ART. III
La convention nationale déclare nul, l'acte de Louis Capet apporté à la barre par ses conseils, qualifié d'appel à la nation, du jugement contre lui rendu par la convention , détend à qui que ce soit d'y donner aucune suite , à peine d'être poursuivi et puni comme coupable d'attentat contre la sûreté générale de la République.
art. IV.
Le conseil exécutif provisoire notifiera le présent décret, dans le jour , à Louis Capet , et prendra les mesures de police et de sûreté nécessaires pour en assurer l'exécution dans les vingt-quatre heures à compter de la notification , et rendra compte du tout à la convention nationale immédiatement après qu'il aura été exécuté. »
« Pendant cette lecture, aucune altération ne parut
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sur le visage du roi ; je remarquai seulement, dit Cléry, qu'au premier article , lorsqu'on prononça le mot conspiration, un sourire d'indignation parut sur le bord de ses lèvres : mais au mot : subira la peine de mort , un regard céleste qu'il porta sur tous ceux qui l'environnaient , leur annonça que la mort était sans terreur pour l'innocence. » Le roi fit un pas vers Grouvelle, secrétaire du conseil , prit le décret de ses mains , le plia , tira de sa poche son portefeuille et l'y plaça. Puis retirant un papier du même portefeuille , il dit au ministre Garât : Monsieur le ministre de la justice, je vous priede remettre surle-champ cette lettre à la convention nationale. Le ministre paraissant hésiter , le roi ajouta : Je vais vous en donner lecture. Et il lut sans aucune altération ce qui suit :
« Je demande un délai de trois jours pour pouvoir me préparer à paraître devant Dieu ; je demande pourcela de pouvoir voir librement la personne que j'indiquerai ,aux commissaires de la commune , et que cette personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude pour cet acte de charité qu'elle remplira auprès de moi.
«. Je demande d'être délivré de la surveillance perpétuelle que le conseil général a établie depuis quelques jours.
« Je demande, dans cet intervalle de pouvoir voir
ma famille quand je le demanderai et sans témoins. Je désirerai* bien que la convention nationale s'occupât tout de suite du sort de ma famille et qu'elle lui permit de se retirer librement où elle le jugerait à propos.
« Je recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui m'étaient attachées ; il y en a beaucoup qui avaient mis toute leur fortune dans leurs charges , et qui n'ayant plus d'appointements , doivent être dans le besoin , ainsi que d'autres qui ne vivaient que de leurs appointements. Dans les pensionnaires, il y a beaucoup de vieillards , de femmes et d'enfants qui n'avaient que cela pour vivre. »
« Fait à la tour du Temple, le 20 janvier 4793.
« Louis. »
Garât prit la lettre du roi, et assura qu'il allait la porter à la convention. Comme il se retirait, le roi lui dit : « Monsieur , si la convention accorde ma demande pour la personne que je désire, voici son adresse. » Puis il la remit à un municipal; cette adresse, d'une autre écriture que celle du roi , portait : M. Edgeworth de Firmont, n° 483 , rue du Bac. Le roi fit quelques pas en arrière; le ministre et ceux qui l'accompagnaient sortirent.
Bientôt Santerre reparut, il s'approcha de Louis XVI,
LOllS XVI.
et lui dit d'un air riant: « Voici le conseil exécutif. >» C'était Garât qui revenait, la réponse de la convention à la main.
La convention décrétait :
Qu'il était libre a Louis d'appeler tel ministre du culte qu'il jugerait à propos, de voir sa famille librement et sans témoin , que la nation toujours grande , toujours juste, s'occuperait du sort de sa famille, qu'il serait accordé aux créanciers de sa maison de justes indemnités ; que le sursis de trois jours était refusé.
Le roi entendit cette nouvelle lecture, sans ajouter aucune observation. Les commissaires de la commune prirent Garât a l'écart et lui demandèrent comment le roi verrait sa famille. — En particulier, répondit (iarat. Les commissaires lui communiquèrent alors l'arrêté de la commune qui leur enjoignait de ne perdre le roi de vue ni le jour ni la nuit. 11 fut alors convenu entre les commissaires et le ministre que , pour concilier ces deux décisions contradictoires , on fermerait la porte de l'appartement et que le roi resterait observé par le vitrage de la cloison.
Louis XVI rappela Garât, et lui demanda s'il avait fait prévenir M. Edgewortb de Firmont ; Garât répondit qu'il l'avait amené dans sa voilure et presque en même
temps l'abbé Edgeworth obtint l'autorisation de se présenter.
«« Parvenu à l'appartement du roi dont toutes les portes étaient ouvertes , a-t-il écrit lui-même , j'aperçus ce prince au milieu d'un groupe de huit ou dix personnes ; c'était le ministre de la justice accompagné de quelques membres de la commune qui venaient de lui lire le fetal décret qui fixait irrévocablement sa mort au lendemain.
