BOUCHER
Dans l'histoire de la peinture en France aux dixseptième et dix-huitième siècles, on voit deux écoles ou plutôt deux familles de .'peintres se produire presque en même temps et régner tour à tour : l'une, grande et forte, qui puise sa vie dans les saintes inspirations de Dieu et de la nature, qui embellit encore la beauté humaine par le souvenir du ciel et la lumière de l'idéal; l'autre, gracieuse et coquette, qui n'attend pas l'inspiration, qui se contente d'être jolie, de sourire, de charmer même aux dépens de la vérité et de la grandeur. Ce qu'elle cherche, ce n'est pas la beauté pure et naïve oii rayonne le divin sentiment ; elle ne veut que séduire. , La première représente l'art dans toute sa splendeur; la seconde n'est que le mensonge de l'art. Au dis-sepliëme siècle, Le Poussin et Mignard sont les chefs de ces deux tàmiUes : l'un a la beauté de
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la foFçe et de ta sagesse, l'autre celle de la grâoç et de l'esprit. C& conirastâ si Éclatant se reproduit au dix-sçptième siècle, en s'afTaiblissant, par les Vauloo et Boucher. Les Vanloo, soit qu'ils n'aient pas attendu l'heure de l'inspiration, soit qu'ils n'aient pu s'élever ^sse? ])aut pour saisir la souveraine beauté, sont partis avec la noble ardeur du Poussin et n'^^Pt Abouti qu'à la graiide«r thdâtfala ; ils sont restés à mj^cbemin, (nais ay moins ils ont toujours gardé UQ souvenir du point de départ. Quand Iç lalçqt 9. ^it défaut, le but a sauvé l'oeuvre. On ne peut oublier ces francs artistes venus de la Flandre avec la sève de leurs prairies. Malgcé leurs nobles tentatives, l'art sérieux expira bientôt, vaincu par Boucher. N'est-il ' pas cuneuï d'étudier ea lui le caprice qui règne en maître, sans tradition et sans dynastie? Boucher tient donc à jamais unç place dans l'histoire de l'art. On ne peut nier ce petit maître, qui régna quarante ans en toute fortune et renommée; ce joli peintre, protestant à force de licence contre les maîtres reconnus, ouvrant uoç école fatale à tout ce qui est noblesse, grandeur et beauté, mais non pas dêtwée ^'une vraie grâce coquette, d'une ycaiç magie dç COUlewri enfin d'un charme inconnu jusque-là, David, qui fut son élèvei se rappela toujours, au milipvt de ses froids Roo^ains, les souriantes images de Boucher; Çirodet recueillait avec sollicitude tous ses dessins; il s'y arrêtait eq rêvant comme à des souvenirs 4e toUc jeunesse, t Nous avons vieilli, disait-il, à ce gracieux spectacle des bergères de cour; les retrouverons- nous jamais? Ce sont des maîtresses infidèles, longtemps oubliées, qui nous apparaissent dans les ennuis du mariage. » Il est de bon goût de nier Boucbefi on accuse par là dç grands airs sérieux ; mais, pour le çritiquç de bqnne foi, BQUqter çiistf, çonjme ImouÎs XV existe pour l'historieA-
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Mignard, le premier en France, se laissa séduire par le mensonge de la grâcâ mondaine que proscrit l'art. L'an n'admet que le mensonge qui s'appelle l'idéal, la poétise de la vérité. Aj-anl à faire le portrait des dames de la cour, Mignard ne les peignit pas comme elles étaient, mais comme elles voulaient être. De là tous ces sourires qui ne sont pas de ce mond« et qui nous enchantent ; de là tous ces regards levés au ciel^ itiais encore humides de volupté. Où comprend qu'il fut le plus applaudi entre tous lâs peittireB de portraits; il ilientait, tout le monde le ■Avait, ses modèles comme lui-même, mais personne n'était si malavisé que de lui reprocher ses galanteries : pas une de ses duchesses qui ne se trouvât d'une ressemblatice frappante. Les peintres menteurs sont les peintres des femmes. Aussi celui-ci iit non'-seulement fortune, il St école, école charmante et dangereuse, qui ne s'éteignit qu'à force d'abuser du mensonge. Sur las pas de Mignard, mais avec une allure plus vive et ^luE âne, on vit briller Watteau. Mignard avait gâté ou embelli, selon qu'il voua plaira, les grandes damas de la cour; Watteau s'en [prit aux grandes dames, aux comédiennes, aux boui^eoises, aux paysannes; on ne sait pas toutes les folles et ravissantes mascarades qu'il â créées en se jouant: Un autre menteur vint, qui s'appelait Le Moine : oelui^'là fit des mensonges plus sérieux, des mensonges mythologiques; son œuvre la plus curieuse et la plus célèbre fut ce François fioucher, le menteur par excellence, l'expression la plus fidèle de son temps.
