‹ Louis XVIChapitre 24 sur 62 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

II. i.,<i-,Gooj^lc

I06 LE DIX-KDITIÈME gtÈCLB

la lumière nous viendra du Nord. Votre MajestÉ Impériale a beau dire, je vous fais étoile et vous demeurerez étoile. Les ténèbres cimmériennes resteront en Espagne, et à la fini même elles se dissiperont. Vous ne serez ni oignon, ni chatte, ni veau d'or, ni bceuf Apis ; vous ne serez point de ces dieux qu'on mange, vous êtes de ceux qui donnent à manger. Vous taitet tout le bien que vous pouvez au dedans et au dehors. Les sages feront votre apothéose de votre vivant; vous vivrez longtemps. Madame, cela vaut cent fois mieux que la divinité; si vous voulez foire des miracles, tachez de rendre votre climat un peu plus chaud. A voir tout ce que Votre Majesté ait, je croirai que dett pure malice i elle, si elle n'entreprend pas ce cliangement; j'y suis un peu intéressé, car, dès que vous aurez mis la Russie au trentième degré, je voua demanderai la permission d'y venir achever ma vie ; mais en quelque endroit que je végète, je vous admirerai malgré vous. ■

Et maintenant Catherine à Voltaire:

• Vous ne voulez point de paix. Monsieur: soyez tranquille,

jusqu'ici on n'en entend point parler. Je conviens avec vous que c'est une bonne chose que la paix. Lorsqu'elle existait, je croyais que c'était le nec plus ultra du bonheur; me voilà depuis près de deux ans en guerre, je vois que l'on s'accoutume à tout. La guerre, en vérité, a des moments bien bons. Je lui trouve un grand défaut, c'est qu'on n'y .aime pas son prochain comme soi-mâme. J'étais accoutumée à penser qu'il n'est pas honnête de faire du mal aux gens; je me console cependant un peu aujourd'hui en disant à MoustapKa: a. Tu l'as voulu, Georges Dandin! > Et après cette réflexion, je suis à mon aise comme ci-devant. Les grands événements ne m'ont jamais déplu, et les conquêtes ne m'ont jamais tentée. Je ne vois point aussi que le moment de pan soit bien proche. Il est plaisant quon lasse accroire aux Turcs que nous ne pourrons point longtemps soutenir la guerre. Si la passion n'inspirait ces gens la, comment pourraientils avoir oublié que Pierre le Grand soutint pendant trente ans la guerre, tantôt contre ces mêmes Turcs, tantôt contre les Suédois, les Polonais, les Persans, sans que l'empire en

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fDt réduit à l'extrémité. Au contraire, la Russie est toi^ours sortie de chacuDâ de ces guerres plus florissante qu'auparâ-

vant ; et ce sont les guerres qui ont mis l'industrie en branle. ' Chaque guerre, chez nous, a été la mère de quelque nauvelle rassource qui donnait plus de vivacité au commerce et à la circulation.

D Votre projet de paix, Monsieur, me paraît ressembler un peu au partage du lion de la ùble ; vous gardez tout pour votre &vorite. Il ne iàut point exclure de celte paix les légions de Spartej; nous parlerons après des jeux isthmiques.

a Laissez &ire sultan Alj-bey ; vous verrez qu'il deviendra joli gar(0D après avoir pris Damas le 6 juin. Si votre chère Grèce, qui ne fait que ûiire des vœux, agissait avec autant de vigueur que le seigneur des F'yramides, le théâtre d'Athènes cesserait bientôt d'Être un potager, et le Lycée une écurie. Mais si cette guerre continue, itioij jardin de Czarslio- Zélo ressemblera bîentât à un jeu de quilles, car, à chaque action d'éclat, j'y fais élever quelque nionumenl. La bataille de Kogul, où dix-sept mille combattants en battirent cent cinquante mille, y a produit un obélisque avec une inscription qui ne contient que le &ii et le nom du général; la bataille navale de Tchesmé a fait naître dans une très grande pièce d'eau une colonne rostrale ; la prise de la Crimée y sera perpétuée par une grosse colonne; la descente danslaMorée et la prise de Sparte, par une autre.

a Tout cela est fait des plus beaux marbres qu'on puisse voir. Ces marbres si bien employés se trouvent, les uns sur les bords du lac Ladoga, les autres à Catherinenboui^ : il y en a de toutes couleurs.

