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sans le savoir, les premières folies de son cœur : c Oii vas-tu ? — Je ne sais pas, mais je pars, — Quelle folie ! — Est-ce que l'oiseau, quand il sent palpiter ses ailes, n'a pas raison de s'êkncer dans l'espace ? Christophe Colomb aussi était un fou quand il partait pour découvrir un nouveau monde ! — Comme il te plaira, mon entint. Pour moi, l'univers c'est le seuil de la maison; mais j'ai trop de philosophie pour te condamner à la prison, fût-elle dans la maison natale, la maison où est morte ta mère et oii je chante ta jeune sœur. Adieu. Quand tu auras découvert un nouveau monde, le monde bruyant de l'esprit, où l'on n'a pas le temps de vivre avec son cceur, ui reviendras peut-être demander un peu de silence au coin de Aion feu. Moi, dans ma simplicité, je compare le monde à l'Opéra ; tout ce bruit, toutes ces lumières, tout cet éclat, tous ces grands aîrs ne valent pas un petit air du vieux Lully, joué le soir à ma fenêtre sur mon pauvre violon, devant cette giroflée sauvage, quand le soleil n'a plus qu'un rayon. — C'est vrai, dit La Tour, qui avait eu comme une vision de l'avenir : j'irai à Paris, j'y deviendrai riihe, tout le monde reconnaîtra mon talent, je serai premier peintre du roi ; mais peut-cire qu'au milieu de mon triomphe inespéré, ma seule joie sera d'écouter, par le souvenir, ce doux violon qui a le secret de mon cœur. Adieu ! » La Tour essuya une larme et partit. Il e^staitencore au dix-huitième siècle, en assez grand nombre, des écoles de peinture dans les provinces. On allait à Rome, on passait à Paris ; mais on revenait avec l'amour du pays féconder l'humble école d'où on était parti. Reims, grâce au sacre des rois, cultivait le luxe : la fleur du luse, c'est l'art. Il y avait à Reims toute une compagnie de peintres : les uns payés par les églises et les couvents, les autres par les familles qui voulaient leur portraiture. De Saint-Quentin à Reims, il n'y a pas loin. La Tour, n'osant d'abord s'aventurer s Paris,
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avec un talent au moins douteux, puisqu'il n'avait pas eu de maîtres, alla d'abord â Reims pour essayer ses forces; là, apris quelques portraits, comme il allait partir pour Paris, il lui vint cette bonne idée, qu'en peinture il vaut toujours mieux étudier les morts que les vivants. Il avait vu un tableau de Rubens, et îl partit pour les Flandres.
Arrivé à Cambrai, la maîtresse d'hôtel, qui était jolie et digne d'être écoutée, lui conseilla de s'arrêter dans cette ville, où la diplomatie européenne était alors réunie. Quoique profondément artiste, La Tour n'était pas un paysan du Danube, ni un bohème hyperbolique vivant du hasard. C'était un peintre bien élevé, comme il y en a quelques-uns. Je ne les défends pas. 11 aimait les beaux habits, le beau monde, les belles manières et les belles conversations. Huit jours après son arrivée à Cambrai , on parlait de son talent ; huit jours encore, on parlait de son esprit. Il fut bientôt recherché comme l'eût été Largillière tuiméme arrivant de Paris. La Tour jugea à propos de ne pas dire qu'il venait de Saint-Quentin, L'ambassadeur d'Angleterre, ravi de ses pastels et charmé de ses reparties, lui offrit à brûle-pourpoint de l'emmener à Londres, en son hâtel, où sa famille serait la sienne. 11 devait partir bientôt. La Tour he savait que répondre à cette amitié enthousiaste, quand une petite aventure galante lui vint donner une résolution subite.