Le Brun avait attiré les regards qui se détournaient du Poussin et de Le Sueur, dont on ne reconaaissait pas encore la sublime royauté. On étudiait au hasard^ tantôt à Rome d'après Carie Maratte et l'Albane,' qu'on prenait pout de grands peintres, tentât à Paris d'après Le Brun et Mignard, qu'on croyait plus grands que
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le Poussin et Le Sueur. En ijSo, avant les critiques de Diderot, le marquis d'Argens, qui était un homme d'esprit, jugeant d'après les idées de son temps, déclarait que Mignard éf^alait le Corrége, Le Brun Michel- Ange, et Le Moine Rubens.
Après la mort de Mignard et de Le Brun, Le Moine prit la première place -, il en était plus digne que les de Troyet lesCoypel. Lui seul laissa un élève reconnu, François Boucher, dont le marquis d'Argens, un enthousiaste à froid, parle ainsi : < Génie universel qui rassemble en lui les talents de Véronèse et du Gaspre, choisissant dans la nature ses plus gracieux airs de tête. >
Boucher est né à l'heure où mourait Bossuet ; il ^e restait plus que des vestiges du grand règne. Fontenelle seul, ce pressentiment du dix-huitième siècle, se montrait debout, grand comme un nain sur la tombe de Corneille, du Poussin, de Molière, de Le Sueur et de La Fontaine. La France était épuisée par ses magnifiques en&ntements ; les saintes mamelles de la mère patrie étaient presque desséchées quand Boucher y suspendit ses lèvres. Qui le croirait cependant? Boucher tut une des plus saisissantes expressions de tout un siècle. En effet, durant cinquante ans, le dix-huitième siècle ne fut-il pas, comme Boucher, folâtre, riant de tout, courant du caprice à la moquerie, s'enivrant de légers mensonges, remplaçant l'art par l'artifice, vivant au jour le jour, dédaignant la force pour la grâce, éblouissant les autres et lui-même par des couleurs &ctices ? Quand la poésie et le goût s'égaraient û volontiers avec l'abbé de Voisenon et Gentil- B e rn ard ; quand la musique chantait par la voix de Philidor, qui s'étonnera que la peinture ait joué avec le pinceau de Boucher ?
A voir un de ses tableaux, on sent tout de suite qu'il a habité les pierres et non les champs. 11 n'a jamais
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pris le temps de regarder ni le ciel, ni la rivière, ni la prairie, ni la forêt; on se demande même s'il a jamais vu sans prisme un homme, une femme ou un enfant,. tels que Dieu les a faits. Boucher a peint un nouveau monde, le monde des fées, où tout s'agite, aime, sourit d'une autre façon qu'ict-bas. C'est un enctianteifr qui nous distrait et nous éblouit aux déperns de la raison, du goût et de l'art, il rappelle un peu ce vers de Bemis, digne poËte d'un tel peintre :
A /brce d'art, l'art lui-même est banni.
Il y avait eu des peintres du nom et de la Emilie de Boucher : un, entre autres, qui a laissé de merveilleux dessins â la sanguine sur des sujets mythologiques. Celui-là fut le maître de Mignard ; Mignard doima des leçons à Le Moine, Le Moine à Boucher, de sorte que ce peintre put recueillir les traditions de son bisaïeul. Par malheur, il eut le mauvais esprit de prendre la tradition habillée par Mignard et Le Moine.
