‹ Louis XVIChapitre 47 sur 62 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

II. i.,<i-,Gooj^lc

i2& LE DlX-HUmÈUE SIÈCLE

d'abord comme demoiselle de compagnie chez madame du Deffant. Ce fut là qu'elle rencontra toute la société littéraire et philosophique du dix-huitième siècle.

Dès son entrée dans cet autre hôtel Rambouillet, oil l'esprit remplaçait la manière, où l'épigramme remplaçait le madrigal, elle fut admise h dire son opinion sur les hommes et les choses. Mats peu à peu madame du Défiant s'aperçut que la demoiselle de compagnie devenait la dame de la maison. La rivalité ne dura pas longtemps : Mademoiselle de Lespinasse s'en alla ouvrir ailleurs un bureau d'esprit. On se demanda aux frais de qui.

Au bout de quelque temps, d'Alembert, qui avait quitté madame du Deffant pour mademotseUe de Lespinasse, alla s'installer, avec ses livres et ses oiseaux, dans la maison de celle-ci, porte à pone, à ce point que les étrangers se trompaient souvent de porte.

Mademoiselle de Lespinasse n'était pas belle, et d'Alembert n'était pas né pour l'amour : aussi les hommes n'enviaient pas d'Alembert, et les femmes n'enviaient pas mademoiselle de Lespinasse. Savez-vous quel fat le premier ouvrage qu'elle inspira à d'Alembert? Un volume in-quarto sur la vaccine ; Mademoiselle de Lespinasse était outragée par la petite vérole. C'était s'y prendre un peu tard.

Ce mariage de raison dura quelque vingt ans.

D'Alembert était heureux sans savoir pourquoi; il ne comprenait lien aux inquiétudes, aux irritations, aux colères, aux bourrasques, aux larmes, aux orages, aux déchirements de cette femme, qui semblait dominée par son esprit, mais qui n'écoutait que les faiblesses de son coeur. D'Alembert n'était là pour elle que le pain quotidien de l'amour; or, comme elle ne mangeait pas de pain, elle ne se contentait pas de ce repas platonique.

Elle subit trois ou quatre passions violentes qui

LES POSTES ET LES ROhANCIERS HQ

la tuèrent peu à peu. En effet, après avoir longtemps pleuré le comte de Mora, elle ne survécut pas à l'abandon de M. de Guibei't, qui s'était laissé prendre un jour de distraction, mais qui n'avait pu s'élever à cette passion toute pleine de tempêtes.

Ce brave d'Alcmbert continuait de réciter ses éloges à l'Académie et d'écrire pour la gloire de l'Église encyclopédique, sans s'imaginer qu'une femme qui demeurait dans sa maison pût penser à un autre homme que lui. Celui-là n'était pas fils de sa mère. Il y en a qui s'imaginent que toutes les femmes sont perverses, hormis leur mère. D'Alembert s'imaginait que, hormis sa mère, toutes les femmes étaient des chefs-d'œuvre de vertu.

Mademoiselle de Lespinasse nomma d'Alembert son exécuteur testamentaire ; elle lui légua ses meubles ; elle donna ses cheveux, tout ce qu'elle avait, aus fidèles de son cercle ; elle légua ses dettes à l'archevêque de Toulouse, et s'endormit dans l'éternité.

A ses derniers jours, elle tendit la main à d'Alembert, qui ne la quittait pas. t Mon ami, lui dit-elle tristement, il y a vingt ans que vous m'aimez, il y a vingt ans que vous m'avez sacrifié toutes les libertés de votre cœur, il y a vingt ans que je vous trompe. » Cette confession fût un coup de foudre pour d'Alembert; ce coup de foudre fat un frait de lumière. Il vit passer les figures des amants de mademoiselle de Lespinasse. t J'y avais songé, dit-il; mais pouvais-je le croire? Je ne le crois pas encore! — Oui, mon ami, vous avez vécu avec le mensonge. J'ai toujours remis au lendemain cette confession des faiblesses de mon cœur ; au point où j'en suis, le lendemain c'est le tombeau ; je ne veux pas y emporter ce secret de ma trahison : le tombeau luimême a ses remords. Pardonnez-moi, mon ami, je vous aimais; mais je me suis laissé prendre à cas passions violentes qui nous emportent hors de nousmêmes. Cette maison oà j'aurais dû être si heureuse

