensant qu'elle lui parlait pour la dernière fois : « Cléry, vous allez rester seul auprès de mon frère, redoublez s'il est possible de soins pour lui , ne négligez aucun moyen de nous faire parvenir de ses nouvelles , mais pour tout autre objet ne vous exposez pas , car alors nous n'aurions plus personne à qui nous confier. » Il fut convenu que Cléry garderait le linge et le^habits de M. le dauphin, que tous les deux jours il enverrait ce qui serait nécessaire au jeune prince, et profiterait de cette occasion pour donner des nouvelles de ce qui se passerait chez le roi. En outre , madame Elisabeth lui remit un de ses mouchoirs : « Vous

dont la majesté étonne, encore pourrions- nous, en fait de gloire en remontrer à toutes les nations, et porter un défi à l'histoire. En tout, une seule famille a produit cent quatorze souverains : trente-six rois de France, vingt-deux rois de Portugal, onze rois de Naples et de Sicile, quatre rois de toutes les Espagnes et des Indes, trois rois de Hongrie, trois empereurs de Constantinople, trois rois de Navarre de la branche d'Évreux, et Antoine de la maison de Bourbon, dix-sept dues de Bourgogne de la première et de la seconde maison, douze duos de Bretagne, deux ducs de Lorraine et de Bar.

(HATKAl BRI A M)

le retiendrez, dit-elle, tant que mon frère se portera bien; s'il arrivait qu'il fût malade, vous me l'enverriez dans le linge de mon neveu. »> La manière de le ployer devait indiquer la gravité du mal. « Avez-vous entendu parler de la reine aux municipaux? demanda encore madame Elisabeth avec anxiété. Savez-vous quel sort on lui réserve? Hélas! que peut-on lui reprocher? — Rien, madame , répondit Cléry ; mais que peut-on reprocher au roi ? — Oh î rien , rien , répondit madame Elisabeth ; mais ils regardent le roi comme une victime nécessaire à leur sûreté. La reine n'est pas un obstacle à leur ambition. » Cléry voulut lui donner l'espoir que le roi ne serait condamné qu'à la déportation. « Oh ! je ne conserve aucune espérance , » répondit madame Elisabeth en étouffant ses larmes.

La crainte d'attirer les regards des municipaux mit fin à cette conversation. En descendant de l'appartement de la reine , Cléry fut mandé dans la salle du rez-de-chaussée où les commissaires lui donnèrent lecture d'un arrêté qui lui interdisait toute communication avec les princesses et le jeune prince durant le procès.

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