Boucher n'a jamais eu la terveur d'un artiste sérieux. Il est devenu peintre sans plus de façon que s'il fût devenu comédien. C'était le beau temps où Voisenon se faisait prêtre en écrivant des opéras. La foi manquait à tout le monde, dans les arts, dans les lettres, au pied de l'autel, jusque sur le trâne : Louis XV croyait-il à la royauté ? Mais comment accuser Boucher ? Ne se fût-il pas couvert de ridicule s'il eût été un artiste sérieux, étudiant avec patience, pâlissant sous les grands rêves? Il aima mieux être de son siècle, de son temps et de son âge. Il commença par être jeune, par jeter au premier vent venu toutes les roses de ses vingt ans. H eut deux ateliers ; l'un, c'éuit celui de Le Moine ; l'autre,
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le plus hanté, c'était l'Opéra. Boucher n'éUit-il pas là Sur aon vrai théfitre? N'était-ce pas à l'Opéra qii'll trouvait ses paysages et ses figures? Paysages d'Opéra, figures d'Opéra, sentiments d'Opéra, voilà presque Boucher. Les deux ateliers Contrastaient singulière' ' ment ; dans le premier, Le Moine, grave, triste, dévoré d'envie et d'orgueil, mésontent de tout, de ses élèves et de lui-même; dans le second, tout le riant cOrtége des folies humaines, !'or et la soie, l'esprit et la voluptd, la bouche qui sount et la jupe qui vole au vent. C'était le beau temps où la Camargo trouvait ses jupes trop longues pour danser la gargouillade. Pour voir de plus près toutes ces merveilles, Bouchef demanda la grâce de peindre un décor. Il ramassa le pétillant pineeau de Watteau pour créer à grands traits des nymphes et des naïades. Carie Van I.oa vint se joindre â lui; en peu de temps, ils se rendirent maîtres de tous les décors ot de tous les espaliers (c'était le nom des figurantes du temps).
Il existait alors, dans le monde et hors du monde, un cercle de beaux esprits comme le comte de Caylus, Duclos, Pont-de-Veyle, Maurepas, Moncrif. Quelques enfants prodigues de la boui^eoisie, Voisenon, Crébillon le Qai, Collé, y avaient leurs entrées, grâce S leur esprit ou à leur gaieté. On y faisait sur toutes choses des couplets et des complaintes en forme de gaiette qui couraient la ville et la cour, des parades qui se jouaient dans les salons et en plein vent, des contes licencieux qu'on se passait Comme des nouvelles à la main. C'était de la vraie littérature d'Opéra ; aussi Boucher fut dccueilli avec faveur dans la société de ces Messieurs (c'était le nom qu'ils prenaient.) Plus tard, d'Alemberi jugea ces messieurs un peu durement en disant de leurs œuvres communes : « C'est une crapule plutôt qu'une débauche d'esprit. ■ Duclos, le représentant de cette académie de mauvais goût, était peint
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■ainsi par madame de Rochefbrt, CR ce qui touchait les passons d\i cœuF ; i) parlait du paradis que chacuu se fait ici-bas à sa maniËre : « Pûur vous. Duclos, voici de quQl i^mposçr le vôtre quand vous êtes amourçus ; la première vçnue. n Ce portrait pouvait s'appliquer à Boucher et à tous les membres du cercle.
Au lieu de suivre pas à pas une biographie toute parsemée d'aneqdotes galantes, j'aime mieux reproduire une aventure qui montre Boucher au plus bçau tempo de sa vie, cherchant l'art et l'amour dans la vérité, les fuyaiii dËf qu'il les a trouvés ptîur «tomber plus ftvapï dans le mensonge de l'art et de l'amour. Je ne raçoRiterai donc pas toutes les fqlâtreries de Boucher à l'Opéra^ ces épanouissements de gaieté licencieuse où le cœur n'était pour riçn ; c'est là un thème suranné. A quoi bon d'ailleurs évoquer l'ombre de ces amours sans feu ai lieu, sang fQÎ ni loi, qui ne lançaient que des flèches ^niQUgsées? Suivons^donc Boucher dans ces jours rares OÙ son cceur fut en jeu, où son talent devint presque sévère< Il est bon d'être jeune et de rire ; mais quoi de plus triste qu'un homme qui rit toujours ?
