‹ Louis XVIChapitre 46 sur 62 · C.oo-'k · texte numérisé non relu

C.oo-'k

les ténèbres reviennent plus noires; on a feit un pas, mais on reste en chemin. On désespère ; un autre rayon passe, on veut marcher encore, mais il semble que ce soit un jeu de celui qui sait tout. On manque bientôt de souffle dans cet âpre pays; on rebrousse chemin jusqu'à ce point de départ où il est écrit : f Le soleil de l'esprit ne se lèvera point pour toi. >

Diderot a marché sans effroi dans les ténèbres. 11 est allé loin ; mais pourquoi a-t-il dit à son retour : < Au delà des traces visibles il n'y a rien ! • La philosophie du dix-huitième siècle manque de grandeur et de poésie ; sa raison nous attache à la terre et nous amoindrit l'horizon; son enthousiasme ne nous élève jamais jusqu'aux régions sacrées où l'âme ^épanouit au soufffe de Dieu. Les philosophes du dix-huitième siècle |ne connaissent que Dieu-utile, ils méconnaissent Dieuamour; mais, le jour où l'on a &it Dieu-utile, on a nié Dieu. Le monde marche par amour et va à l'amour. C'est le commencement, c'est la fin du monde. C'est le cycle flamboyant, c'est le serpent de la science se mordant la queue.

Le monde a été ur sentiment du Créateur et non une idée, une expansion et non un dessein. Dieu n'a pas songé à être utile; il a répandu les rayons de sa vie et de sa lumière. Nous sommes les en&nts de Dieu. Les plus mauvais d'entre nous gardent en leur âme un souvenir de leur Maître radieux, comme le torrent le plus impur garde une image du ciel. C'est ce souvenir éternel qui nous élève au dessus de nous-mêmes et qui fait resplendir l'idéal dans notre cœur.

Pour me servir des images de l'Évangile, la terre, ce champ de Dieu où sa main généreuse a semé de bon grain, l'Amour, la Charité, l'Espérance, était infidèle à son maître; l'ivraie poussait parmi le bon grain; l'ivraie, c'est-^-dire la domination, l'égoïsme, la division ; le bon grain allait étouffçr dans le champ sans air ex

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sans soleil, quand le Christ vînt et lui dit : < Relèvetoi, je te soutiendrai contre l'ivraie, et, au temps de la moisson, je te recueillerai , tandis que les faucheurs jetteront l'ivraie au feu. » Voilà ce que le Christ vient dire à celui qui manquait d'air et de soleil, à Lazare. Que dit-il à celle qui manquait de l'amour divin, à Madeleine ? € Tout homme qui boit de cette eau de Samane aura encore soif, mais celui qui aura bu de l'eau que je lui donnerai, n'aura plus jamais soif, car l'eau que je lui donnerai deviendra en tui une fontaine d'eau jaillissante dans la vie éternelle. * Et dans le cœur flétri de Madeleine, le Christ versa une goutte d'eau vive du divin amour. Et elle Alt délivrée des chaînes impures de la volupté. Ses bras qui n'étreign aient que le démon, s'élevèrent jusqu'à Dieu. Le Christ avait protégé et relevé Lazare; il pardonnait à Madeleine et lui rouvrait le ciel- Chaque pas qu'il faisait éloignait le démon du mal, chaque parole qu'il disait proclamait la justice divine ; ei, sur ses pas, l'amour, ce souvenir du ciel, ce beau lys éclos d'un sourire et d'une larme de Dieu, refleurissait sur cette terre maudite comme aux premiers jours du monde.

La philosophie du dix-huitième siècle n'a-t-elle donc pas compris qu'avant elle un Dieu était venu en pèlerinage ici-bas, pour parler d'amour à l'humanité daas un plus beau langage que l'Encyclopédie?

