‹ Louis XVIChapitre 35 sur 62 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

II. i.,<i-,Gooj^lc

eurent des enfants en grand nombre. Mathurin vit de

bonne heure le triste spectacle d'un père qui s'enivre et qui bat sa femme quand il a le vin mauvais ; Mathurin se promit, s'il buvait un jour, d'avoir le vin bon : il tint parole, comme vous verrez. Dans la maison paternelle, Mathurin connut de bonheur les tristesses de la misère. Il vit pleurer sa mère, il pleura avec elle ; elle finit par se consoler, il n'ose pas dire comment ; il se consola aussi : peut-être aurait-il dû pleurer encore, mais il n'était pas venu au monde pour pleurer toujours. Pour se consoler, lui, il se promena. II avait douze à treize ans à peine que déjà le grand spectacle de la nature s!aniroait pour lui. Fuyant l'école et les jeux, il allait s'égarer nonchalamment dans la forêt, tout émerveillé des vieux arbres moussus, des roches sauvages, des riantes échappées des montagnes entrecoupées d'où le sable coule en fontaines d'argent. I! suivait d'un regard ravi les mille teintes changeantes de la lumière que le soleil prodiguait 9a et là. Le soleil vu à travers le feuilllage était pour lui un tableau magique, A force d'assister à toutes les métamorphoses de la nature, il en surprit les mystères; il ne tarda pas à comprendre l'harmonie du ciel et de la terre ; le frémissement amoureux des plantes quand l'orage s'amoncelle ; l'épanouissement des arbres, des buissons et des fleurs, quand la pluie et le vent d'orage ont passé sur la nature ; la gaieté du matin quand le soleil déchire la brume des coteaux, quand la brise secoue la rosée et le parfum des herbes; la mélancolie pieuse du soir quand le soleil n'a plus qu'un rayon, un rayon pour le clocher si bleu parmi les arbres verts, pour le laboureur qui arrive au bout du dernier sillon, pour la glaneuse qui soupire sous ses bouquets d'épis. Ce spectacle devint une passion pour Mathurin Lantara. Bientôt le jour ne fut plus assez long pour ses vagabondes et poétiques promenades : il passa quelquefob la nuit dans les champs par les beaux clairs de lune ;

LES SCaLPTËURS ET LES PEINTHES 179

il allait s'asseoir au bord d'un étang ou d'un abreuvoir, et là, écoutant le prophétique oiseau de nuit, la t^ inclinée sur la main, il contemplait la lune qui se mirait dans l'eau à travers le feuillage. Il s'était pris d'un S| grand amour pour la nature, qu'il parlait tout haut aux

Lanlara parlait aux arbres, jamais aux hommes. S'il rencontrait un pâtre ou un chasseur, il se détournait bien vite comme s'il eût craint d'être surpris en mau-

Cependant un vieux chanoine de Fontainebleau, qui aimait aussi la promenade, parvint peu à peu à apprivoiser ce jeune sauvage. II le suivit, il hit un jour témoin de ses tendres apostrophes aux marguerites et aux violettes, au soleil et aux nuages ; il lui parla avec tant de douceur et de raison, que Lantara l'écouta avec curiosité, sans songer à prendre la fuite. Le lendemain, pareille rencontre. Le chanoine avait en main les fiibles de La Fontaine. < Saîs-tu tire, mon enfant ? — Oui, dit Lantara, maïs cela m'ennute. ^ Je te donne ce livre qui ne t'ennuiera pas. * Ils se promenèrent ensemble ; au pied d'un banc de sable gigantesque, le chanoine se reposa; Lanlara, sans s'inquiéter de son vieil ami, coupa un bâton et se mit à dessiner à ses pieds. Le chanoine qui a rapporté cet épisode ne dît pas quel était le sujet du dessin; il se contenta de raconter comment Lantara, plus amoureux delà couleur que de la ligne, trouvait des ressources dans les variétés du sable blanc, gris, rouge, jaune, bleu. Il y en avait de tous les tons pgur composer cette mosaïque d'un nouveau genre.

L'automne et Ses feuilles jaunies, l'hiver et son givre brillant avaient aussi du charme pour Lantara. Il suivait la nature pas à pas dans toutes ses ce uvres, oeuvres de vie, œuvres de mort. En automne, il allait dans un ravin désert voir couler les feuilles dans le torrent ; en

l80 LB DIX-HOITIÈHE SIÈCLE

hiver, par les jours de neige, il allait s'attrister devant le solennel tableau de la mort.