Boucher se dégoûta lui-même assez vite du désœu-^ vrement. Ces semblants de peinture qu'il créait comme par magie pQurdéçorer le Castor (t Pallux, de Rameau et Qeotil- Bernard; ces semblants d'amour qu'il cueillait, roses fanées sans épines; ces semblants de peinture qui n'étaient que la beauté du diable dans l'art, l'avaient égaré, tant que la blanche main de la jeunesse s'était poséasurses yeux comme un bandeau. Mais la jeunesse la plus riche et la plus prodigue est aussi la plus vite épuisée ; Boucher s'éveilla un matin triste et désenchanté, sans savoir pourquoi. II finit par comprendre qu'il avait jusque-là profané son cœur et son art, qu'il venait de perdre ainsi toute l'aurore éblouissante de sa vie. Il releva la tête ^vec un reste de âerté native. « II est toujours temps de bien ^re, i dit-il un jour ^ son
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maître, dont il ne suivait plus les leçons que de loin en loin. De son boudoir il fit un atelier ; il retoucha toutes
les galantes ébauches appendues de toutes parts : l'Amour oiseleur, l'Amour moissonneur, l'Amour vendangeur; vous devinez tout ce gai poëme, où l'Amour n'a pas le temps de soupirer. Il ferma sa mythologie mille fois entr'ouverte ; il acheta une Bible ; mais, s'il avait lu la mythologie avec ferveur, il eut à peine la force de feuilleter la Bible et d'y promener un regard distrait. Par malheur pour lui, il savait la mythologie par cceur, Cupidon lui cachait l'Enfant Jésus, les Amours lui cachaient les anges, les nymphes de Vénus lui cachaient les vierges du paradis. Cependant il ne se découragea pas du premier coup. Il persista à feuilleter le livre des livres ; il vit Rachel à la fontaine r le malheureux peintre prédestiné [ il se rappela tout de suite Vénus au bain. 11 ferma la Bible, se disant que, pour oublier les minois chiffonnés de l'Opéra, il fallait tout simplement voir des figures naïves ; mais où les trouver alors, à moins de les prendre au berceau ? Qui sait? le travail est un noble préservateur ; peut-être, en descendant chez le peuple, il retrouvera quelque figure angélique où l'esprit ou plutôt le démon du siâcle n'aura point passé, une figure digne de lui faire comprendre la majestueuse simplicité de la Bible. Boucher chercha donc des inspirations en plein vent, résolu de traverser la grande ville dans tous les sens, résolu même d'aller, s'il le fallait, étudier en pleine campagne, sous le soleil de la prairie ou à l'ombre de quelque sainte église de village. Durant prâs de trois semaines, il vécut seul ; il finit par se délivrer peu à peu, lambeau par lambeau, de tous ses mordants souvenirs d'Opéra ! o Que &is-tu donc ? lui demanda un jour le comte de Caylus. — Je fais pénitence, " répondit-il d'un air distrait.
La volonté est la souveraine maîtresse du monde. Un' homme de bonne volonté peut tout conquérir : une
vertu sauvage, une gloire inespérée, le génie même, cette échelle sans fin que Dieu ne tend çà et là que pour rejoindre le ciel à la terre, sauf à la briser quand l'horome monte trop vite ou trop lentement. A force de volonté, qui le croiraitï Boucher jeta un voile sur son passé, il brisa les prismes trompeurs qui l'aveuglaient sur ce monde, il découvrit un antre horizon, une nouvelle lumîËre. C'est qu'une jeune fille de son voisinage, que jusque-là il avait à peine remarquée, tant sa candeur sublime lui semblait niaise et fade, lui apparut tout d'un coup belle de la souveraine beauté.
