‹ Louis XVIChapitre 31 sur 62 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

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GeotTrin, qui avait recueilli la société de madame de Tencin, donnait deux dîners par semaine, le lundi aux

artistes, le mercredi aux gens de Lettres. Marmontel, qui ne dînait guÈre alors qu'à la condition de dîner en ville, était à table chez madame Geoffrin le lundi et le mercredi. Dans ses Mémoires, il passe en revue les con^vives ', il dit à propos des artistes : ■ Je n'ai pas de peine à m'apercevoir qu'avec de l'esprit naturel ib manquaient presque tous d'instruction et de culture, l^ bon Carie Vanloo possédait à un haut degré tout le talent qu'un peintre peut avoir sans génie ; mais l'inspiration lui manquait, et, pour y suppléer, il avait &il peu de ces études qui élèvent l'âme et qui remplissent l'itnagination de grands objets et de grandes pensées, Vernet, admirable dans l'art de peindre l'eau, l'air, la lumière et le jeu de ces éléments, avait tous les modèles de ces compositions très vivement présents à la pensée, mais, hors de là, quoique assez gai, c'était un homme du commun. La Tour avait de l'enthousiasme; mais, le cerveau déjà brouillé de politique et de morale, dont il croyait raisonner savamment, il se trouvait humilié lorsqu'on lui parlait peinture. S'il fît mon portrait, ce fut pour la complaisance avec laquelle je l'écoutais réglant les destins de l'Europe. Boucher avait du feu dans l'imagination, mais peu de vérité, encore moins de noblesse ', il n'avait pas vu les grâces en bon lieu ; il peignait Vénus et la Vierge d'après les nymphes des coulisses, et son langage se ressentait, ainsi que ses tableaux, des moeurs de ses modèles et du ton de son atelier. »

Boucher devint premier peintre du roi à la mort de Carie Vanloo; il fiit élevé à cette dignité sans surprendre peraonne. On ne s'étonnait plus de rien depuis

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que Madame Du Barry était assise sur le trdae de Blanche de. Castilk. D'ailleurs, tel roi, tel peintre. Louis XIV et Le Bmo, Louis XV et Boucher n'avaientils pas la même majesté ?

Madame de Pompadour et madame Du Barry aimaient le talent de Boucher, Quoi de plus naturel ? Ce talent ne semblait-il pas fait pour les peindre, ces reines de hasard? N'ctail-ce pas encore deux de ces folles muses à qui il demandait ses inspirations? N'avaient-elles pas la grâce coquette, l'œil voluptueux et la bouche souriante qui faisaient le charme des femmes de Boucher ?

De toute cette génération couronnée de roses fanées, Boucher mourut le premier, au printemps de 1770, le pinceau à la main, quoiqu'il fût malade depuis longtemps. Il était seul dans son atelier ; un de ses élèves voulut entrer: < N'entrez pas, t dit Boucher, qui peut-être se sentait mourir. L'élève referma la porte et s'éloigna. Une heure après, on trouva le peintre François- Boucher expirant doantun tableau de Vénus à sa toilette.

11 donna te branle ; tous les peintres galants, tous tes abbés galants, tous les poètes galants le suivirent bientôt chez les morts, le roi de France à leur tête, appuyé sur son lecteur ordinaire, Moncrif, qui ne lui avait jamais rien lu, et sur son femeux bibliothécaire, Gentil-Bernard, qui n'avait feuilleté que les jupes de l'Opéra, J'aime à me représenter ce tableau moitié funèbre et moitié bouSbn de tous ces hommes d'esprit qui panaient gaiement, mais qui s'obstinaient à dire un bon mot avant de mourir, pour mourir comme ils avaient vécu. En peu d'années, on vit descendre dans la tombe tout ce qui avait été l'esprit, la joie, l'ivresse, la folie du dix-huitième siècle. Sans parler de madame de Pompadour, de Boucher, de Louis XV et des comédiennes célèbres, comme madame Favart et made-

