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sa Vierge inachevée, il sentit que Rosine était encore dans son cœur ; il se reprocha l'abandon où il la laissait ;
il résolut d'aller sur-le-champ lui dire qu'il l'aimait et qu'il l'avait toujours aimée. 11 descendit et s'avança vers la rue Sainte-Anne, malgré ua encombrement de fiacres et d'équipages. Une jeune fille passait de l'autre côté de la rue, un panier à la main. 11 reconnut Rosine. Hélas ! ce n'était plus que l'ombre de Rosine ; la douleur l'avait ravagée, l'abandon l'avait abattue sous ses mains glaciales. 11 voulut traverser la rue pour la rejoindre ', un carrosse l'arrêta au passage, une femme mit la tête à la portière. « C'est elle 1 » s'écria-t-il tout éperdu. Il oublia Rosine, il suivit le carrosse, résolu à toute aventure ; le carrosse le conduisit à un hôtel de la rue Saint-Dominique. Le peintre se présenta bravement, une demi-heure après. Il fut re;u par le mari avec toutes sortes de bonnes grâces, i Je crois, monsieur le comte, avoir ouï-dire que madame la comtesse voulait son portrait peint par moi. — Elle ne m'en a pas dit un mot; mais je vais vous conduire vers elle dans son oratoire. > Tout aventureux qu'il était, Boucher voulut presque rebrousser chemin ; mais, comtne il était aussi embarrassant de battre en retraite sans raison que d'affronter le péril, il se laissa conduire à l'oratoire.
C'était elle, c'était la pauvre fille sans pain. Elle dit à Boucher que la curiosité, jointe à un peu d'ennui, l'avait entraînée à son atelier pour faire juger sa beauté, une bonne fois pour toutes, par un homme compétent qui n'aurait pas de raisons pour mendr. i Je vous ai payé une séance autrefois, lui dit Boucher avec passion ; maintenant, c'est à votre tour à m'en payer une. ' 11 fut décidé qu'il ferait le portrait de la comtesse. Le portrait ne fut jamais achevé, tant Boucher prenait de plaisir à le faire.
Après l'ivresse de cette passion, la jeune fille délaissée revint flotter dans les souvenirs de Boucher. En revoyant i3
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la Vierge, où l'artiste pro&ne avait mêlé l'impression de deux beautés, il vît que Rosine était la plus belle. La cohitesse l'avait plus ardemment séduit; mais, une iois le charme passé, il comprit encore que Rosine avait la beauté idéale qui ravit les amants et donne du génie aux peintres. ■ Oui, dit-il avec regret, je me trompais comme un enfant; la beauté divine et humaine, la vraie tumiëre, le sentiment céleste, c'était Rosine ; la séduction, le mensonge, l'expression qui ne vient ni du ciel ni du coeur, c'est la comtesse. J'ai gâté ma Vierge comme un fou ; mais il est temps encore... »
Il n'était plus temps. Il courut chez la fruitière, il demanda Rosine. - Ellle est morte, lui dit la mère. — Morte ! s'écria Boucher, pâle de désespoir. — Oui, monsieur le peintre, morte comme on meurt à dix-huit ■ans, des peines du cceur. Je ne parie que par ouT-dire ; elle a confié à une tante, qui la veillait à ses derniers jours, qu'elle mourait pour avoir été trahie. Vous avez oublié de faire mon portrait. Mais le sien, vous me le donnerez ? — Il n'est pas fini ! • dit Boucher tout défaillant.
Rentré à l'atelier, il s'abandonna à sa douleur; il se jeta à genoux devant la Vierge inachevée, il maudit cette &tale passion qui l'avait détourné de Rosine, il jura de vivre désormais dans le souvenir sanctifié de cette sœur des anges. Après avoir fait un triste retour sur lui-même, il voulut, comme par inspiration soudaine, retouclier à sa figure de Vierge. 1 Non! non 1 dit-il tout à coiip ; en voulant effacer ce qu'il y a de la comtesse, n'effacerai -je point cette divine trace de ma pauvre Rosine ?» Il descendit la toile du chevalet, !a porta d'une main défaillante à l'autre bout de l'atelier, et l'appendit au-dessus du sofa où Rosine s'était assise pour la dernière fois devant ses yeux. Il ne confia son profond chagrin qu'à deux ou trois amis, comme le comte de Caylus, Pont-de-Veyle et Duclos. Quand on
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remarquait chez lut la Vierge inachevée, il se contentait de dire : f Ne me parlez pas de cela, car vous me rappelleriez que l'heure du génie a sonné pour moi. »
En ce beau temps, à moins d'être Rosine, on ne mourait pas de chagrin, on se consolait de tout ; Boucher se consola. Il se rejeta avec plus d'extravagance dans toutes les folies de la vie mondaine.