Son atelier était à la butte des Moulins. Non loin de là, dans la rue Sainte-Anne, il passait presque tous les jours devant la boutique d'une fruitière ; sur le seuil de la porte, une jeune fille lui apparaissait souvent sans trop le frapper, quoiqu'elle fût belle, simple et touchante. Séduit par les mines des Camargo, pouvail-i être sensible à une si douce et si chaste beauté ? Un jour, après trois semaines d'austère solitude, il s'arrêta émerveillé devant la boutique de la fruitière. C'était au temps des cerises. Des paniers fraîchement cueillis alléchaient les passants par leurs couleurs charmantes; des tresses de feuillage cachaient à moitié le fruit encore un peu vert ; mais ce ne fut pas pour les cerises que s'arrêta Boucher. A son passage, la fille de la fruitière, bras nus, cheveux dénoués, servait une voisine. Il allait la voir prendre délicatement des cerises d'une main délicate, les passer sans autre balance dans le giron de la voisine, accorder un divin sourire pour les quatre sous dont on la payait ; c'était la fieur du panier.
Le peintre eût donné quatre écus pour les cerises, pour la main qui les servait, et surtout pour le divin sourire. Quand la voisine se fut éloignée, il avança de
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quelques pas sans trop savoir ce qu'il allait dire. Il était paasémaUrf en l'arc en galanterie; pas une femme qu'il ae sût' attaquer par le bon côté, de lace, de profil ou bien eu lui tournant le dos ; il avait été à bonne école ; depuis longtemps il s'était dit, comme plus tard Danton : f De l'audace, de l'audace, encore de l'audace! > 11 avait raison : traiter une femme en ennemi, n'est-rce pas la vaincre î Cependant d'où vient que Boucher, ee jour-là, perdit sa force et sa témérité, à la vue de «ette jeune fille si douce et si simple f C'est que la force ne s'éveillç que devant la force- t* aerpçnt qui perdit Eve ne vint la surprendre que dans sa force en Dieu.
Boucher, qui s'était a-^ncé résolument, comme un homme qui est sflr du but, franchît, tout pâle et t^ut ému, le seuil de la fruitière, fort en peine de dire quelque chose de raisonnable. La jeune tille le regarda aveo tant de sérénité, qu'il reprit un peu de raison. Il demanda des cerises, et, s' enhardissant bientôt, il pria la jeune fille de lui accorder la grâce de crayonner sa belle figure. EUe ne répondit pas. La mère survint. Boucher était un homme à belles manières, la mère était une coquette sur le retour : il obtint d'elle qu'il ferait tout à son aise le portrait de sa fille. EUle la conduisit le lendemain à l'atelier du peintre. Boucher ne retint pas la mère ; il fit asseoir la fiUe sur un sofa, tailla son crayon et se mit à l'oeuvre avec joie.
Rosine avait la beauté qui s'ignore, celle qui touche plutôt qu'elle ne séduit. 11 y avait dans la pureté de son profil un souvenir adouci des lignes antiques. Elle était brune, mais sa chevelure prenait à la lumière cea belles teintes dorées qui charmaient le Titien. Ses yei ix étaient d'une couleur vague, comme le ciel à certaines soirées d'automne ; sa bouche, un peu grande peut-être, avait une divine expression de candeur, € une expression que Rosine, disait Boucher, gâtait eif
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parlant, plutôt par les paroles que par le mouvement des lèvres. Ausù, les heures les plus douces que j'aie passées avec elle étaient les plus silencieuses; j'aimaU toujours ce qu'elle allait dire, et presque jamais ce qu'elle disait. »
L'artiste avait ixé séduit avant l'homme. Boucher avait commencé par voir un divin modèle ; mais, tout épris de son art qu'il fût alors, il finit bientôt par ne plus guère voir qu'ime femnie en Rosine- Son cœur, qui n'a jamais eu le loisir d'aimer dans la cohue des passions plus que profanes de l'Opéra, sentit qu'il n'était pas stérile ; les fleurs dç l'anfttur s'y montr^ent souS les flammes de la volupté- Boucher devint amoureui de Hosine, non pas en homme qui se feit un jeu de l'amour, mais en poète qui aime avec des larmes dans les yeux ; amour tendre, pur, digne du ciel, où il s'élëvç et d'où il est descendu- Rosine aima Boucher. Comment ne l'eût-elle pas aimé, celui qui lui disait deux fois qu'elle était belle, une fois avec ses lèvres et une fois avec son talent? car Rosine ne se reconnut vraiment beUe qu'en voyant la tète de Viei^e que le peintre avait créée d'après celle de la jeune fille. Qu'a^riva-^il ? vous le devinez. Un jour, le pinceau tomba des mains de l'artiste, la jeune fille baissa les yeus... < Ah 1 pauvre Rosine, s'écria Diderot, en y pensant plus tard, que ne vendiez-vous des cerises ce jour-là '■ *