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moiselle Gaussin, ne voit-on pas, dans le lugubre cortège, Crébillon et ses contes libertins, Marivaux et ses fines comédies, l'abbé Prévost et sa chère Manon, Panard et ses vaudevilles, Piron et ses saillies. Dorât et ses madrigaux, l'abbé de Voisenon et les enfants de Favart, son œuvre la plus certaine ? Qui encore ? Rameau, Helvétius , Dudos, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, d'Alembert, Diderot; est-ce assez? Que va-t-il donc rester pour finir le siècle ? Il restera la reine Marie-Antoinette, qui a aussi vécu de cette insouciance, qui a souri comme les femmes de Boucher, qui sera punie pour tout ce beau monde , qui mourra sur la guillotine , autre Calvaire , entre une fille de joie, madame Du Barry, et un roi de la populace, Hébert, qui mourra avec la dignité du Christ, couronné de cheveux blanchis durant une nuit d'héroïque pénitence.

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L'histoire de Boucher a sa logique : la vie du peintre concorde avec son œuvre ; il n'y a pas plus de vérité dans cette passion que dans cette peinture : il faut pourtant prendre l'une et l'autre comme l'expression d'une époque. C'est par là d'ailleurs que Boucher a survécu ; il a cela pour lui , qu'il fut bien de son temps , qu'il nous en montre un côté très vrai dans son mensonge. Cette peinture n'a pas une valeur absolue dans les annales de l'art : c'est à peine un épisode d'un intérêt restreint ; c'est une dégénérescence. Entre deux époques sérieuses, cette frivole période s'efface. Le dix-hùitième siècle est l'enfant prodigue d'un âge digne et grave. Boucher est à Le Sueur ce que Fontenelle est à Corneille. L'afféterie a tourmenté les types, l'esprit a gâté le naturel, et la beauté, cette loi éternelle de l'art, n'est plus désormais qu'un gracieux caprice.

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Boucher, longtemps surnommé le peintre d'éventails, semble-t-iiréclamerun jugement approfondi? En disant qu'il fut le peintre des grâces coquettes, n'a-t-on pas tout dit? En consultant plus femilièrement sa personne et son œuvre, oo n'ose prononcer ainsi d'un seul mot. Plus d'une grande inspiration a passé dans son âme; plus d'une fois le souvenir de Rosine a tressailli dans son cœur. La nature a sur nous des droits éternels ; nous avons beau la fuir, eUe nous ressaisit toujours. Ne jugeons donc pas Boucher au passage ', feuilletons son oeuvre d'une main patiente. N'ya-t-il donc rien de grand ni rien de beau sous ses séductions mensongères ? La lumière du soleil et la lumière de l'art n' ont-elles jamais éclairé ces paysages et ces figures ? Boucher n'a-t-il pas une seule fois saisi la vérité ?

La grande galerie du Louvre n'a pas un seul de ses meilleurs tableaux. 11 me semble cependant qu'il a bien mérité une petite place en belle lumière entre ses amis Watteau et Greuze. Qui donc se plaindrait de voir comment peignait, il y a cent ans, celui qui fut peintre dil roi. On a en France une singulière façon d'être national. On fait si bien l'hospitalité aux étrangers, qu'il ne reste plus de place pour les hommes du pays. Depuis quelques années, il est vrai, on a accordé droit d'asile à Boucher dans une galerie qui ressemble fort au cimetière de l'art, à en juger par le silence et la solitude qui y régnent *, Il y a donc là des tableaux du peintre de Louis XV, entre autres les premiers chapitres de ses Amours pastorales. Rien n'est plus doux au regard^ on s'avance dans le bleu, l'œil se perd dans le mystère voluptueux du paysage, on sourit à ces reines déguisées en bergères, on suit au vol ces colombes

* Ces pages étaient écrites dans la Revue des DeuX'Monda avant l'inauguration de la galerie de l'École française.