Il avait passé à côté de la créature humaine telle que Dieu l'a faite, il passa à côté du paysage tel qu'il s'épanouit au soleil. Boucher passa à côté de la nature. Un jour qu'il redevenait raisonnable (ce ne fut qu'une vaine lueur], il sortit de Paris pour la première fois depuis son enfance. Oùalla-t-il? Une l'a point dit; mais selon une lettre à Lancret, il trouva la nature trop verte, lui qui voyait tout en bleu. Il lui trouva des airs canailles. N'est-il pas plaisant de voir un artiste de la force de Boucher trouver i redire à l'œuvre du plus grand artiste ? Raphaël et Michel-Ange étaient bien vengés d'avance, car vous verrez tout à l'heure que Boucher n'était pas au bout de ses critiques. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Lancret répondait à Boucher : < Je suis de votre sentiment; la nature manque d'harmonie et de séduction. > J'aime à me représenter Boucher au milieu d'une bonne campagne un peu rude, cherchant à comprendre, mais ne comprenant rien à ce grand spectacle digne de Dieu lui-même, n'entendant pastous ces hymnes d'amour que la nature élÈve au ciel par la voix des fleuves, des forêts, des oiseaux, des fleurs, de toute créature; ne voyant pas cette sublime harmonie où se confondent la main de Dieu et la main des hommes, la main qui crée et la main qui travaiUe. Au milieu de toutes ces merveilles, Boucher devait continuer son chemin comme un exilé qui foule un sol étranger. Il cherchait ses dieux. Où est Pan? où est Narcisse? où est Diane chasseresse? 11 appelait; nul ne lui répondait, pas même Écho. Il cherchait les mortels qui lui
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étaient &inilîers ; mais où les retrouver, ces fêtes galantes tombées comme des rayons du pinceau de Watteau ? Il ne voyait pas même le pâtre dans la prairie. Rentra dans s6n atelier, il se pâmait de joie sans doute en retrouvant ses jolis paysages roses et bleus, où l'enchantement des fées était répandu. On le surnommait le peintre des fées avec beaucoup de sens ; il n'a vécu, il n'a aimé, il n'a peint que dans le moade des fées.
Après ces deux échecs décisife. Boucher s'abandonna plus que jamais à la coquetterie espiègle et à la grâce maniérée de son talent. Son atelier redevint un boudoir très hanté des comédiennes. Il n'avait pas vingtsix ans ; il était recherché partout, d'abord pour son talent, ensuite pour sa bonne mine. Les académiciens seuls le repoussaient, parce qu'il se moquait un peu de leur gravité, peut-être aussi parce qu'il se moquait de l'art. Maisquelsétaientalorslesacadémiciens? Avaientils le droit, si ce n'est de Troy, Van Loo et Boulogne, de repousser Boucher ? Aux yeux de tous les juges sensés, il remporta le prix de Rome ; cependant l'Académie ne jugea pas ainsi. Il n'en partit pas moins pour Rome : troisième et dernière tentative pour trouver l'art et la nature ; mais il donna raison à l'Académie, car il perdit son temps dans la cité des ans. Il trouva Raphaël fade et Michel-Ange bossu ; il osa te dire tout haut : pardonnez-lui cette profanation ou cet aveuglement. Critiquer Dieu, passe encore, car Dieu a voulu nous laisser quelque chose â faire ; mais Raphaël ! mais Michel- Ange !