La viergequi devait être le chef-d'œuvre de Boucher n'était point achevée; la figure était belle,mais le peintre n'avait pas encore pu y répandre le divin sentiment qui est l'ame et la lumière d'une telle œuvre. Il espérait, il désespérait, il se recueillait et regardait Rosine ; enfin, il était à cette barrière suprême, la barrière du génie, où s'arrêtent les talents sans force, et que çà et là le hasard fait franchir à ceux qui osent. Son amour pour l'art oa pour Rosine n'avait pu élever Boucher au-delà ; le sentiment biblique ne l'avait pas détaché des ch^seq
d'ici-bas : en adorant la Vierge Marie en Rosine, il adorait aussi, le profane! une nouvelle maîtresse. La con- ■ version n'était pas sincère. Il hésitait entre l'amour divin, qui espère, et la volupté terrestre, qui se souvient; entre l'art sévère, qui touche par la grandeur, et l'art souriant, qui séduit par la grâce. Il en était là de son œuvre, quand une nouvelle figure vint changer te cours de ses idées.
Il y avait quinze jours que Rosine posait ; il n'y en avait pas deux que, sur un regard de la jeune fille, le peintre avait laissé tomber son pinceau. C'était un matin, vers onze heures f Boucher préparait sa palette, Rosine dénouait sa chevelure. On sonna à la porte de l'atelier; Rosine alla ouvrir, comme si elle eût été de la maison. « Monsieur Boucher ? demanda une jeune fille qui franchit en rougissant le seuil de la porte.— Qu'aîje à faire pour vous ? u dit Boucher en regardant dans une glace la nouvelle venue. Il fit un pas à sa rencontre. < Monsieur Boucher, je suis une pauvre fiile sails pain. Si je n'avais pas ma mère malade et dénuée de tout, je parviendrais à vivre de mon aiguille ; mais, pour ma mère, je me résigne à devenir modèle. On m'a dit que j'avais une jolie main et de la figure ; voyez, monsieur : croyez-vous que je puisse poser pour quelque chose ?» L'inconnue avait dit tout cela d'un air de trouble indéfinissable ; mais ce qui frappa surtout le peintre pendant qu'elle parlait, ce fut sa beauté coquette et volup- .
Adieu la Bible, adieu Rosine, adieu l'amour simple et grand ! La nouvelle venue venait d'apparaître aux yeux de Boucher comme la fantaisie qu'il avait rêvée jusque-là. C'était bien cette muse, moins belle que jolie, moins touchante que gracieuse, qu'il avait recherchée avec tant d'ardeur. Il y avait dans cette figure ce qu'on trouve au ciel et à l'Opéra, un souvenir de la Divinité i par le démon, ce qui agite du même coup
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le cceur et les lèvres, enfin ce je ne sais quoi qui charme et qui enivre, sans élever l'âme dans les s^^endeurs du rêve. Elle était vêtue en simple fille du peuple, ce qui contrastait un peu avec ia délicatesse de ses traits 'et de ses mouvements. Boucher, quoique assez bon physionomiste, ne découvrit ni art ni étude dans cette beauté ; elle masquait l'art et l'étude par de grands airs d'innocence. Il s'y laissa prendre. Qui s'en étonnerait, en songeant qu'il avait cru trouver la nature à l'atelier de Le Moine ou à l'Opéra ? Rosine était sa première leçon sérieuse, c'était la nature dans toute sa majesté naïve et vraie; mais les instincts du peintre, instincts trompeurs ou viciés, ne pouvaient l'élever jusque-là. En voyant venir l'inconnue, il crut retrouver une figure de connaissance, une figure qu'il aurait vue dans un autre pays, ou même dans un autre monde. Aussi, quoiqu'elle fût vêtue en fille du peuple, il l'accueillit comme une amie. < Quoi! mademoiselle, lui dit^il d'un air d'admiration, vous dites que vous êtes passablement belle ? dites donc passionnément. — Point du tout, dit-elle avec le plus joli sourire du monde. — En vérité, mademoiselle, vous venez à propos ; je cherchais un beau sentiment à répandre sur cette Vierge; peut-être vais-je le trouver chez vous. Inclinez un peu la tête sur ce cceur, posez la main sur le fauteuil. C'est cela. Vous, Rosine, détournez le rideau rouge.