« Je prends encore une fois la plume pour vous prier de vous servir de cette fourrure contre le vent de bise et la fraîcheur des Alpes. A votre rentrée dans Constantinople (l'impératrice, se croyait d^à à Constantinople), j'aurai soin de ^re porter à votre rencontre un bel habit à la grecque doublé des plus riches dépouilles de la Siiiérie. Cet habit est plus commode et plus beau que les habits étriqués dont toute l'Europe -feit usage, et dont aucun sculpteur ne veut ni ne peut vêtir ses statues, b

Catherine n'avait-ellepasautant d'esprit que Voltaire?

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Quand on arrive à Saint- Pétersh ou rg, ce qui émeut l'historien, c'est ce monument grandiose au socle duquel on a gravé cette inscription qui résume deux his-

En effet, l'âme plus lumineuse de Pierre I" embrasait le sein fécond de celle qui fut surnommée la mère de la patrie.

A toute heure elle interrogeait le portrait de Kerre le Grand. Le prince de Ligne rapporte qu'il ne se passait pas de grand événement sans qu'elle prît dans sa poche le portrait de Pierre I" en disant : Que dirait-il, que/erait-ii s'il était ici?

Elle ne projetait pas moins que de se Ëiire couronner mpératrice d'Orient à Constantinople, ressouvenir lointain de l'antique majesté d'Irène. Mais Catherine n'avait pas à portée un Charlemagne. Quelle splendeur pourtant c'eût été si le Charlemagne des âges nouveaux eût été là en effet, et si l'univers, une fois de plus partagé en deux empires, se fût pacifié et ordonné tout entier sous l'influence généreuse de Catherine II et de Napoléon!

Catherine, si elle n'atteignit pas ces sommets, ouvrit au moins la voie en tous sens à ses successeurs, et leur désigna, avec le but, le moyen d'y toucher vite. La prise d'Otzakoff et d'Ismaïl, le partage de la Pologne, la tactique diplomatique vis-à-vis les cabinets d'Angleterre et de France, l'invasion de la Crimée, enfin chacun des actes politiques et guerriers de ce long règne, amenèrent l'impératrice un peu plus près de ces ports du Bosphore qu'avait marqués aux entreprises de ses petits-fils le civilisateur conquérant de la Russie.

Nous avons dit Sémiramis : Catherine 11 n'était-elle pas Cléopâtre aussi ? , N'est-ce pas un voyage qui feit

oublier les féeries d(; la navigation sur le Cydnus, que cette promenade romanesque en Crimée, qui pourtant avait son but politique ? On passait le long des rivages consacrés parle sang d'Iphigénie, les Achille ne manquaient pas, et au milieu d'eux cette grande image de Pierre le Grand apparaissait encore ; mais tout à côté de ces conseils sévères de l'histoire se jouaient les visions dorées des Mille et une Nuits. Lisez cette page du prince de Ligne, qui fut le plus gracieux des Tristan de cette Table ronde.

■ Nous trouvâmes, pendant plusieurs [ours, une immense suite de déserta, pri m [tire ment habités par des hordes tartares. A chaque relais a'élsvaient des tentes aux armes de Sa Maiesié où l'on trouvait dîner, déjeuner, collation et souper. Ces campements étaient décorés avec toute la magnificence asiatique. L'impératrice fit dans chaque ville des pré* sents qui se montèrent à plus de cent mille roubles. Des lieues entières de pays étaient illuminées. Chaque jour c'étaient des bals, des feux d'artifice. Pendant les deux derniers mois, j'avais pour office, tous les jours, de jeter de l'argent par les fénftrcs de notre voilure. J'ai distribué de la sorte plusieurs m illion i. ■

Le duc de Lauzun, enthousiaste de Catherine et épris de Marie- Antoinette, voulut inspirer la reine par l'impératrice. Catherine, qui croyait que les grandes âmes ne meurent pas, s'imagina qu'elle pouvait transmettre sa pensée à la fille de Marie-Thérèse, reine de France et de Navarre, en cette époque de renouvellement où la Providence des peuples avait mis un Ëintôme à la place des rois ; mais Marie-Antoinette ne devait être grande que dans la mon. Les idylles du petit Trianon l'empêchaient d'écouter l'oracle qui lui venait du Nord.