De quinze à vingt -cinq ans, on perd la trace des pas de Lantara. On a dit qu'à son arrivée à Paris U était tombé dans l'atelier d'un barbouilleur, qui, frappé de ce jeune talent, aurait nourri et logé Lantara pour prix de son travail, se réservant le droit de signer àson gré les meilleurs paysages. C'est là mot à mot une copie de l'histoire de Bratiwer. On a dit aussi que Lantara avait étudié dans un mauvais atelier de Versailles, chez un peintre de pacotille, qui, moyennant quarante sous par jour, t'obligeait à peindre tes fonds de ses tableaux. Ce sont là de bien vagues indices. J'aime mieux croire que Lantara n'a eu pour tout maître que son pire, le peintre d'enseignes ; son instinct lui a enseigné le reste.

Nous le retrouvons à Paris, toujours seul, toujours pauvre ; il peint des clairs de lune, il crayonne des forêts, mais il ignore son talent. Comment y croirait-il ? Tout le monde vante devant lui les paysages roses de Boucher ; il ne veut pas se résigner à imiter ce mauvais maître, qui ne voit la nature que dans la mythologie. Lantara a été à une meilleure école ; il a vu la nature telle qu'elle est, avec toutes ses magies, sans ■ périphrase et sans hyperbole. 11 ne sait pas dessiner le moins du monde \ mais d'où vient qu'en trois coups de crayon il détache un arbre du ilanc de la montagne, il feit jaillir un torrent sur les roches aiguës ? Cest qu'il a été son maître à lui-même ; il a deviné la peinture comme le Giotto, comme tant d'artistes prédestinés.

Voulez-vous savoir ce qu'il fait de son talent ? Dans une maison noire et chancelante, au voisinage du Louvre, au-dessus d'une fruitière, au-dessus d'une danseuse oubhée, au-dessus d'un sacristain, Lantara a bflti >on nid. Cette demeure du peintre est si nue et

r. .HiT.GoO^lc

LES SCULPTEURS ET LES PEINTRES t8l

ai désolée, qu'un huissier ne voudrait pas y faire une saisie : un grabat, une table, un chevalet, voilà à peu prÈs tout rameublement. On se demande comment le pauvre Lantara a délaissé les beaux paysages de Fontainebleau pour un pareil refiige. Encore si la fenêtre s'ouvrait sur une échappée lumineuse ! mais point. De la fenêtre on n'a pour tout spectacle que des lucarnes et des cheminées ; un peu de soleil dans la fumée. Lantara ne voit jamais ce triste tableau ; son souvenir est grand : il n'a qu'à descendre en lui-même pour retrouver dans toute leur fraîcheur matinale, dans toute leur saveur prinlaniëre, les paysages où il a bercé ses quinze ans. Voyez, il a inscrit çà et là, sur le papier bleu de sa chaifabre, des pages de ses souvenirs j il ne lui faut pour cela qu'un peu de charbon et un peu de craie. Du reste, il ne travaille presque jamais dans cette chambre, à moins que l'inspiration ne l'emporte sur la paresse, ce qui n'arrive guère, puisque l'inspiration ne vient le saisir qu'à la vue d'un verre de vieux vin. Dès qu'il est sur pied, il descend au prochain cabaret ou au prochain café. De part et d'autre, il y a un grand livre à son usage, qu'on lui présente aussitôt son arrivée ; durant les apprêts du festin, il ouvre le grand livre et y fait un dessin en moins d'un quart d'heure : il appelle cela le quart d'heure de Rabelais. ' Les dessins ne restent pas longtemps dans le grand livre, car des amatejirs les payent d'avance. Quand Lantara a festoyé, il va se promener en bon bourgeois de Paris qui n'a rien à faire. C'est un grand enfant naïf comme La Fontaine, s'amusant de tout, oubliant l'heure et le chemin ; c'est l'insouciance proverbiale des artistes. Il rentre pour dîner, tantôt à son café, tantôt à son cabaret, selon le caprice du moment ; c'est la même histoire que le matin : le grand livre est sur la table. Pour enflammer le talent du dessinateur, le cabaretier étale sous ses yeux les plus vieilles bouteilles

de sa cave. Après dîner, Lantara va encore se promener, comme un oisif insouciant qui a tout son temps à perdre. Le soir, ne pouvant plus se promener, il boit pour se distraire. C'est bien le plus aimable ivrogne de tous tes cabarets de la terre. Il a le vin généreux ; chaque verre produit quelque naïveté gauloise, quelque saillie originale. Vers minuit, il rentre gaiement à son triste gîte, et dort comme un prince en son mauvais lit.

