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iyO LE DIX-HUITIÈME SIECLE
pastel et donna à son maître plus d'une leçon fertile.
Pourquoi aitje conté cette histoire ? Parce que La
Tour la contait lui-même. L'amour est à l'étude de
l'art ce que la philosophie est à l'étude des langues ;
t de l'œuvre, c'est le dernier
La Tour, cependant, disait qu'il y avait moins l(»n de Londres à Paris que de Saint-Quentin à Paris. Il s'embarqua pour ta France avec quelques poignées d'or, ne doutant pas de son étoile.
A son arrivée à Paris, il se donna pour un peintre anglais qui voyageait par distraction. Il se présentai l'atelier de Largilliére un jour que Voltaire se faisait peindre. La Tour, qui avait étudié à Londres toutes les thèses philosophiques alors à la surface, commença par émerveiller Voltaire par la puissance de son raisonnement. « Et moi aussi je suis peintre, dit-il à LargilUâre, mais je ne suis qu'un peintre anglais, un vraî barbouilleur de hasard. Voyez plutôt. » A son tour, il se mit à peindre Voltaire. Après deux heures de travail et de conversation, Largiltière s'écria : < Ah 1 milord, j'irai apprendre à peindre à Londres ! — Et moi, dît Voltaire, j'irai y apprendre à penser. ■
II y a cent ans, l'anglomanie était la maladie à ts mode. On vivait en France, on se promenait en Italie, on aimait en Espagne, on pensait en Angleterre. Qui disait Anglais, disait philosophe. Aussi, nos derniers marquis faisaient tous le voyage d'Angleterre pour y apprendre à penser, t à panser les chevaux 1 • disait Louis XV, qui était un homme d'esprit parmi les rois. La Tour fit, avec beaucoup de prestige, son entrée dans le monde ; il se disait Anglais ; il faisait sonner haut son or et sa philosophie ; il avait du talent et de ta figure. Voltaire eut à peine le temps de le recommander, tant ta renommée était soudaine avec ce nouveau venu.
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Mignard n'avait été souvent que te triomphe du mensonge de l'art. La Tour arriva presque toujours à un plus beau triomphe : il peignit les femmes comme elles étaient et comme elles voulaient être. Le pastel lui donnait tous les lis, toutes les roses, tous les sourires. C'était la vérité pourtant, mais la vérité vue par le poète ou par l'amant ; la vérité vue par le peintre sous le rayon de la poésie ou de l'amour. Quel éclat ! quelle transparence ! quelle lumière ! Quand on entrait dans l'atelier de La Tour, on se demandait d'abord, à la vue de ces admirables figures, qui semblent détachées d'une galerie idéale, si c'était l'atelier d'un peintre ou d'une fée ; mais, presque aussitôt, on reconnaissait l'accent humain à toutes ces têtes charmantes. C'était la féerie de l'art, et non la féerie des Orientaux. Mignard n'est qu'un faux grand peintre, avec ses pinceaux ; La Tour, avec ses crayons, est un peintre sérieux qui arrive à l'efTet, à la couleur, au caractère.
La Tour dessinait mieux qu'aucun peintre de son temps. Il avait lutté bravement avec la nature, sans s'inquiéter des règles, car il savait bien que les règles ne sont qu'à l'usage de ceux qui n'osent pas, esprits timides qui ont peur de dire une bêtise quand ils aventurent un mot spirituel n'ayant pas encore couru le monde. La Tour voyait la nature incorrecte au point de vue de la règle, mais correcte au point de vue de l'expression, du mouvement, de la vie. Il sacrifiait saiis façon la ligne conventionnelle, il ne se contentait pas d'un seul type, comme la plupart des peintres qui donnent à la Vierge et à Vénus le même air de tête ; il était varié comme la nature. Aucun de ses portraits ne ressemblait à un autre, mais tous ressemblaient à l'original. Il faisait ressemblant comme un grand portraitiste et comme un peintre d'enseignes à la fois. La nature est savante et bëte en même temps. L'atelier de La Tour était le mieux hanté de tous les ateliers du
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dix-huitième siècle. On y venait de ta cour. Le maréchal de Saxe y rencontrait le prince de Conti ; Helvétius y discutait avec Jean-Jacques Rousseau. La Tour prenait trop souvent la parole pour la philosophie et pour ta politique. 11 avait étudié tous les systèmes qui gouvernent tes sentiments et tes peuples, depuis Platon jusqu'à Cromwel, depuis Jésus-Christ jusqu'à Fénelon. Il croyait fermeoient, comme tous ceux de t'Eacydopédie, que la France aurait, ainsi que l'Angleterre, sa révolution. Plus d'une fois, à Versailles, en peignant Louis XV, ou en peignant une princesse en présence du roi, il se permettait quelques conseils détournés, quelques avertissements dangereux à donner. C'est La Tour qui prépara à Louis XV le seul mot de ce roi que l'histoire ait enregistré : t Sire, lui disait-il en vantant la politique de l'Angleterre, nous n'avons pas de marine ! — Et celles de Vernet, monsieur La Touri I répondit le roi, renvoyant ainsi te peintre à ses pastels avec beaucoup d'esprit et de dignité. Cependant, Louis XV aimait La Tour, et, le plus souvent, il voulait bien reconnaître avec lui que la France passerait par une régénération sociale. < Mais après moi le déluge ! > disait le roi pour achever toutes les conversations.