Boucher ne vit pas le regard douloureux que lui lança la jeune fille ; elle obéit en silence, tout en se demandant si elle n'était plus bonne qu'à détourner le rideau. Elle alla s'asseoir dans un coin de l'atelier pour voir tout à son aise, et sans être vue, celle qui venait troubler son bonheur. Mais à peine était-elle sur le divan, que Boucher, qui aimait la solitude à deux, lui conseilla de retourner chez sa mère, tout en lui recommandant bien de venir le lendemain de bonne heure. Elle sortit sans dire un mot, la mort dans le cœur, pre>
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sentant qu'elle aérait oubliée pour celle qui restait en . tête-à-tâte avec son amant. Elle essuya ses larmes au bas de l'escalier : < Hélas] que va dire ma mère en me voyant si iriste ? i Elle se promena dans la rue pour donner à sa tristesse le temps de s'évanouir ; < D'ailleurs, * reppit-elle, en attendant un peu, ie la verrai descendre à son tour ; je pourrai découvrir C4 qui se passe dans son oœuF. >
Elle attendit. Plus d'une heure »e passa ; le modèle posait tout de bon. Boucher gâtait à plaisir sa bçlle âgure de Vierge en voulant y mêler deus types. Enfin, l'inconnue sortit avec un certain «mbarras, comme si elle eût commis une mauvaise action. 11 avait plu danp la matinée, la rue était presque impratioable pour 4q jolis pieds. Elle s'enRiit, légère comme une c)iatte, du côté du Palaiï^Royal. Elle s'arrêta devant une maison de pauvre apparence, donna un écu de six livres à un pauvre, regarda autour d'plloflvoe défiance et disparut sous la pone d'entrée. Rosine l'avait suivie; la voyant disparaître, elle remarqua la maison, et, n'osant allçr plus loin dans sa curiosité, elle se décida à retourner aussi au logis. Mais une main invisible la retenait malgré elle ', elle regardait 4 toutes les fenêwes de k maison : un pressentiment l'avertissait qu'elle reverraii l'inconnue. En effet, tout à coup, à sa grande surpris^, elle crut la reconnaître qui sortait dans un tout autre costume. Cette fois, la jeune fille était vêtue en gr4nde dame : robe de taffetas à queue, qu'elle s'efforçait de mettre dans sa poche, manielet, talons rouges, tous les accessoires, f Et où va-t'elle dans cet équipage ?» sa demanda (tosine, qui la suivait presque pas à pas. La dame alla droit à un carrosse doré qui l'attendait devant le Palai$-:Royal. Un laquais se précipita au-devant d'elle pour ouvrir la portière. Elle s'élança dans le carrosse ' en femme habituée à y monter tous les jours, « Je l'avais deviné, murmura Rosine ; il y avait dqns ses
manières, dânH sa ta^oa dt parler, dans la fierté adoucie de sott regard, je ne sais quoi qui lU'étonnait. £lle avait beau prendre toutes sortes de masques, on finissait par ' la reconnaîtra. Hélas 1 t'a-t-il reconnue, lui? k
Le lendemaiil, Rosine se fit ufl peu attendre ; cependant il oe lui dit pas, en la revoyant) ce doux mot qui ConsoEe les absents^ absents dii aceut oïl de la maison : ( Je vous attendais. * < Eh bien ! lui dit-elle après un nlence, vous ne me parlez pas de votre grande datne ? '— Ma gtânde dame ? )e ne comprends pas. '— VoUs ne l'avez donc pas deviné ? Ce n'était pas une fille du peuple, comme elle le disait, mais Une belle dame qui n'a pas grand' chose à faire. Je l'ai vue monter dans son carrosse : quel carrosse ! quels chevaux 1 quels laquais!