Boucher était parti pour Rome avec Carie Van Loo; il revint seul, sans argent, sans études, niant tous les chefs-d'œuvre. Que pouvait-on augurer alors d'un pa-
reil peintre? On ne désespéra pas de lui cependant- « Son esprit l'a perdu, son esprit le sauvera, > disait le comte de Caylus : mot juste et profond qui peint bien le talent de Boucher. En effel, à peine de retour, il redevint à la mode; il n'eut qu'à peindre pour être applaudi ; il eut des commandes à la cour, à l'église, au théâtre \ tous les grands hôtels, tous les châteaux royaux s'ouvrirent à ses nymphes court vêtues. Il travailla le jour et la nuit, se moquant de tout le monde et de luimême, créant comme par magie des Vénus dans des choeurs d'anges et des anges armés de flèches. 11 avait bien le temps d'y regarder de si près I 11 allait, il allait, rapide comme le vent, achevant le même jour une Ftsitation pour Saint-Germain -des- Prés, une Vénus à Cy thère pour Versailles, un dessin pour un décor d'Opéra, un portrait de duchesse et un tableau de mauvais lieu, inspiré tour à tour par Dieu et par Satan, ne croyant plus à la gloire, se donnant corps et âme à la fortune. Durant tout le reste de sa vie, il ne se fit pas moins de cinquante mille livres de revenu, c'est-à-dire cent cinquante mille livres d'aujourd'hui. Il mena grand train. Outre son revenu, il fit des dettes; il afficha la philosophie du temps ; il se moqua de tout ce qui était noble, digne et grand ; il mit en doute Dieu et tout ce qui nous vient de Dieu, la vertu des cœurs, les aspirations de l'âme. I! donna des fêtes royales, une, entre autres, qui lui coûta plus d'une année de travail, fête célèbre appelée la FSie des dieux. Il avait voulu représenter l'Olympe et toutes les divinités païennes. Il s'était déguisé en Jupiter , sa maîtresse, déguisée en Hébé, c'està-dire très court vêtue, avait passé la nuit à verser de l'ambroisie à tous les dieux et à toutes les déesses de contrebande. Les académiciens, malgré ces hauts faits, se décidèrent à accueillir Boucher, dont l'école bruyante avait effacé l'Académie. Boucher, nommé, n'en devint pas davantage académicien. Il continua de vivre es i3.
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enfant prodigue et de peindre en artiste sans foi. Il ne se contentait pas de peindre, il gravait et sculptait ; il a gravé un grand nombre de sujets de Watteau; il a sculpté des groupes et des figurines pour Sèvres. Sa gravure et sa sculpture sont dignes de ses meilleurs tableaux; c'est la même grâce, le même esprit, le même sourire. En se multipliant ainsi. Boucher se répandait partout : on voyait en même temps ses Amours joufflus sur les chenets, ses nymphes sur les pendules, ses gravures dans les livres, ses tableaux de toutes parts. Boucher, qui ne vendait pas ses œuvres à un très-haut prix, devait son grand revenu à sa prodigieuse facilite. Madame GeofTrtn lui avait acheté deux de ses plus jolis tableaux moyennant deux mille éais ; ce ne furent pas d'ailleurs les plus mal payés. L'impératrice de Russie les racheta à madame GeofTrin moyennant trente mille livres. Madame Geoifrin alla au plus vite trouver Boucher et lui dit : , < Je vous avais bien dit que les tableaux sont placés chez moi à hauts intérêts ; voilà vingt-quatre mille livres qui vous reviennent pour l'Aurore et Thétis. » Ce n'était pas la première fois que la bonne madame Geoffrin se livrait à ce commerce; elle avait commencé avec Carie Van Loo.
Peu de temps après son retour de Rome, Boucher devint amoureux d'une jeune fille de la bourgeoisie, élégante comme une duchesse. Il l'aima si éperdument, que, n'espérant pas la séduire, il se résigna à en passer par le mariage, quoique le mariage ne fût pas dans ses habitudes. Devenue sa femme, elle posa souvent pour ses Vierges et ses Vénus; on la reconnaît çà et là dans l'œuvre de Boucher. Mais ce qui était plus digne de lui et d'elle-même, elle lui donna deux filles charmantes, qui semblèrent se modeler sur, les plus fraîches et les