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avec vous, où je vous voyais heureux en dévorant mes larmes, n'a été pour moi qu'une mer agitée ■, en vain je croyais jeter l'ancre en me jetant dans vos bras, mais la vague m'emportait toujours. Je reviens à vous, mais toute brisée par les secousse de la tempête. — Vous revenez à moi ! dit d'Alembert tristement, mais avec un éclair d'espérance. — Oui, > dit mademoiselle de Lespinasse en lui pressant la main. Puis, se reprenant tout à coup, car l'image de M. de Guîbert avait passé devant elle : t Je vous dirai tout, mon ami. Plaignezmoi d'être si coupable, plaignez-moi d'être si faible dans le repentir. A cette heure suprÊme, je n'ai plus qu'un seul ami : c'est vous. Mais, j'ai beau faire, je ne puis me défendre d'aimer encore M. de Guiberl. O d'Alembert ! mon pauvre philosophe, retenez bien ceci de la bouche d'une mourante : La raison humaine n'est qu'un lantôme qui s'évanouit chaque fois que Dieu nous jette un rayon de sa lumière. Voyez ce que ma raison a pu contre l'amour. — Oh I oui, dit d'Alembert en éclatant dans sa douleur et en pleurant comme un enfant, c'est une leçon suprême que Dieu m'a donnée, à moi qui, dans mon orgueil, voulais m' élever aussi haut que son intelligence, t . Quand l'infidÈle fut couchée dans le tombeau, Ce dernier lit qui console les amants trahis, d'Alembert paraphrasa ainsi sa douleur :

O vous, qui ne pouvez pluâ m'entendre, vous que j'ai si tendrement aimée, vous dont j'ai cru Être aimé quelques momertts, hélas ! s'il peut vous rester encore quelque sen-* tîment dans ce séjour de la mort après lequei vous avez tant soupiré, et qui bientôt sera le mien, voyez mon malheur et mes larmes, Id solitude de mon âme et l'abandon Cruel où vous m'avez 4té le plaisir si doux de vous dire comme Orosmatle :

Ta grâce est daus mon cœur ; prononce, elle t'attend.

Coo'ilc

Vous £ks descendue dans le tombeau, persuadée que mes regards ne vous y suivraient pas ! Ah î si vous ra'aviei seulement témoigné quelque douleur de vous séparer de moi, avec quelles délices je vous aurais suivie dans l'asile éternel que vous habitez! Mais je n'oserais pas même demander à Être mis auprès de vous quand la mort aura fermé mes yeur et tari mes larmes ; je craindrais que votre ombre ne repoussât la mienne et ne prolongent ma douleur au delà de ma vie. Hélas ! vous m'avez tout Ole, et la douceur de vivre et la douceur même de mourir.

Pourquoi a-l-il feUu que l'amour, fiiit pour adoucir aux

autres les maui de la vie, tût le tourment et le désespoir de

la vdtre ! Pourquoi ne m'avoir pas tout dit, lorsque je vous

. donnai mon portrait, il y a un an, avec ces vers si pleins

de tendiCMe :

Et dites quelquefois, en voyant cette image :

t De tous ceux que f aimai, qui m'aima comme lui? ■

Vous n'Stes plus, me voilà seul dans l'univers ! Il ne me reste que la funeste consolation de ceux qui n'en ont point, cette mélancolie qui aime à s'abreuver de larmes et à les répandresans chercher personne qui les partage.

Ce n'est pas lout. D'Aletnbert n'a pas assez vers4 de larmes savantes pour être consolé. Il va tailler encore sa plume et citer de sa plus belle écriture tous les classiques amoureux.

Je reviens encore à vous, et j'y reviens pour la dernière fois et pour ne plus vous quitter, ô ma chère et malheureuse Julie ! vous qui ne m'aimiez plus, il est vrai, quand vous avez été délivrée du fardeau de la vie ; mais vous qui m'avez aimé, par qui du moins j'ai cru l'être ; vous à qui je dois quelques instants de bonheur et d'illusions ; vous enfin qui, par les anciennes expressions de votre tendresse, dont la mémoire m'est si douce encore, méritez plus la non cœur que tout ce qui respire autour n'avez du moins aimé quelques instants

et personne ne m'aime ni ne m'aimera plus ; faflas! pourquoi feut-il que vous ne soyez plus que poussière et que cendre! Laissez-moi croire, du moins, que cette cendre, toute froide qu'elle est, est moins insensible à mes larmes quf! tous les cœurs glacés qui m'environnent. Ah! le véritable amour est sans doute bien caractérisé par ce vers charmant du Tasse :

Brama assai, poco spera e nulla chiede.

Détire, a peu d'espoir, et ne demande rien.

ire ces mots de la romance d'As-

ti réclamej sa douce fanlaiiie.