«« Il était au milieu d'eux, calme, tranquille, gracieux même , et pas un seul de ceux qui l'entouraient n'avait l'air aussi assuré que lui. Dès que je parus, il leur fit signe de la main de se retirer ; ils obéirent en silence , je restai seul avec lui.
« Il me fit passer dans son cabinet, pratiqué dans une des tourelles du Temple; là me faisant asseoir auprès de lui, il me dit: — « C'est donc à présent la grande affaire qui doit m'occuper tout entier! Hélas! la seule affaire, car que sont toutes les autres auprès de celle-là? mais je vous demande quelques moments de répit, ma famille va descendre. En attendant , voici mon testament ; je doutais qu'on ine permît l'assistance d'un prêtre ca^ tholique , je voudrais vous le communiquer. »>
Celte lecture finie, la famille royale ne descendant
LOLIS XVI.
pas encore il se hâta de demander des nouvelles du clergé, et de la situation de l'Eglise de France. Il savait que les ecclésiastiques iideles avaient éié obligés de s'expatrier; mais il ignorait tous les détails; il demanda où était M. l'archevêque de Paris.
« Si vous avez des moyens de correspondance, dit-il à M. Edgeworth , mandez-lui que je meurs dans sa communion , et que je n'ai jamais reconnu d'autre pasteur que lui. Hélas! je crains qu'il ne m'en veuille un |>eu , de ce que je n'ai pas répondu à sa dernière lettre, j'étais encore aux Tuileries ; mais les événements se pressaient tellement autour de moi à cette époque, que je n'en trouvai pas le temps : je suis bien sûr qu'il me pardonnera. >•
Un municipal vint annoncer au roi , que sa famille descendait vers lui ; Louis XVI parut très-ému, il quitta précipitamment M. Edgeworth , en lui recommandant de ne pas sortir du cabinet , car sa vue ferait trop de mal à la reine et à sa sœur.
A huit heures et demi , la reine entra tenant son fils par la main ; madame royale et madame Elisabeth venaient derrière elle. Ton» se précipitèrent dans les bras du roi ; le morne silence , qui régna pendant quelques minutes, ne fut interrompu que par des sanglots; enfin le roi s'assit , la reine se plaça à sa gauche , madame
royale presque en face de «on père , madame Elisabeth à sa droite, et le jeune prince entre les genoux du roi. Tous se penchaient vers lui , et le tenaient souvent embrassé ; cette scène de douleur dura sept quarts d'heure.
Louis XVI raconta son procès en excusant les hommes qui l'avaient condamné ; il donna des instructions religieuses à ses enfants, leur recommanda de pardonner sa - mort et les bénit. La reine désirait ardemment que toute la famille royale passât la nuit avec lui ; il refusa, en répétant qu'il avait besoin de tranquillité et de recueillement.
A dix heures un quart, le roi se leva le premier, et tous le suivirent j ils firent quelques pas vers la porte d'entrée, en poussant les gémissements les plus douloureux. « Je vous assure, leur dit le roi, que je vous reverrai demain matin. — Vous nous le promettez , répondirent-ils tous ensemble. — Oui , je vous le promets ; adieu? » Il prononça cet adieu d'une manière si expressive, que les sanglots redoublèrent; madame royale tomba évanouie aux pieds du roi qu'elle tenait embrassé, Cléry la releva et aida madame Elisabeth à la soutenir. Le roi voulant mettre fin à cette angoisse, leur donna le* plus tendres embrassements et eut la force de s'arracher de leurs bras. « Adieu, adieu ! » dit-il, et il rentra dans la tourelle où l'attendait le ministre de Jésus-Christ.