Diderot était le plus passionnné des combattants dans cette ardente armée de philosophes qui s'agitait si bruyamment vers 1760, qui voulait la liberté partout, la liberté de penser et d'écrire, la liberté en fece du roi, la liberté en face de Dieu. D'un seul bond, Diderot

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allait au but, mais l'eathousiasme l'égarait » pour un philosophe il avait trop de l'artiste ; la tête partait en avant, mais soudain le cœur suivait la tête et la dépassait bientôt. Tout en pensant, U se laissait aller à la rêverie. Ce qui lait sa puissance, c'est sa hardiesse qui surprend les plus aguerris, c'est sa fougue échevelée qui a toutes les majestés de l'orage.

On pourrait peindre d'Alembertuncompasàla main, entre Diderot et Voltaire, apaisant la fougue de l'un, tempérant la passion de l'autre.

Voltaire était emporté par le caprice, la colère, la vengeance ; l'éclair fendait la nue, on croTait i l'orage, mais bientôt le ciel redevenait serein.

Comme frappant contraste, représentez- vous d'Alembert timide et discret , n'osant pas dire sa pensée, osant l'écrire à peine dans la solitude du cabinet. D'Alembert, écho agrandi de Fontenelle, ne répandait que le quart de la vérité. Diderot aimait mieux répandre une erreur que de garder une vérité dans le creux de sa main. On peut encore comparer d'Alembert à Montesquieu : c'est le même calme et la même quiétude. Le Géomètre orateur de Gilbert est plus un portrait qu'une satire. Homme toujours tempéré, même aux jours de la lutte, il estlegénie de la patience; il loge la raison sur carapace de la tortue : i 11 ne faut jamais que la raison la prenne le mors aux dents; pourvu qu'elle chemine, c'est assez. ■

La belle lettre de Voltaire à Diderot !

On ne peut s'empîcher d'écrire à Socrate quand les Mélitus et les Anytus se baignent dans le sang et allument les bûchera. Un homme tel que vous ne peut voir qu'avec horreur le pays où vous avez le malheur de vivre. Vous devriez bien venir dans un pays où vous auriez la liberté entière, non-seulement d'imprimer ce que vous voudriez, mois de prêcher hautement contre des superstitions aussi infimes que sanguinaires. Voua n'y seriez pas seul, vous

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auriez des compagnons et des disciples. Vous pourriez y âablir une chaire, qui sérail la chaire de la vérité. Votre bibliothèque se transporterait par eau, et il n'y aurait pas quatre lieues de chemin par terre. Enfin vous quitteriez l'esclaTBge pour 'a liberté. Je ne conçois pas comment un cœur sensible et un esprit juste peut habiter le pays des singes devenus tigres. Si le parti qn'on vous propose sati»f ait votre indignation et plaît à votre sagesse, dites un mot, et on tâchera d'arranger tout d'une manière digne de vous, dans le plus grand secret, et sans vous compromettre. Le pays qu'on vous propose est beau et à portée de tout. L'Ura- □iboui^ de Tycho-Brahe serait moins agréable. Celuj qui a l'honneur de vous écrire est pénétré d'une admiration respectueuse peur vous, autant que d'indignation et de douleur. Croyez-moi, il faut que les sages qui ont de l'humanité se rassemblent loin des barbares insensés.

C'est l'éloqnence de l'esprit qui part du cœur. On dirait Platon parlant à Socrate.

Diderot était rigoureusement panthéiste, aimant Dieu et disant que la terre était un autei éclairé par le ciel. Fier comme un homme libre qui porte le souvenir de ses bonnes actions, il allait sans détour et sans penr, disant que parmi les lâches et les coupables nul n'oserait le suivre.

Titus disait quelquefois : ■ J'ai perdu ma journée. > Diderot disait souvent : f Je n'ai iait qu'un ingrat. »