Elle dira : a Que ne l'inspirej-vous? »

qui rendra mon malheur éternel, je n'espère plus

e que j'avais obtenu quelques

[ du vôtre. l a cruelle destinée qui me poursuit .

cette destinée affreuse qui m'a filé jus-

a mère, qui m'a envié cette douceur de

■■ la consolation des

arrêt de mon sort, comme une innocente et malheureuse victime ; je vois, avec Horace, la fatalité enfoncer ses clous de fer sur ma l£te infortunée ; je me plonge, télé baissée, dans le malheur qui m'environne de toutes parts, et qui semble prêt à m'engloutir.

En rentrant tous les jours dans ma triste et sombre retraite, si propre à Vital de mon coeur, je croirai voir écrites sur la porte les terribles paroles que le Dante a mises sur la porte de son enfer : f Malheureux qui entrez ici, renoncez à l'espérance ! n Je serai tout entier au sentiment de mon malheur, au souvenir de ce que la mort m'a fait pe:^ dre; ma dernière pensée sera pour vous, ma chère Julie*,

* lyAlerabert pouvait pleurer mademoiselle de Lespinasse; mais avait-il le droit de se plaindre d'elle ? Voyez cette note d'un contemporain :

t Nous n'avons vu aucun portrait de M, d'AIembert qui

1 de ma vie vous auront pour objet, e puis-je en ce momenr expirer sur ce tombeau que e de mes larmes, et dire comme Jonathas ; i J'ai un peu de miel et je meurs! >

semblant, et cette ressemblance n'était pas fa- ; la forme de ses traits avait quelque chose de sa physionomie un caractère passablement indécis. Un Lavater eût cependant aperçu dans les replis de son front, dans le mouvement inquiet de ses sourcils, dans la parlie inférieure du nez tout à la fois gros et pointu, plusieurs traces d'une expression assez fortement prononcée. 11 avait les yeui petits, mais le regard vif; la bouche grande, mais son sourire avait de la tinessc, de l'amertume et je ne sais quoi d'impérieux. Ce qu'il était le plus aisé de démêler dans l'ensemble de sa ligure, c'était l'habitude d'une attention pénétrante, l'originalité naïve d'une humeur moins triste qu'irascible et chagrine. Sa stature était petite et fluette, le son de sa voix si clair, si perfant, qu'on le soupçonnait beaucoup d'avoir été dispensé par la nature de faire à la philosophie le sacrifice cruel qu'Origène crut lui devoir. Tout Paris sut dans le temps la réponse d'un homme du monde à qui sa maîtresse s'efforçait de donner de la jalousie en faisant l'éloge le plus pompeux de toutes les qualités de notre philosophe; ne trouvant plus d'exagération assez forte, elle finit par lui dire : t Oui, c'est un dieu. — Ah! s'il était dieu, madame, il commencerait par se faire homme.....* Son extérieur était de la plus eitrême simplicité ; il était presque toujoi.

bille, comn couleur ; n:

académiqui monde, avÈ

le Jean-Jacques, lais, les jours di :s, il atFectait x une perruque

, de la tête aui i cérémonie el de s'habiller à bourse et i

: pieds, d'une seule : de représentation

Lin nœud de ruban

à la Soubls

,e. Ce

n'est que dans les lieux où il pouvait se inu, qu'il n'était pas fâché sans doute de

Se distinguer par dire le manteau toujours à l'abri d'avoir son prix.

philosophique, mante du ridicule, mais qu et dont l'usage est même

devenu pour ainsi au qui n'est pas i ne laisse pas que

334 ^^ Dix-HurnÈHE siècle

D'Alcmbert pouvait croire, que ne croit pas l'amour? que, dans l'excès de son zèle pour la vérité, mademoiselle de Lespinasse avait été plus loin que la vérité dans sa confession, comme pour se rattraper sur les mensonges de son coeur. Mais pour l'achever, le pauvre homme, mademoiselle de Lespinasse le nomma son exécuteur testamentaire, et, à ce titre, il fut obligé d'assister â l'inventaire, et à chaque pas, «n ouvrant les armoires, les chiffonnières, les cassettes, d'entrer â vif dans le secret des trahisons de sa maltresse.