tM
Louis XVÏ ne put cacher à M. Edgeworth l'agitation d'une âme profondément émue , et se jeta sur une chaise en s'écriant : « Quelle entrevue! Quelle séparation ! Faut-il donc aimer et être aimé si tendrement? Aidezmoi , Monsieur , à oublier tout , pour ne penser qu'au salut. Voilà ce qui doit actuellement concentrer toutes mes affections et toutes mes pensées. »
Durant quelques minutes . il continua à parler ainsi en paroles entrecoupées qui témoignaient également .sa sensibilité et son courage. En même temps, une pensée avait fortement préoccupé l'esprit de l'abbé Edgeworth. C'était de procurer la sainte communion au roi; cette consolation lui parut la plus opportune pour l'àme bouleversée de Louis XVI , il lui proposa de dire la messe dans son appartement. Louis XVI fut effrayé du péril auquel s exposait l'abbé Edgeworth ; mais celui-ci le supplia à son tour de se confier à sa prudence , comme à son dévouement. La fouille minutieuse qu'on subissait, en entrant au temple , ne permettait pas de rien essayer en cachette ; le roi et l'abbé Edgeworth se décidèrent à une demande ouverte et formelle. Les geôliers qui n'étaient nullement préparés à cette requête, se montrèrent fort déconcertés. — « Où trouver un prêtre et des ornements à l'heure qu'il est? dirent-ils. — Le prêtre est tout trouvé, répondit l'abbé Edgeworth, puisque me voici; ' quant aux ornements, l'église la plus voisine en fournira. — Un municipal répliqua que , sous prétexte de la
communion, on pouvait empoisonner le roi. L'abbé Edgeworth lui répondit : s'il se trouvait demain du poison 'ici , c'est de vous que je l'aurais reçu , puisque tout passera par vos mains. »>
l.'n quart d'heure se passa , tant à convoquer des municipaux absents, qu'à délibérer; enfin l'un d'entre eux dit : — Citoyen ministre du culte, le conseil a pris votre demande en considération , pourvu que vous signiez votre requête et que tout exercice de votre religion soit achevé demain à sept heures, parce qu'à huit heures précises Louis Capet doit partir pour le lieu de son exécution.
Cette réponse , toute cruelle qu'elle fut , causa une grande joie à Louis XVI ; il s'enferma vers dix heures avec son confesseur , et resta à ses pieds jusqu'à minuit et demi. L'abbé Edgeworth, voyant le roi épuisé de fatigue , l'engagea à prendre quelque repos. Cléry l'aida à se déshabiller, et comme il allait lui rouler les cheveux, le roi dit : ce n'est pas la peine.
Ces simples mots redoublèrent les larmes de Cléry . « Plus de courage, Cléry, lui dit le roi , ceux qui m'aiment ne doivent-ils pas souhaiter la fin d'une si longue agonie ? » En se couchant , il ajouta : «• Cléry, vous m'éveillerez à cinq heures. » Le sommeil s'empara de lui presque aus-
sitôt; l'abbé Edgeworth se jeta sur le lit de Cléry; Cléry
•m; i.oris xvi.
passa le reste de la nuit sur une chaise, priant Dieu de conserver au roi «es forces et son courage.
Entendant sonner cinq heures, il alluma du feu. A ce brait, le roi s'éveilla et dit: «Cinq heures sont-elles sonnées?
— Sire, elles le sont à plusieurs horloges, mais pas encore à la pendule. » Le roi se leva aussitôt. « J'ai bien dormi, dit-il; j'en avais grand besoin. Où est M. Edgeworth? — Sur mon lit. — Et où avez-vous passé la nuit?
— Sur cette chaise. — Ah ! j'en suis bien niché, dit le roi. — Hélas ! Sire, puis-je penser à moi, dans ce moment? » Le roi lui donna la main et serra la sienne avec une vive affection.
Pendant sa toilette, Louis XVI ôta de sa montre un cachet, et le mit dans la poche de son gilet, ainsi que son anneau de mariage qu'il considéra plusieurs fois; il retira des poches de son habit, son portefeuille, sa boîte à tabac et quelques autres objets qu'il déposa sur la cheminée ; tout cela en silence et devant plusieurs municipaux. Ensuite le roi dit à Cléry de prévenir M. Edgeworth ; celui-ci était déjà levé , et suivit aussitôt le roi dans son cabinet.
On avait apporté , à deux heures du matin , ce qui était nécessaire pour dire la messe ; Cléry plaça une commode au milieu de la chambre, et la disposa en forme d'autel; quand tout fut préparé il alla prévenir le roi. Louis XVI
lui demanda s'il pourrait servir la messe ; Cléry répondit que oui , niais qu'il ne savait pas les réponses par cœur. Le rei tenait un livre à la main , il l'ouvrit à l'article de la messe , et le lui remit ; pendant ce temps , le prêtre s'habillait . Le roi prit lui-même un petit coussin dont il se servait pour ses prières habituelles , et le porta au pied de l'autel ; dès que le prêtre entra , les municipaux se retirèrent dans l'antichambre. La messe commença à six heures ; un grand silence régna dans la tour, pendant cette auguste cérémonie; Louis XVI, constamment à genoux , entendit la messe et communia dans le plus saint recueillement.