Diderot n'avait pas toujours habité le bois de rose. Avant que les bonnes fées Catherine et Geoffrin se fussent disputé l'honneur et la joie de l'habiller de soie et d'astrakan, it avait compté plus d'un jour de misère. Que dis-je, la misère ? la &im elle-même, la pâle faîta l'avait saisi un jour de mardi gras. N'ayant pas une obole pour déjeuner, logé dans un cabinet d'hôtel garni, bien plus garni de ses métaphores que des meubles de son hôtesse, il était sorti le matin, se disantque la rue des mascarades lui tiendrait lieu de déjeuner. C'était là un mauvais repas pour un estomac de

vingt ans. Il se'décide à aller frapper, d'une main timide, à quelque porte sympathique ; mais la curiosité avait chassé tout Le monde dehors. Il rencontre un ami : ■ C'est la Providence qui t'a mis sur mon chemin, > s'écrie Diderot. Mais l'autre pressent qu'il va lui demander un écu. • La Providence, mon cher Diderot, je la cherche depuis ce matin ; je n'ai pas un sou vaillant pour faire mes iàrces. » Diderot se détourna et comprit. * Qu'il aille faire ses farces, » dit-il tristement. Et il reprit le chemin de son hôtel, résolu de se coucher pour tromper sa feiim, résolu de mourir plutôt que de frapper une fois de plus à la porte des absents, t J'ai frappé à son cœur, et il n'y avait personne. >

J'oubliais de dire que Diderot n'avait pas soupe la • veille. 11 arrive chez son hôtesse, il veut monter l'es^ calier, mais il se trouve mal et s'évanouit sur la première marche, t Le pauvre garçon ! s'écrie l'hôtesse ; moi qui le croyais dans toutes les folies du carnaval ! ■ ' Elle lui soulève la tête ; Diderot rouvre les yeux et, voyant la charité agenouillée devant lui : t Je meurs de faim, dit-il bravement. — Ce n'est que cela ? i dit l'hôtesse. Et la voilà qui court dans la salle et qui revient au même instant avec un biscuit trempé de vin. Diderot, revenu à lui, se lève, embrasse l'hôtesse et la baigne de larmes : i Je fais ici le serment, s'écria-t-il au second biscuit, de ne jamais fermer ma main si j'ai un écu et si un pauvre me tend la sienne, i

Qu'est-ce que la vertu .' Le sacrifice de soi-même. On peut aussi écrire cette pensée pour épigraphe de la vie de Diderot.

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LK DIX-HtltTlËUE SIÈCLE

Il fut une fois question de recevoir Diderot à l'Académie *; mais il y avait là je ne sais quel abbé inconnu ( que dis-je inconnu ? c'est bien pis, il s'appelait l'abbé Trublet) qui, pour clore la discussion, demanda à lire ce conte:

t Nous avions ici une maîtresse de danse, appelée la Nodin, bonne chrétienne, bonne catholique, mais peu scrupuleuse et se passant volontiers de messes. De bonnes gens bien intentionnés lui remontrèrent que cette longue abstinence scandalisait, et que, pour ses domestiques, ses voisins, les gens du pays, elle ferait bien d'aller quelquefois à l'égUse. Elle se laissa persuader contre son habitude de plusieurs années. Elle va une fois à la messe, et, à son retour, elle trouve son • congé du spectacle. Cela ne lui donna pas du goût pour la messe : elle revint à son premier régime, et les bonnes gens bien intentionnés à leurs remontrances. Au bou t de huit à dix mois, elle va une seconde fois à la messe, et, à son retour, elle trouve ses portes enfoncées, ses armoires brisées et ses nippes volées. Cet événement lui donna de l'humeur contre la messe, et il se passa plus d'un an et demi sans qu'on pût la résoudre à entendre une troisième messe. Cependant, une veille du jour de NoËl, les bonnes gens bi'en intentionnés insistèrent si opiniâtrement, qu'elle les accompagna à la messe de minuit ; et, à son retour, elle ne trouva que la place de sa maison réduite ea cendres.

* C'était après la représentation du Père de famille : • Il faut tout tenter, écrivait Voltaire, pour M. Diderot à l'Académie pendant son triomphe. C'est toujours une espèce de rempart contre les fanatiques et les factieux.*

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A l'instant, elle se jette â genoux au milieu de la rue, et levant les mains au ciel et s'adressant â Dieu, elle dit: f Mou Dieu, je le demande pardoo de ces trois « messes ; tu sais que je ne voulais pas y aller, par- € donne-moi. Je jure devant toi de n'en entendre de € ma vie; et, s'il m'arrive de fausser mon serment, je ( consens à être damnée à toute éternité. >

D'Alembert dit: t Qu'est-ce que cela prouve? — Cela prouve, dit l'abbé Trublet, que ce conte est signé Diderot. Je dis la messe tous les matins, et ne veux pas que les athées soient élus même à l'Académie. •

Ce beau raisonnement de l'abbé Trublet triompha.