Pendant près de cinquante ans, La Tour eut ses libres entrées à la cour de France*. Il était toujours bien accueilli à Versailles , que la reine s'appelât Marie Lecztnska, madame de Pompadour, madame du Barry, ou Marte-Antoinette. Dans les salons de Paris ou de Versailles, il avait la réputation d'un beau causeur. Il était écouté comme Chamfort et Rivarol.
* Il n'était cependant le courtisan de personne. ■ Mon talent est à moi, s disail-il. Jamais il ne voulut terminer les portraits des deux sceura du roi, parce qu'elles l'avaient fait attendre. 4 Je ne pOK pas, moi, ■ disait-il fiircDMat.
Tout ce qui porta un nom glorieux, â quelque titre que ce soit, depuis la Régence jusqu'à la Révolution, fut peint par La Tour; hommes de cour, hommes d'Ëglise, hommes d'épée, hommes de lettres, femmes du monde, femmes de théâtre, vertus à tous les degrés, tout passa à l'atcUer de ce peintre charmant, si sérieux sous les roses, si lumineux sous le brouillard, si éner* gique dans sa pâleur.
II s'était retiré à Auteuil;il voulait y mourir; maijil eut, à quatre-vingt-deux ans, le mal du pays. Il n'avait pas oublié sa bonne ville de Saint-Quentin. Il y avait fondé une école gratuite de dessin. Né charitable, et républicain, il ne voulait pas qu'on se souvînt de lui pour son talent, mais pour ses bienfaits. A Saint- Quentin, les petits enfants pauvres, les femmes en couche sans foyer, les vieillards sans abri, redisaient son nom avec reconnaissance. Il avait mis plus de cent rnille francs à la disposition du mayeur de la ville pour ces œuvres de charité. Il avait versé au trésor cinquante mille francs pour la création d'une école <ie dessin. Quand on lui parlait de son grand cœur, il répondait, comme Jean-Jacques Rousseau : t On n'a rien fait quand il reste quelque chose à faire. ■
11 vécut encore quelques saisons à Soint-Quenlin. 11 y mourut la veille de la Révolution, âgé de quatrevingt-quatre ans, comme son ami Voltaire. Le chanoine Duplaquet écrivit sur son tombeau : Bon citoyen, — esprit juste et orné, — c<xur droit et généreux, enfin trente-deux lignes de style lapidaire, c'est trente et une lignes de trop. Ci-gît La Tour ! pas un mot de plus : car ce nom rappelle un homme et un artiste.
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VERO^sr
Vemet n'est qu'un peintre de marines avec les peintres d'histoire, mais c'est un peintre d'histoire avec les peintres de marines. Il était né historien. S'il peignait te paysage, c'était dans le grand caractère. Il aimait les ruines, les torrents, les orages, tous les grands traits de la nature. C'était un Salvator Rosa qui voyait moins sombre. Son pinceau, tout hérissé dansU tempête, avait un sourire sur le rivage.
Singulière destinée ! il part d'Avignon pour aller à Rome. Il décide qu'il ira par terre, un ami l'entraîne dans un navire qui part de Toulon. Une tempête éclate sur eux, Vernet est effrayé et ravi des terribles beautés de, la mer ; comme le doge, il lui jette son anneau des fiançailles et s'écrie : ( Moi aussi j'épouserai la mer. >
Ce (ut une belle et féconde existence. Toutes les portes s'ouvrirent devant lui au premier coup de marteau, celles de l'Académie et celles de Versailles. II fiit célèbre, il fiit riche et il fut heureux. Qui donc jusqu'à lui avait vu le bonheur de compagnie avec la fortune et la renommée ? 11 mourut en se voyant survivre dans son fiU Carie Vernet*. C'était en 1789. II avait vu toutes les tempêtes : il se coucha sur le rivage aux premières vagues de la Révolution.
£n 1750, les Parisiens ne connaissaient pas la mer; on allait voir les marines de Vernet comme on va aujourd'hui à Arcachon ou à Dieppe ; c'était comme une révélation ; aussi tous les poEtes chantaient cet
* Tel pèrt, tel fils, avait prfdh Voltaire, quand le vieux Vernet lui préceoU le jeune Carie.
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LES SCULPTEURS ET LES PEINTRES IjS
intrépide clierchenr de tempêtes qui se faisait attacher au mât du vaisseau, non pas pour tiiir les syrënes. mais pour les voir de plus près, ces Muses de la tempête.
Les poëtes ont beaucoup chanté Vemet :
Sous sti doigti créateurs naît un autre univers.
Phibus, sur le trône des airs.