Incapable de se conduire dans la vie, il lui a manqué une autre madame de La Sablière. La rêverie oisive l'avait envahi , son esprit s'égarait en mille détours trompeurs ; pour ainsi parler, il n'habitait la terre qu'à l'heure du repas. 11 n'avait d'amour que pour le soleil et les forêts. L'homme ne lui semblait qu'un horsd'oeuvre de la création ; aussi a'avait-il aucune des vanités d'ici-bas. Il cachait son nom et sa vie ; il ne .voulait presque jamais ûgner ses dessins ou ses tableaux. Il aurait pu devenir riche ; mais à quoi bon l'argent dans ses mains? Un jour le comte de Caylus lui paye un tableau cent écus; c'était un clair de lune. Voilà Lantara très inquiet, qui ne sait que faire de la somme : il s'imagine que tous les fripons de Paris sont à ses trousses; chaque passant a des regards louches; il n'ose se promener, il n'ose s'arrêter, il ne rêve plus : c'en est lait de Lantara. Il entre au cabaret, il lui semble ' que les ivrognes eux-mêmes le r&gardent avec convoitise. Il n'ose plus s'enivrer ; enfin, c'en est &it de lui, il rentre à Sa chambre pâle et tremblant. Où déposer les cent écus } sous son oreiller. Il se couche, il ne peut s'endormir, son oreiller est plus dur que de coutume, les cent écus lui roulent 'dans la tête. La porte n'est close qu'à demi : si un voleur passait dans l'escalier 1 mille autres chimères aussi malencontreuses. Il prend un parti violent, il transporte la somme dans le tiroir de sa vieille table. Il se recouche et ferme les yeux ; â

LES SCULPTEURS ET LES PEINTRES l83

peine est-il la proie d'un demi-sommeîl, qu'il croit entendre ces diables d'écus qui dansent une sarabande; c'est une musique vive et perçante qui l'agite au plus haut point; il se réveille en bondissant comme un chevreau; il s'endort enfin pour tout de bon, maïs il n'est pas au bout de ses rêves. Voilà les écus qui se métamorphosent : Lantara voit passer devant lui une solennelle procession de bouteilles ensablées; il veut en saisir quelque chose, mais il ne saisit que l'ombre ; en un mot, U dormit mal, comme un mauvais riche. Le matin, Lantara prit son argent, tout en maudissant les richesses, et descendit au cabaret raconter son infortune; d'honnêtes gens le plaignirent et l'aidèrent, par de belles rasades, à se délivrer de ses écus. Il reprit avec joie son train de vie, sa misère insouciante, sa rêverie vagabonde.

La pauvreté était sa véritable muse inspiratrice; dès qu'il possédait un écu, il ne pouvait plus rien Étire de bon.

On raconte qu'un ^and seigneur, on ne dit pas soi| nom, appela le paysagiste et te voulut loger dans son hôtel. N'osant pas refuser un grand seigneur si dévoué aux arts, Lantara vint s'installer à l'hôtel avec son mince bagage ; il s'y trouva très mal à l'Oise, comme un homme tout à fait dépaysé. Vainement il y voulut peindre ou dessiner : il n'était plus dans l'atmosphère de son talent. Comme Béranger, il avait laissé ses sabots et son luth à la porte. Il s'enfuit sans mot dire, et rentra au cabaret en s'écriant : • Enfin, j'ai secoué mon manteau d'or, i

Lantara sç trouvait à merveille sous le toit de l'ouvrier, devant l'âtre familial égayé par les enfents demi-nus. Là, i! disait tout ce qu'il pensait : 11 parlait de son père qui était pauvre, il se complaisait à raconter d'une façon bizarre ses aventures de cabaret. Cet horizon triste et borné était le sien pour la vie. Que

Page 1