■ 11 a raison, pensa Diderot. 11 faut bien d'ailleurs qu'il y ait un endroit où l'abbé Trublet se trouve supérieur à Diderot. >

Les philosophes prouvaient Dieu par la peine qu'ils se donnaient pour prouver qu'il n'existait pas. Diderot, dans ses rares jours d'athéisme, cherchait des athées dans tous les grands hommes de l'antiquité. Il adorait Lucrèce et ne pardonnait pas à Virgile son silence sur le poème de la nature des choses. Mais un jour il vient chez Grimm et lui récite avec enthousiasme ces beaux vers des Géorgiques *i

Félix quipotuit ferum cognoscere caurns,

Atgue metus omnes et ine.xoraHie fatum

Subjecit peditus, slrepitumque Ackeroatis avaril

Fortunatus et ille deos gui novit agrestes,

Panaque, Sylvanumque senent, Nymphasque sorores.

' I Heureux celui qui a pu pénétrer la raison des choses, en foulant aux pieds les eriïurs de la superstition, en bravant un destin itiexorable et le vain bruit de l'avare Achévon ! Mais fortuné encore celui qui connaît les divinités champftrei. Pan et le vieux Sylvain, et les nymphe» des bois 1 »

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2l8 LE DIX-HUmÈME SIÈCLE

Etrange nature ! Dieu lui a tout donné, la grandeur, l'enthousiasme, la poésie, les idées qui jaillissent du front comme des éclairs, les sentiments qui fleurissent dans le cœur comme les lis du divin rivage : c'est l'homme fait à l'image de Dieu; ie corps est digne de rame ; la grâce accompagne la force; rien ne manque à cette créature, rien, si ce n'est Dieu lui-même. L'enfant prodigue a fui la maison pateroeUe sans en garder un souvenir, un pieux souvenir pour les mauvais

Mais pourquoi l'accuser d'athéisme? Athée 1 aimer îd-bas, n'est-ce pas aimer la-haut? Diderot ,a aimé toute sa vie l'œuvre de Dieu. Un homme doué comme lui a pu tomber, en ses heures de doute, dans l'erreur d'un naturalisme sans danger, parce qu'il animait la nature de toute sa poésie. Pour lui, la nature avait une âme; il disait avec les enfants : < Dieu est par- ■ tout. I 11 n'a jamais nié la Divinité; seulement il s'en formait une image changeante. Son Dieu lui apparaissait en diverses métamorphoses. Il le voyait surtout sousla forme d'une belle femme, pure encore, aimant déjà, le pied sur la terre, le regard élevé au ciel. Tantôt il croyait l'entendre dans les mille voix de la forêt profonde. Il n'avait pas, comme Cabanis, le tort de vouloir tout expliquer. C'est là le tort de la science, et Diderot ne se donnait pas les torts d'un savant. Il désavouait le matériahsme impur de La Mettrie; il avait dressé un autel à la morale publique et à la vertu privée. Il aimait sa famille, il parlait avec effusion de son vieux père ; il pleurait en pensant à sa fille. S'il avait le cœur ouvert à toute les passions, il avait aussi le cœur ouvert à toutes les charités. Il ne chantait pas

Selon Diderot, celui qui a < pcnijiré U raison des choses, • c'est Lucrèce; Virgile a donc pensé hardiment comme celui qui a foulait aux pieds les erreurs de la superstition. ■•