Imprime son image au'sein d'une onde pure;
Plus loin la foudre et les éclairs Percent le voile épais d'une nuée obscure ;
Ceit Vemet, non, c'est la nature.
Avec Chardin, Vernet représenta le réalisme. H sentait fortement et peignait avec passion ; le praticien était à la hauteur de l'artiste, mais sa palette était plus froide et plus pâle que celle de Chardin. Il avait pour la nature et pour la mer un respect profond qu'il a imprimé dans ses Tableaux. En voyant ses ciets, ses eaux, ses horizons, on sent que l'artiste a écouté les voix mystérieuses de l'infini, tout en regardant d'un œil sûr les effets de lalumtËre, du mouvement et de la perspective ; il connaît les arbres, les chevaux, les vaches, le flux etle reflux, les lacs et les torrents, les rocherset les ruines, les ciels sereins et les ciels furieux, te clair de lune et le rayon de soleil, comme s'il eût vécu en femiliarité intime avec tout cela, de la même vie pittoresque, de la même vie terrestre, humaine et divine. C'était un homme d'un sens profond, dont le succès n'avait pu ébrécher la bonhomie. Il disait : • Me demandez-vous si je fais les ciels comme Claude Lorrain? je vous répondrai que non ; les figures comme Berghem ? je vous répondrai que non ; les arbres comme RuysdaËl, les eaux comme Van-den-Veld, des ruines comme Salvator ? toujours même réponse. Mais si je suis inférieur à chacun d'eux dans une partie, je les surpasse tous dans les autres. .
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176 LE DtX'HUmëME SIÈCLE
Vernet répandait la mer sur ses toiles avec la rapidité des vagues. Il ne lui fallait quelquefois qu'un seul jour pour commencer et achever un tableau. Maïs ces jours-là il avait perdu sa journée, car dans ces œuvres hâtives on ne trouve que sa main. Quand il n'était pas content d'un tableau, il disait, pour se dispenser d'y retoucher: Le temps fera le reste. « Diderot s'y laissait prendre : < Je suis sûr :jue, lorsque le temps aura éteint l'éclat un peu dur et cru des couleurs fraîches, ceux qui pensent que Vernet faisait encore mieux autrefois changeront d'avis. Qu'ils aillent revoir ces ouvrages lorsque le temps les aura peints. J'en dis autant de Chardin : ceux qui prêtèrent ses premiers tableaux à ceux qui sortent de dessus sa palette. Vernet et Chardin votent leurs ouvrages à douze ans de là, du moment où ib peignent, et ceux qui les jugent ont aussi peu de raison que ces jeunes artistes qui s'en vont copier servilement à Rome des tableaux faits il y a cent cinquante ans. Ne soupçonnant pas l'altération que le temps a fait à la couleur, ils ne soupçonnent pas davantage qu'ib ne verraient pas les morceaux des Carrache tels qu'ils les ont sous les yeux, s'ils avaient été sur le chevalet des Carrache tels qu'ils les voient. Mais qui est-ce qui leur apprendra à apprécier les effets du temps? Qui est-ce qui les garantira de la tentation de faire demain de vieux tableaux, de la peinture du siècle passé? >
Que dirait Diderot aujourd'hui î N'avouerait-il pas qu'il a mal apprécié les efTets du temps, que Vemet s'est refroidi avec l'âge et que le reflux est venu trop tôt?
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Le cabaret a été presque toujours l'atelier, le château en Espagne, l'horizon de Lantara, semblable en cela â deux peintres flamands de l'école du cabaret : Brauwer et Craesbeke. Je ne cherche pas à &ire un cours de morale en peinture. Comme certains poËtes, certains peintres ont eu le privilège de descendre dans les ténèbres du désœuvrement et de reprendre leur vol dans les splendeurs de l'art. Que de contrastes frappants. Saint Augustin l'a dit : t Pendant que l'ange des ténèbres étend sur nous les rameaux touffus et enivrants des voluptés terrestres, l'ange gardien, loin de nous abandonner, répand sur notre cceur brûlé la chaste ro* sée du rivage céleste ; il vole au-dessus et tout alentour de nous, comme pour nous couvrir de ses blanches ailes. > Cependant, à force de passer dans la forêt des voluptés, on finit par y laisser la robe de lin ; on s'y déchire peu à peu ; dés que l'âme a subi la première atteinte, le ma] est fait, le mal est pour longtemps irréparable ; !e ciel se trouble, l'imagination perd sa fraîcheur matinale, la pensée ne jette plus çà et là qu'un pâle rayon sans feu et sans lumière. 11 faut que jeuaessi se passe, mais il Ëtut être plus fort que sa jeu-
. On ne sait rien de l'origine de Simon Mathurin Lantara ; on a dit qu'il était né à Fontainebleau ou près de Montargis. Son père était un pauvre peintre d'enseignes venu du Piémont; sa mère, une marchande â la toilette. Il paraît que le mariage fut accompli sans l'assistance du curé. Le peintre et la marchande n'en devinrentpas plus heureux pour cela. Cependant, selon le langage consacré, le ciel bénit leur union, puisqu'ils