— Que dites-vous là f Vous voulez me tromper? — C'est la vérité. Croyez donc maintenant à ces grands airs d'innocence ! — Quelle singulière aventure \ dit Boucher en se passant la main sur le front. Reviendrat-elle? *
A cet instant, Rosine vint appuyer ses mains jointes sur l'épaule du peintre. « Elle ne vousarien demandé?!» dit-elle avec une expression triste et charmante. Boucher baisa le front incliné de sa tnaîtrease. t Rien, dit-il, si ce n'est un écu pour le prix de la séance ; C'est une énigme, )e m'y perds. — Hélas ! elle reviendra. *— Qui sait ? Elle devait revenir ce matin, — Aujourd'hui, je n'aurai garde d'ouvrir la porte. — Pourquoi? quel enfantillage I Seriez-voUs jalouse? — Vous Êtes bien eruel ! Est-ce que vous irez ouvrir la porte, vous ?
— Oui. t Rosine s'éloigna en soupirant. < Alors, dit-elle avec des larmes dans les yeux, la porte se refermera sur moi. »
Rosine, pleurant d'amour et de jalousie, était d'une beauté adorable; mais Boucher, par malheur pourelle et pour lui-même, ne voyait que la mystérieuse inconnue. ( Rosine, vous ne savez ce que vous dites ; c'est
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de k'folie. • Boucher avait parlé un peu durement; la pauvre fille, blessée au cœur, s'avança vers la porle, et, d'une voix affaiblie, elle murmura un triste adieu. Sans doute elle espérait qu'il ne la laisserait point partir, qu'il viendrait à la porte, qu'il la prendrait dans ses bras et la consolerait par un baiser ; mais il n'en fit rien : il oubliait, l'ingrat, que Rosine n'était pas une fille d'Opéra; il croyait qu'elle/atsait semblant, comme toutes ses comédiennes sans cœur et sans foi. Rosine ne faisait pas semblant : elle écoutait sa na'fve et simple nature ; elle avait donné tout ce qu'elle pouvait donner, plus que son cœur, plus que son âme ; il n'était pas étonnant qu'elle se révoltât d'Être aimée si légèrement, comme par hasard. Elle ouvrit la porte, elle se tourna vers Boucher ; un seul regard tendre l'eût ramenée à ses pieds ; il se contenta de lui dire, comme il eût dit à la première venue : ■ Ne faites pas tant de â;ons. » Ces paroles indignèrent Rosine, t C'est fini, » dit-elle. Au même instant, elle ferma la porte. Le bruit de ses pas vint jusqu'au cœur de Boucher ; il voulut s'élancer vers l'escalier, mais il s'arrêta à la pensée qu'elle reviendrait. Une autre serait revenue : Rosine ne revint pas. Avec elle, Boucher perdit tout espoir de vrai talent. La vérité était venue à lui dans toute sa force, sa grandeur et sa , beauté ; il ne put s'élever jusqu'à elle. Il se mit à la recherche de cette mystérieuse apparition qui personnifiait si poétiquement son idéal.
En vain U courut le beau monde en compagnie de .Pont-de-Veyle et du comte de Caylus. Il fut de toutes les fêtes et de tous les spectacles, de toutes les promenades et de tous les soupers : il ne découvrit pas celle qu'il cherchait avec une si folle ardeur. Rosine n'était pas tout â tail bannie de sa pensée ; mais dans ses souvenirs la pauvre fille n'apparaissait jamais seule : il voyait toujours son image en regard de celle de la dame inconnue. Un jour cependant, comme il contemplait