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LES POETES ET LES ROMANCIEBS ZIÇ

la nature œuvre de Dieu comme Jean-Jacques, mais il raimaic. Nul n'avait à un si haut degré le profond sentiment de la vie universelle. Cet homme qui savait tant, qui savait tout, moins l'origine et la fin, se surprenait étonné comme un enfant, à la vue des bois qui pensent et qui s'agitent, des eaux qui vont toujours, des moissons qui, chaque année, viennent redorer ia terre. Il cueillait un épi et un bluet, il regardait le ciel, il interrogeait son cceur. < Que faites-vous là, mon ami Diderot ! lui demanda Grimm un jour que le philosophe était pensif en pleine campagne. — J'écoute, répondit-il. — Qui est-ce qui vous parte? — Dieu. — Eh bien! — C'est de i'hébreu : mon coeur comprend, mais mon esprit n'a point d'oreilles

Un soir, tous les philosophes attendaient chez Helvétius l'heure du souper. Ils en revenaient toujours à l'éternelle question ; < Quest-ce que l'âme? ■ Quand chacun eut gaiement ou gravement dit un beau mensonge, Helvétius frappa du pied pour obtenir un peu de silence. Il alla fermer la fenêtre, c Voilà qu'il fait nuit, dit-ii; qu'on m'apporte du feu. » On lui apporta un charbon ardent. Il prit les pincettes, s*approcha d'une console et souffla sur le charbon. Une bougie s'alluma, « Remportez ce dieu, dit-il en montrant le charbon; j'ai l'âme, ou plutôt j'ai la vie du premier homme. Or, le feu qui m'a servi est partout, dans la pierre, dans le bois, dans l'atmosphère. L'âme c'est le feu, le feu c'est la vie, La création du monde est une hypothèse beaucoup plus merveilleuse que celle que je cherche à vous expliquer. » Disant ces mots, Helvétius alluma une seconde bougie ; n Vous voyez que mon premier homme a transmis la vie sans l'existence d'un Dieu. — Vous ne vous apercevez pas, lui dit alors Diderot, que vous avez prouvé l'existence de Dieu en voulant la nier : car je veux bien que la vie soit sur la terre ; mais encore a-t-il fallu quelqu'un

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pour allumer le feu. J'imagine que te charbon ne se serait pas allumé tout seul *. »

Diderot n'a jamais nié Dieu, car il l'a vu partout; il a douté; mais on l'a dit, douter c'est croire encore".

Diderot est une des grandes figures qui rayonnent dans le tableau d'un siècle. Il tient une belle place, comme artiste et. comme philosoplie, dans l'histoire des arts et des idées. Son souvenir a je ne sais quoi de grandiose et de charmant. C'est le génie du paradoxe, c'est l'héroïsme de l'audace et de la passion. Il porte à certains jours le dix-huitiéme siècle sur ses épaules, comme le vieil Atlas portait le monde. On ne songe pas â lui élever une statue ; mais n'a-t-i! pas un temple, un temple immortel, quoique déjà ruiné, l'Encyclopédie, d'où la Révolution est sortie tout armée ?

Les ruines de VEncyciopédie seront pieusement admirées dans l'avenir comme les sacrés débris du Parthénon de la pensée. Quand l'architecte est un grand artiste, le temple survit au dieu qu'on y adorait. La philosophie de Diderot est tombée de l'autel, mais son temple est toujours debout.

* Cette page d'histoire philosophique n'esi peut-être pas enregistre dans les écrits du temps. Gondorcet X'a.ya.il racontée à raon grand-père, qui était son cousin, et mon grand'père me l'a souvent racontée lui-même.

* Il ne voulait même pas que sa fille doutât. Il la confiait au curé de sa paroisse.

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'D'e4LE0ii'SE'K7

me4*DEmOISELLE 'DE LES'Pi:K<i^SSE

L'histoire de d'Alembert, c'est l'histoire d'un' grand orgueil qui s'abrite sous le manteau troué du philosophe. Les uns l'ont trouvé sublime dans son entre-sol au dessus de ia vitriëre qui l'avait recueilli à la porte d'une église; les autres l'ont trouvé cynique comme un Diogëne des temps modernes, qui dit à sa vraie mère, quand elle vint à passer : t Retire-toi de mon soleil. »