Quand il eut achevé ses actions de grâce à Dieu , il appela Cléry dans l'embrasure' de la croisée, et lui dit : « Vous remettrez ce cachet à mon fils, cet anneau à la reine; dites-lui bien que je le quitte avec peine ; ce petit paquet renferme des cheveux de toute ma famille , vous le lui remettrez aussi. J'ai demandé que vous restiez près de mon fils; donnez-lui tous vos soins, dites-lui bien toutes les peines que je ressens de son malheur. Un jour peutêtre il pourra mieux que moi récompenser votre dévouement. Dites à la reine , à ma sœur, à mes chers enfants , que je leur avais promis de les voir ce matin , mais que j'ai voulu leur épargner la douleur d'une séparation si cruelle. Combien il m'en coûte de partir sans recevoir
leurs derniers embrasseinents. »> 11 essuya quelques
larme», puis il ajouta : « Je vous charge de leur foire mes adieux. »
Il rentra dans son cabinet , et s'entretint encore avec M. Edgeworth , qui nous a laissé ces ligne* : « Le ministère que j'ai rempli auprès de ce prince ne me permet de citer que quelques traits épars des différentes conversations qu'il eut avec moi , durant ces seize dernières heures ; mais au peu que j'en dis, on doit juger de tout ce que je pourrais ajouter , s'il m'était permis de tout dire. »
Le jour commençait à paraître et déjà on battait lu générale dans toutes les sections de Paris; un mouvement extraordinaire se faisait entendre distinctement jusque dans la tour, et glaçait le sang dans les veines du prêtre et du serviteur, derniers amis du dernier roi de France. Louis XVI prêtant un instant l'oreille , dit avec calme : « C'est probablement la garde nationale qu'on commenoà rassembler. »
Peu de temps après , on put reconnaître les pas des chevaux ; le roi écouta encore et dit avec le même sangfroid : « Les voilà qui approchent. »
. Enfin, Santcrre et sa troupe franchirent avec fracas la porte delà chambre ; Louis XVI ouvrit la porte du cabinet où il se tenait, et dit avec autorité : « Attendez-moi la. >»
Il referma la porte et se mit à genoux devant l'abbé Edgeworth: «Tout est consommé, monsieur, donnez-moi votre bénédiction , et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à la fin. »
Il se releva prompiement , ei sortant de son cabinet , il s'avança vers la troupe qui était demeurée au milieu de la chambre à coucher. Tous avaient le chapeau sur la tête ; le roi s'en aperçut et demanda aussitôt le sien. Tandis que Cléry baigné de larmes allait le chercher, le roi dit : « Y a-t-il parmi vous quelqu'un de la commune? je le charge d'y déposer cet écrit. » C'était son testament. « Marchons , dit-il ensuite. » A l'entrée de l'escalier, il rencontra Mathey, l'un des concierges : « J'ai eu un peu de vivacité avec vous avant-hier, lui dit-il ; ne m'en veuillez pas. » Mathey ne répondit rien.
En traversant la première cour du Temple, Louis XVI se retourna une ou deux fois vers la tour ; le mouvement qui accompagna ce muet adieu aux plus chères affections en ce monde, témoignait avec quel effort il rappelait tout son courage II trouva dans la seconde cour la voiture qui lui était destinée; deux municipaux s'y placèrent devant lui ; l'abbé Edgeworth s'assit à son côté. La marche de la voiture étant extrêmement lente, le roi prit le bréviaire de l'abbé Edgeworth , et y lut divers psaumes a demi- voix jusqu'au moment où la voiture s arrêla. tette marche à travers une double haie de gardes nationaux
avait duré deux heures. Le silence de la stupeur ne cessa de régner depuis le Temple jusqu'à la place Louis XV; Louis XVI y arriva à dix heures vingt minutes.
Au moment de descendre de voiture , le roi dit aux hommes qui l'avaient accompagné, en appuyant sa main sur M. Edgeworth : « Je vous recommande Monsieur; ayez soin qu'après ma mort , il ne lui soit (ait aucune insulte. »
Lorsqu'on voulut faire subir à Louis XVI la dernière humiliation qui l'attendait , le lier! il repoussa avec force les bras hideux qui s'emparaient de lui ; l'abbé Edgeworth se pencha vers son oreille et dit : « Encore ce trait, de ressemblance avec le Dieu qui va devenir votre récompense ! » Louis XVI tendit ses mains avec résignation, puis, traversant d'un pas ferme la largeur de l'échafaud : « Je meurs innocent, dit-il au peuple, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe pas sur la France. »
Le roulement des tambours couvrit aussitôt sa voix qui était pleine d'énergie ; l'abbé Edgeworth n'eut plus que le temps de lui adresser ces mots : « Fils de saint Louis, montez au ciel ! »
Louis XVI n'est plus ! Sa f.n s'est accomplie selon sa vie : il est mort calme , persévérant et méconnu. Le lam-
bour de Santerre n'était que le dernier prolongement de cette rumeur universelle qui , depuis longues années , interceptait les paroles du roi : il est mort en répétant sur l'échafaud la constante pensée de son règne : « Je veux , j'ai voulu le bien ! »