‹ Louis XVIChapitre 36 sur 62 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

II. i.,<i-,Gooj^lc

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lui importaient, en effet, les dorures des palais, à lui qui n'appréciait que les richesses de la nature ?

Lantara n'était pas de son siècle ; le bruit et l'éclat du règne de Louis XV n'avalent pas séduit ni atteint le naïf poëte de la forêt de Fontainebleau. Il n'y avait d'ailleurs pour lui de réel que ce qui n'existait pas. Il était né pour l'insouciance des vallées. Forcé de vivre à Paris, il cherchait à s'abuser en peignant des paysages; s'il buvait, c'était pour s'abuser encore. Pour lui, le vin créait presque les rêves de l'opium, car son ivresse était sereine, assoupie, rêveuse, sinon endiablée comme celle d'Hoffmann, du moins douce et souriante comme un soir d'été. La Fontaine, ivre, vous eût bien représenté Lantara, Cet homme singulier ne vivait pas seulement en dehors de son temps ; U vivait, on peut le dire, en dehors de lui-même. Son corps n'était qu'une guenille grossière dont son âme se couvrait, feute de mieui ; mais entre le corps et l'âme, la prison et la prisonnière, il n'y eut presque jamais d'harmonie. Que de fois, dans le même jour, l'âme s'envolait dans les bois et dans les montagnes pour res* pirer l'arôme des herbes ou s'épanouir sur le buisson avec l'oiseau et la fleur, tandis que le corps restait sur ' son grabat ou se traînait, morne et désolé, dans la salle du cabaret ou dans l'arrière-bou tique de la bouquetière 1

La bouquetière s'appelait Jacqueline. C'était une jeune Picarde dont la bonne mine avait séduit Lantara. Elle était fraîche et gaie, deux trésors de vingt ans. Elle vendait des fîeurs et des fruits, i tout un printemps et tout un automne. • Elle chantait du matin au soir ; sa voix perçante montait jusqu'à la chambre du peintre. Dans la belle saison, il ouvrait sa fenêtre. Son âme, qui voyageait au loin, revenait aus chansons de Jacqueline ; il fermait les yeux et croyait entendre chanter dans les vallées perdues, tant la voix

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avait de fraîcheur agreste. Jacqueline, de son côté, était sensible aux oeillades de Lantara ; quand elle le voyait ivre, elle le plaignait du fond du cœur. Plus d'une fois il arrivait que le peintre, ne pouvant monter, s'arrêtait au rez-de-chaussée, grâce à la charité plus ou moins orthodoxe de la bouquetière. .

Lantara, n'ayant plus de famille, avait trouvé ià une sœur en même temps qu'une maîtresse ; il lui a dû souvent de ne pas mourir de faim, abandonné sur son grabat. Quand il n'avait pas de quoi dîner, elle trouvait mille raisons aimables pour le décidera dîner avec elle ; d'ailleurs, il ne se faisait pas prier longtemps. Dans ses jours de misère, il descendait chez Jacqueline là l'heure du repas : à sa seule façon d'entrer, elle voyait bien qu'il fallait mettre son couvert, car il soupirait en se tournant vers l'âtre. En toute chose elle était sa providence : s'il était un peu malade, elle voulait veiller ; l'hiver, elle partageait son peu de bois, et Lantara avait le bon lot ; le meilleur fruit de sa boutique, la pèche la plus rose et la plus veloutée , la grappe la plus dorée, était toujours pour lui. Jacqueline valait mieux que Thérèse Le Vasseur ; elle était plus belle et plus si'mple : on ne doit pas s'étonner de l'amour que Lantara eut pour elle. Peut-être seraitelle parvenue, dans sa sollicitude, à lui fermer à jamais la porte du cabaret ; mais elle mourut trop tôt pour accomplir cette bonne œuvre. Lantara fut frappé au cœur par cette mort presque soudaine \ il se retrouvait seul et déjà vieillissant ; il perdit courage, et retourna au cabaret avec plus d abandon que jamais. Il ne se consola qu'à grand'peine ; six mois après ce malheur, quand on lui parlait de Jacqueline, il soupirait et pleurait encore, ivre ou non. II ne voulut jamais vendre un joli paysage qu'il avait peint au temps heureux où Jacqueline chantait. Un jour que sa voisine, la danseuse oubliée, lui demandait pourquoi il tenait i6.

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