Ah ! cinquante ans plus tard, quand il fut trahi deux fois. par Mademoiselle de Lespinasse, quand il comprit entîn que la femme n'est qu'un navire abandonné, toujours battu par la tempête du cœur, qui va échouer sans cesse là où le pousse le vent, si Madame de Tencin était revenue à lui, il fût tombé dans ses bras en pleurant, il ne lui eût pas jeté au visage ce mot odieux : Vous n'êtes pas ma mare ! »

Oui, l'autre était sa mëre, la mère de tous les jours, ceUe qui donne son sein et son temps, les battements de son cœur et les larmes de ses yeux ; mais l'autre aussi était sa mère : c'était la mère que Dieu avait donnée, et il ' fallait Être aussi géomètre que d'Alembert pour renier celle-là.

Si d'Alembert eût été un grand cœur, au lieu d'être un grand esprit, il aurait eu dans son cœur de la place pour deux raéres.

Mais d'Alembert mesurait ses sentiments comme ses

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idées, comme son style, avecua compas. L'infini n'existait pas pour lui. Comment pouvait'il comprendre la mère invisible qui pleurait ses péchés et qui protégeait l'enfant de son amour à peu près comme les fées veillent sur un berceau pendant le sommeil ?

Vanité des vanités ! chez d'Alembert tout ne fut que vanité. J'ai beau l'étudier à tous les points de vue, à tous les âges, ami ou amant, je trouve en lui un composé de philosophe et de savant; je ne trouve pas l'homme, pas même dans sa jeunesse. Mais lut'-il jeune Uri seul jour de sa vie?

La jeunesse ne liii vînt que quand îl était déjà flux prises avec la mort, quand les trahisons de Mademoî^ selle de Lespinasse arrachèrent tout h coup la cuirasse de son cœur. Il était un peu urd pouf naître enfin S la vie.

Et pourtant, VOyeÎÉ comme cette varilté de d'Alembert s'humilie devant les têtes couronnées ! Ce philosophe, qui brave de si haut Dieu et leshommes, qui ne s'attarde jamais par un beau soir d'avril ou par une belle matinée d'Octobre devant l'oeuvre de la création, ce géomètre qui ne sait pas pour qui Ôeurissent les roses, voilà comment il écrit au rol de Prusse : * J'ai été touché jusqu'aux larmes, sire, par ces mots de votre dernière lettre, si pleins de bonté et d'intérêt : < Je vous avais € écrit avant-hier, et ]e ne sais comment je m'étais < permis quelque badinagé; je me le suis reproché en * lisant votre lettre. » Ne vous reprochez rien, sire, et croyez que vous avez ce que Tacite dit de Germaaicas, per séria, per jocos, eumdem artitnum, une âme, qui intéresse également mon cceur, quand elle est sérieuse et quand elle est gaie. Vous mettez le comble à vos bontés en employant même la poésie à ma consolation ; vous me dites, en vers élégants et harmonieux, ce que vous avez bien voulu me dire en prose élégante et philosophique : votre prose, lire, dertiit iin lignée

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Sénëque, Montaigne, et vos vers Lucrèce, Marc-Aurèle. 1

Et ailleurs, c'est « une vénération tendre et profonde pour son auguste majesté, » le roi de Prusse, qu'il compare â tous les héros et à tous les sages. C'est tout au plus s'il ne lui crie pas bravo / à la bataille de Rosbach, car d'Alembert n'aime pas la France de tout le itiOnde, [[ la mère patrie ; * il aime la France qui est â Féfnay, et qui s'appelle Voltaire ; U aime la France qui est à Berlin, et qui S'dppelle Frédéric; il aime la France qui est i Saint-Pétersbourg, et qui s'appelle Catherine. Son pays, c'est celui des disputes philosophiques. D'Alembert est de là caste des mécontents ; en effet, il passa sa vie â se plaindre de la destinée, qui plus d'une foi* est venue à lui conduisant par la ïnaifl la Fortune et l'Amour. Il dit sans cesse qu'il est pauvre ; c'est à qui lui fera des pensions, et d«s qu'il en tient une, il rcftise orgueitieusemcnt les autres. Il se pUint de la France : ■ Ingrate patrie, ta n'auras pas mes t». < Aussitôt l'Impératrice de Russie lui offre cent mille francs de rente pour former le grand-duc à la philosophie*. Il se drape dans son manteau, se dit fier