Cette femme, qui avait régné sur cinq cent quarante villes, sur quarante-deux gouvernements, surunemultitude d'îles depuis le Kamtchatka jusqu'au Japon, sur

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quatre-vingts millionî d'esclaves {détalent bien des esctaves), elle mourut seule, toute seule, sans qu'il se trouvât Uii seul esclave pO\lf lui Soulevef la tête. Et pourtant cette tête, déjà roidie sur l'oreiller mortuaire, rêvait encore aU rêve de Pierre le Grand : Constarttinople russe, et la mer Noire devenue un lac MajeUf pour les promenades deâ nouveaux Potenikin!

Et pourtant, qu'on vienne encore parler de la Conscience divine -dans le cœur humain! Ce jour-là elle s'était levée gaiement, elle avait pris son café commd son ami Voltaire, elle avait lu un distique de son amî Souwaroff, qui revenait du massacre d'Ismaïl. Elis ' tomba firappée d'apoplexie comme U régent, mais la régent avait auprès de lui madame de Falaris, ir son Confesseur ordinaire i ; l'impératrice n'eut auprès d'elle ni Valérien ZouïofF, ni son médecin Rogerson, ni son âls le [czâréwitCh Paul I". Avec l'amie des encyclopédistes, il n'était pas question de confesseur d'aucune

On a dit que Catherine avait amoamgé les gens de lettres pour sa gloire, sans aimer les tettreSi On s'est trompé, car ell* écrivait elle-mlme, non pan précisément Comme madame de Sévigné, mais avec une certaine recherche d'esprit, dans cette forme ouvragée qui révèle les initiés. Elle a écrit des contes recueillis par Grimm qui valent bien les contes da Moncdf, de Collé et de Maurepas. Elle a traduit Bélisaire ; ne fallait-il pas pour Une pareille entreprise un courage vraiment littéraire? L'Enclycopédie proscrite aurait trouvé un refuge dans' son palais, car elle eût aimé autatlt avoir de près las travailleurs, qu'à s'ëclairor au reflet de cette force révolutionnaire. Un a beadcoup parlé d» la grâce

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qu'elle mit à acheter, sans en accepter les livres, la bi* bljothËque de Diderot. Une impératrice ne pouvait pas moins feire, mais elle pouvait faire moins bien. Ce qui prouve qu'elle aimait les philosophes pour la ptûlosophie et non pour la mode, c'est qu'elle offrit cent mille francs par an à d'Alembert pour être précepteur de son fib, D'Alembert refusa par philosophie, 'dit-il .à ses amis. D'Alembert se trompait ; le vrai philosophe eût quitté son pays pour aller inspirer la sagesse ft un Aitur empereur.

La correspondance de Catherine II avec le roi Voltaire, cette fiimeuse correspondance pour laquelle l'impératrice quittait tout,! est encore une preuve de son goût très vif pour les choses de l'esprit. Voltaire disait gaiement : • Ma Catau aime les philosophes, son mari aura tort dans la postérité. •

Rien n'était impossible à cette souveraineté. Elle a tqut &it, même un code, comme Napoléon; elle a créé des académies, elle a écrit des contes philosophiques, elle a découvert des pays nouveaux, elle a bâti des provinces. Elle a répliqué à Volncy, elle a consolé d'Alembert inconsolable (^uand il perdit pour la seconde fois mademoiselle l^pina^lC, EUe a relevé la fortune de madame d'Épinay BOUf UI1 wot spirituel que lui avait répété Grimm*.

Elle aporté aussi légèremept les crimes que les bonnes actions **. Voilà pourquoi, sans doute. Voltaire l'appelait Catherine le Grand.

* Et ce n'est pas celui-ci : Ah! qui porta jamais plus loin que Catherine le grand art des rois, celui de prendre et de donner ?

** Il 7 a pourtant un crime que je ne pardonne pas à Catherine II, c'est d'avoir inspira tant de mélodrames et tant de nudevilles.

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Oui, Catherine le Grand, parce qu'elle savait son

métier d'impératrice, en dépit des rois qui lui en marchandaient le titre. Ce n'était pas pour elle qu'elle se levait matin et qu'elle se couchait tard.

• Ce que j'dte à mes nuits, )c te donne à mes jours, >

disait le Venceslas du poète. Ce que Catherine ôtait à Orloff et â Potemkin, elle le donnait à la Russie et à la gloire du dix-huitième siècle. Elle disait à Diderot : Assej bavardé, je vais à mon gagne-pain. La plus belle louange qu'on puisse donner à un souverain, c'est de ^re qu'il a gagné son paini

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