Il rencontra un soir dans un cercle diplomatique une jeune dame beaucoup plus Espagnole que Française ou Flamande, quelque fille posthume d'un don Juan coureur d'aventures. Elle était fort jolie et fort coquette ; elle aimait le monde ; mais , comme beaucoup de femmes du Nord et du Midi, elle n'avait de passion sérieuse que pour elle-même, Elle avait épousé un ^ntiUâtre de la province qui raffolait d'elle, et lui
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faisait croire çâ et là qu'elle l'aimait. La Tour ne doutait pas de cette conquête. Elle l' écouta d'abord avec un charmant sourire , mais elle lui répondit bientôt par un éclat de rire: Quoique la gaieté en amour soit de mauvais augure, La Tour ne rebroussa pas chemin. Par coquetterie elle lui permit de la peindre. Elle se trouva si jolie dans le pastel de La Tour, qu'elle lui fut un peu moins cruelle. Lui , qui achevait un portrait en trois séances, il fut trois semaines pour retoucher les mains. Le mari n'était pas toujours là. Tout genlillâire qu'il fût, il trempait un peu dans l'industrie, citant pour s'excuser la noblesse de Venise. Il conservait la vertu de sa femme à force d'argent et d'amour, comme d'autres à force d'amour et d'esprit. La Tour s'enhardit au point de vouloir enlever la dame. ■ Non, lui dit-elle en baissant les yeux ; c'est moi qui vous" enlèverai. Soyez à minuit sous mes fenêtres. — Comment! une échelle de soie? — Silence!
La Tour était un homme de trop bonne compagnie pour demander où serait le mari. Il se contenta de dire qu'il se trouverait à minuit sous les fenêtres de la dame avec son épée. A peine de retour à l'hôtellerie, la fille de chambre de ta dame, une belle Famande, joufflue comme la Diane de Jordaens, vint l'avertir que tout était arrangé pour l'aventure. « Vous passerez par la fenêtre. — Mais la chambre à coucher de votre maîtresse est au deuxième étage; comment voulez-vous que je passe par la fenêtre? — Rien n'est plus simple, vous verrez. Je viens ici pour vous recommander un silence de statue. >
L'air mystérieux de cette fille émut un peu La Tour. II pensa que la nuit serait rude. ( Après tout, dit-il en donnant un écu à cette fille, je me consolerai gaiement, si je me trompe de porte en chemin, pourvu que je rencontre cette belle Flamande, toute fraldie
et toute rubiconde, une goutte de vin sur une boule de neige, v Cependant, minuit sonne ; tous les carillons de Cambrai chantent sa victoire et redisent les battements de son cœur. La fille de chambre ouvre une petite fenêtre et lui fait signe de monter dans un panier à jour disposé contre la maison et attaché à une corde. Ce panier était destiné depuis longtemps à feire le voyage du rez-de-chaussée au grenier, comme cela se pratique en maint endroit. La Tour pensa que sa dignité était compromise ; mais quand on est amoureux et qu'on porte une épée, on ne s'arrête pas à dépareilles considérations. I! monta bravement dans ce char aérien et se recommanda aux blanches colombes de Vénus. Le bruit criard de la pouhe ne parvint pas à le rappeler à la vérité prosaïque de son voyage. 11 monte, il monte, il monte. Voilà qu'il touche au versant du mont Hymette. A travers les rideaux de damas, il voit se dessiner une ombre adorée. C'est elle. Elle vient à lui, elle soulève les rideaux, elle ouvre la fenêtre... enfin 1 II va lui saisir la main. La lune vient éclairer cette page de roman que, plus tard, Fragonard a écrite pour la galerie de la Duthé. Ah 1 que la dame est belle dans son galant déshabillé, avec ses cheveux qui tombent en cascades sur le marbre bruni de son épaule 1 Déjà La Tour atteint à la balustrade du petit balcon : encore un mouvement ascensionnel de la robuste Flamande, le voilà au paradis idéal des coureurs d'aventures ; mais le mouvement est en s redescend malgré lui, et le voilà i pieds du paradis. C'est bien la vie et ses ascensions 1 Dès qu'on arrive au ciel, on en redescend avant d'avoir bu l'arôme do'nt s'enivrent les anges, t Eh bien, monsieur La Tour, dit la dame d'un air surpris, vous ne Venez pas? — Sacrebleu, Jeanneton, Vous ne savei pas ce que vous faites ! cria La Tour à la Flamande. — Chut ! dit la dame, vous allez réveiller mon mari.