* Le grand-duc était prédestiné: Il est mort fou. D'Aletnbert n'eût pas été un Instituteur digne do filro un prince M un homme. Il flimalt trop le paradoie k la Diderot. Par

eremple, il voulait qu'on enseignât l'histoire à rebourg, c'est-à-dire qu'on commentât par les temps les plus proches, et qu'on finît par les plus recules. < Pir ce moyen, le détail des hits décroîtrait à mesure qu'ils seraient moins certains et moins intéressants, et la mémoire des enfants ne se trouverait point surchargée par des faits et des noms barbares, et rebutée d'avance sur ceux qu'il leur importe te plus de connaître ; Ils n'apprendraient pas le nom de Dagobert avant celui de Henri IV. ■

O'Alemben na savalt-il donc pas que c'est à travers l'hifitain MCieiiM qu^l Mut étudier l'hiitoire moderna \ ■

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de sa pauvreté ei ne veut pas mourir sur la terre étrangère. Mais il crie tout haut combien elle est ingrate, cette patrie qiû lui a donné une place à l'Académie des sciences, une place à l'Académie française, qui lui permet d'imprimer l'Encyclopédie, mais qui lui sert du pain noir : c La situation où je suis serait un motif suffisant pour bien d'autres de renoncer à son pays. Ma fortune est au-dessous du médiocre; dix-sept cents livres de rentes font tout mon revenu. Entièrement indépendant et libre de mes volontés, je n'm point de famille qui s'y oppose. Oublié du gouvernement comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantage sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses qui pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de lumières. Une pension très-modique, qui vraisemblablement me viendra fort tard, et qui à peine un jour me suffira si j'ai le bonheur ou le malheur de parvenir à la vieillesse, est la seule chose que je puisse raisonnablement espérer. Encore cette ressource n'est pas trop certaine, si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal disposée pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgré tout cela, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si douce, que je ne puis me résoudre à lui &ire courir le moindre risque. Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai essuyées dans ce . genre m'ont endurci à l'indigence et au malheur et ne m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent. A force de privations, je me suis accoutumé sans eSbrt à me contenter du plus étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme les autres hommes, par désirer les places et les richesses; j'aî fini par y renon-

cer absolument, et de jour en jour je m'en trouve mieux. La vie retirée et obscure que je mène est parfaitement conforme à mon caractère, mon [amour extrême pour l'indépendance, et peut-être même à un peu d'cloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les hommes ■

Et plus loin : • Ce n'est pas que je sois fort content du ministère, et surtout de l'ami de votre président, il s'en feut beaucoup : je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il est très mal disposé contre moi, et j'ignore absolument pour quelle raison; mais que m'importe! je resterai â Paris, j'y piangerai du pain et des noix; j'y mourrai pauvre, mais aussi j'y vivrai libre. Je vis de jour en jour plus retiré; je dîne et soupe chez moi; je vais voir mon abbé à l'Opéra; je me couche à neuf heures, et je travaille avec plaisir, quoique sans espé-

L'amour, comme on voit, quoique d'Alembert fût alors aux meilleures saisons de sa vie, ne tenait pas grand'placË dans sa journée. Mademoiselle de Lespinasse elle-même, quand elle parfuma sous les tresses de de sa chevelure le bonnet de nuit du philosophe, ne changea rien à ses habitudes.

D'Alembert avait par-dessus l'esprit tout l'esprit de conduite; aussi fut-il de toutes les académies, tout en gardant ses droits au litre de philosophe, le premier qu'il ambitionnât. Il allait dans !e monde, on le rencontrait même à Versailles; il savait choisir ses amis parmi les rois par la naissance et les rois par l'esprit, du roi de Prusse à Voltaire, de Catherine II à mademoiselle de Lespinasse. Beaucoup insulté, comme tous ceux qui prennent le solei! des va-nu-pieds de la littéramre, il savait mépriser les injures, i Les poStes comme les rois, dit-il quelque part, ne peuvent dissimuler la moindre insulte; et le désir d'en tirer vengeance leur est souvent plus nuisible que l'insulte elle-même.