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amoureuses, on s'égare tout ému dans ces bosquets odorants empertés d'eau de Lubin. Où va-t-on ? sur les bords du Lignon ou dans les sentiers de Cjthère? De quel Éden rose et fleuri foule-t-on l'herbe naissante? Le rêve ne dure qu'un instant, ce paradis terrestre n'a jamais existé ; ces bergers n'ont jamais vécu ; ce sont de pâles ombres de Watteau, que Boucher a ranimées avec des roses. On s'en éloigne bientôt, sans garder le charme qui vous avait saisi à la première vue, mais en souriant à cet air de magie que Boucher avait l'art de répandre sur toutes ses fautes.

Peur bien juger un artiste de second ordre, il faut le Toir dans son siècle, en face de son oeuvre et de ses contemporains, après l'avoir vu à distance. Il faut l'entendre, pour ainsi dire, et non prononcer par défaut. Si Boucher pouvait nous parler, il nous dirait : ■ J'ai TU ce qui se passait autour de mot ; j'ai vu que la religion, la royauté, le génie, toutes les grandes choses s'altéraient, succombaient, s'effaçaient. Pouvais-je devenir un homme de génie au milieu de tous ces nains? d'ailleurs, en avais-je l'étoffe ? Je me suis mis à la taLlk: de tout le monde. On riait, on faisait l'amour, on se grisait après souper. J'ai ri, j'ai fait l'amour, je me suis grisé : vous pouvez le voir à mes tableaux. Les prêtres se jouaient de la religion, les rois de la royauté, les postes de la poésie ; ne trouvez pas étonnant que je me sois joué de la peinture. Je n'ai fait de mal à personne, du moins par ma volonté. J'ai gagné deux millions à coups de pinceau, c'était autant de pris sur les riches ; j'en ai fait si bon usage, que j'ai laissé à peine de quoi me faire enterrer. Maintenant, si vous voulez savoir à qui je dois mon talent, je vous répondrai que je n'en sais rien ; j'ai aimé Watteau, j'ai aimé Rubens, j'ai . aimé Coustou. »

Watteau, Rubens, Coustou, voilà les trois maîtres de Boucher ; mais il n'a jamais eu l'esprit étincelant du II. i.,<i-,Gooj^lc

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peintre des Fêtes galantes, ni la touche spleadide du grand coloriste flamand, ni la noblesse adorable du sculpteur français. Il est vrai que le marbre ennoblit. A côté de ces trois maîtres, Boucher peut encore se montrer çà et là ; plus d'un homme épris du passé sourira à sa grâce coquette, à son imagination follement enjouée, à la vapeur bleuâtre de ses paysages, aux mystères voluptueux de ses bosquets, à ses figures si fraîches, qu'elles semblent nourries de roses, selon J'eipressioD d'un ancien, Diderot, qui fondait une Encyclopédie, qui inventait le drame bourgeois, qui ouvrait une école de moeurs, ne voulait rien comprendre au peintre de madame de Pompadour et de madame du Barry, d'autant plus qu'il se laissait un peu guider dans ses idées sur la peinture par Greuze, ennemi-né de Boucher. Voici d'ailleurs comment Diderot juge ce peintre avec tout son franc-parler : ■ J'ose dire que Boucher n'a pas vu un instant la nature. Ce n'est pas un sot pourtant ; c'est un faux bon peintre, comme on est un feux bel esprit. 11 n'a pas la pensée de l'art, il n'en a que le concetti '. <•

Boucher, qui a eu plus de cent élËves, n'a pas laissé d'école. Fragonard seul a rappelé souvent la maniËre du maître ; aussi Fragonard, trop épris de Boucher, s'est-il perdu plus avant, avec une nature mieux douée. Greuze, tout en dédaignant Boucher avec son

* De son cdté, Grimm cherche le concetti en parlant ds Boucher : f Un homme d'«sprit l'appelle le peintre des îéeti En efièt, dans l'empire de la féerie, Son coloris pourrait très bien paraître très beau. Ces chairs couleur de rose ne peuvent aller qu'aux fées. Il peint le lever et Je coucher du soleil, Apollon, à son petit lever, a l'air d'un pantin, el dans le tableau du Coucher, lorsqu'il arrive chez Téthys, il a l'air et l'attitude d'un homme qui s'en va avec regret, ce qui est un contrc-sent horrible. ■

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