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— Eh bien, madame, avertissez vous-même cette fille, ou bien descendez avec moi. Voyez, me voilà comme Tantale'. » A cet instant, une autre fenêtre s'ouvrit. Le gentillàtre se pencha et demanda ; « Qui vive ? » La Tour tira son épée. i Qui vive ? dit encore le mari.
— Je désire conserver l'anonyme, répondit La Tour, sans trop savoir quelle figure faire. — Qui que vous soyez, répondit le mari, ]e vous souhaite une bonne
La fenêtre de la dame et la fenêtre du monsieur se fermèrent, comme si elles eussent obéi à la même pensée. La Tour avait trop d'es^jrit pour ne pas reconnaître là une comédie jouée avec lui et contre lui. Encore, si l'on eût baissé le rideau 1 II était sur un théâtre plein d'écueils ; il ne pouvait ni aller ni venir, n: descendre ni monter, t Voilà, dit-il, que je prends une leçon de libre arbitre. Tout bien médité, l'homme est le jouet de la destinée. Cette Flamande qui tient la corde est une des mille ipiages de la fatalité. Cette corde, c'est le fil de ma vie. i
Après une demi-heure de philosophie, La Tour se mit en colère. Il était né raisonneur; à tout événement, il commençait à discuter avec lui-même. < Quoi ! s'écria-t-il tout à coup, j'ai une épée et je ne puis me venger ! • Il mesura du regard toutes les distances. Il ne pouvait s'approcher de ta muraille, il était à quinze pieds du sol; il ne lui restait que sa patience. Cepen.dant, il avertit le mari qu'il allait saccager sa maison s'il ne donnait des ordres pour sa délivrance. Le mari rouvrit sa fenêtre et l'avertit charitablement que, s'il faisait du bruit, tout le voisinage serait sur pied, et qu'il serait hué comme un amoureux transi. La Tour continua à faire de la philosophie. Le croira-t-on, 11 finit par s'endormir.
Quand il s'éveilla, le jour était venu, quelques paysans chassaient leurs ânes vers la place, car c'était le
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jour du marché, f Bastien, ne vois-tu pas celui-là qui tient là-haut son épée dans le panier à salade ? — Estce que le carnaval se fait maintenant à la mi-juillet ? — C'est don Quichotte qui combat contre les moulins à vent. » La Tour envisage avec effroi t sa position délicate. • Les rires des paysans éveillèrent les voisins ; ce fut un hourra dans la rue. Toute la canaille était sous les fenêtres, quand la Flamande renvoya l'amoureux sur le pavé. « D'oil venez-vous ? — Du ciel. — C'est cela, le ciel du lit I > dit un malin.
Ce mot sauva La Tour ; les huées furent pour le mari. Le pauvre homme avait préparé avec beaucoup de sollicitude la mise en scène de cette comédie ; il eut beau vouloir passer du côté des rieurs, il fut bientôt obligé de quitter la ville. L« sentiment public a toujours raison.
Cependant, le jour même de l'aventure, La Tour était parti pour Londres, avec des recommandations de l'ambassadeur d'Angleterre. La renommée et la fortune l'attendaient dans cette capitale, où Reynolds, ■ le seul peintre anglais, » n'était encore qu'un enlant. Presque à son arrivée, il reçut ce billet ; • Depuis que je ne vous vois plus, je vous aime. Depuis que vous êtes parti, je vous cherche. • C'était la femme du gentillâtre. O singularité du cœur ! Elle s'était d'abord amusée des malices de son mari contre La Tour. Mais cette nuit même où La Tour payait le crime de l'avoir aimée, elle se promettait de venger La Tour.
A Londres, La Tour chercha, car le billet n'indiquait pas d'autre rendez-vous que celui du hasard. Un matin, il fut mandé par une lady, pour faire son portrait. Cette lady, c'était la dame amoureuse. On ne dit pas s'il fit son portrait. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il passa trois ans à lui chanter qu'elle était belle, sur la gamme amoureuse. Cette jolie femme, tout Espagnole de figure et de cœur, apprit à peindre au iS