226 tE DIX-HOmàHB SIÈCLB

C'est bien peu connaître l'envîe que de croire lui imposer silence en s'y montrant trop sensible; c'est au contraire lui donner la célébrité qu'elle chiche. La postérité eût ignoré jusqu'aux noms de Ravius et de Mœvius, si Virgile n'avait eu la feiblesse d'en faire mention dans un de ses vers. Les gens de lettres d'un certain ordre s'avilissent en répondant aus satires. Ils CD sont toujours blâmés par ce public même, qui, dans son oisiveté maligne, prend quelquefois plaisir aux traits qu'on lance contre eux. Un homme qui se sent digne par ses talents, et son génie de devenir célèbre, n'a qu'à laisser faire la vois publique, ne point s'empressera lui dicter ce qu'elle doit dire, et attendre, si l'on peut parler ainsi, que la renommée vienne prendre ses ordres ; bientôt elle imposera silence à toutes les voix subalternes, comme la force du son fondamental dans un bel accord anéantit toutes les dissonances qui tendent à altérer son harmonie. Mais l'homme de lettres est-il assez peu philosophe pour se chagriner de ce qu'on ne lui rend pas justice , et assez imprudent pour laisser éclater son chagrin ; l'envie alors redoublera ses attaques, l'entraînera comme ma^ré lui dans quelques écarts, et cherchera à lui feire plus de tort par un ridicule qu'il ne pourrait se faire d'honneur par d'excellents ouvrages. En fait de réputation comme en feit de maladies, c'est toujours l'impatience qui nous perd. Combien d'hommes' supérieurs par leurs talents, à qui on pourrait faire avec raison le même reproche qui fut fait autrefois bien ou mat à propos au général des Carthaginois : a Les dieux n'ont pas donné à un seul tous les talents; vous avez celui de vaincre, mais non celui d'user de la victoire. »

Belle page à lire quand on est poËte et quand on est critique.

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Les POETES ET LES ROMANCIERS

Les femmes décident de tout en France. Voilà ce que mademoiselle de Lespinasse avait écrit vaillamment

sur sa bannière. Au point de départ, elle ne semblait pas destinée à décider de grand'chose ici-bas : elle n'avait ni naissance, ni fortune, ni beauté. Quand une femme a la beauté, elle a bien vite la fortune, partant la naissance. Mademoiselle de Lespinasse n'avait que l'esprit; mais l'esprit est encore un point d'appui qui peut soulever le monde. Mademoiselle de Lespinasse ne fut pas précisément un Atlas, mais elle' fut un des ornements qui supportèrent ce temple de la philosophie moderne qui s'appelait bjer \ Encyclopédie , et qui s'appelle aujourd'hui la liberté de penser.

Mademoiselle de Lespinasse est née à Lyon en lySa. Ce nom n'était pas le sien. Une femme du beau monde, célËbre par ses galanteries, madame d'Albon, la mit au monde comme un livre anonyme. Elle ne voulut jamais la reconnaître; plus tard elle tenta de la doter; mais la fiUe refusa l'argent de celle qui lui avait refusé un nom.

On comprend tout de suite sa liaison avec d'Alembert, qui lui-même n'avait pas de nom. Les deux célèbres enfants trouvé* du dij-huitiéme siècle s'étaient réunis pour se consoler et pour protester.

Mademoiselle de Lespinasse pensa d'abord à donner la jeunesse à Dieu; mais un grain de philosophie avait germé dans son cceur : elle manquait de l'enthousiasme qui précipite les filles de Dieu au pied de l'autel; la curiosité l'entraînait dans tous les périls de la vie. Plus tard, elle eut l'enthousiasme de la passion. Ce fut une autre Sapho et une autre Héloïse.

Le hasard, qui fait souvent bien ce qu'il £iit, la pla^a

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