Je ne veux pas retire le roman de mademoiselle de Lespinasse avec M. de Mora et M> de Guîbert. Ce roman est enterré tout palpitant dans les lettres de , cette Sapho doublée d'une sainte Thérèse. C'est là qu'il faut aller pour avoir une idée (quand on n'est pas amoureux) de l'enfer du cœur et de l'esprit. Que dut dire le pauvre d'Alembert en lisant des phrases comtne celles-ci :

( Je souffre par vous et pour vous : est-ce asseï vous aimer? Je vous aime; ma folie est un plaisir et un déchirement qui me donne la mort, s

Dans tes cent cinquante lettres de mademoiselle de Lespinasse, c'est à peine si d'Alembert trouvait son nom par hasard ; et encore à quel propos parlait-elle de d'Alembert, cette femme, toute à sa passion ? Elle en parlait à peu près comme madame de La Sablière parlait de ses bêtes, y compris La Fontaine.

La vingt-cinquième lettre est un chef-d'œuvre de concision : elle est datée de tous les instants de ma vie. Elle ne renferme qu'une ligne :

■ Je souffre, je vous aime et je vous attends, i

C'est le chef-d'œuvre de l'éloquence dans l'amour; car le vrai amour se moque des paraphrases de l'a-

Je veux citer encore cette lettre, qui est une page çharmwiM de la vie f^miUtre du diX'huitH'i'is titçle :

LES POETES ET LES ROHANCIBItS

1 On m'a apporté votre lettre chez le ministre (M. Turgot), où je dinai avec vingt personnes; on me l'a remise à table. J'avais â côté de moi l'archevêque d'Aix, et de l'autre côté le curieux abbé de Morlaix. J'ai ouvert ma lettre sous la table, et. à peine pouvaisje voir qu'il y avait du noir sur du blanc, et l'abbé disait la même remarque. Madame de Bouftlers, qui était auprès de l'archevêque, demanda ce qui m'occupait. I Un mémoire pour M . Turgot, madame. » Ce soir, mon ami, )e meurs de fatigue du tour de force que j'ai 6it aujourd'hui. J'ai vu cent personnes, et, comme votre lettre m'avait fait du bien à l'Ame, j'ai parlé, j'ai oublié que j'étais morte, et je me suis vraiment éteinte. A la vérité, j'ai eu de grands succès, parce que j'ai bien fait valoir les agréments et l'esprit des personnes avec qui j'étais, et c'est à votre lettre qu'ili ont dû ce passe-temps si doux pour leur vanité. La mienne ne s'enivre pas de vos louanges. Je vous répandrai comme Coucy : t Aimez-moi, prince, au lieu ■ de me louer. »

Voilà comment mademoiselle de Lesplnasse écrit ft M. de Quibert. En vain d'Alembert se cherche parmi ' toutes ces lettres de âamme, pas un battement de coeur pour lui 1 Çà et là mademoiselle de Lespinasse avoue à M. de Guibert qu'elle a aimé un autre autant que lui : d'Alembert tressaille et espère; mais cet autre, c'est M. de Mora. Pour lui, à peine s'il ramasse quelques miettes de la table à ce somptueux festin d'amour, et encore c'est pour le savant et non pour l'amant. Mademoiselle de Lespinasse raconte, par exemple, que d'Alembert a eu un grand succès à l'Académie, mais qu'elle n'y était pas, parce que, en restant seule, elle se croyait toujours seule avec M. de Guibert.

Ce grand suecès de d'Alembert â l'Académie, it l'avait obtenti pour avoir trouvé qu'il y avait en Franco trois ^n4a pottfs ; BollMvt, HtiQia« et Voltqin, U «nit

.ooyic

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laissé à la porte Corneille, Molière et La Fontaine.

« Nous avons abattu la forêl des préjugés, disait souvent d'Alembert. — Voilà pourquoi, lui dit un jour mademoiselle de Lespinasse, vous débitez tant de fogots. 1 C'était la vérité sous la forme de l'esprit.

D'Alembert survécut à son règne; Voltaire l'avait enseveli dans sa tombe. Quand la mort vint à lui, c'en était fait de son intelligence. L'opinion, qu'il avait dominée, n'était plus a ses ordres. Lisez les journaux du temps :

« 20 septembre. —M. d'AUmhen est retombé dans l'état vaporeux où il était il y a quelques années, lorsqu'il entreprit son voyage en Italie. Il craint la mort et tous les maux qui affligent notre triste humanité. Ses confrères de l'Académie des sciences remarquent, lorsqu'on lit quelques mémoires sur ces matières, l'intérêt ■ singulier qu'il y prend et le retour secret qu'il fait sur lui-même. Ce qui augmente le fâcheux de sa situation, c'est qu'il ne peut plus se distraire par des occupations sérieuses et soutenues, surtout à l'égard des hautes sciences, de la géométrie transcendante, à laquelle il était appelé plus véritablement qu'aux belleslettres, où il ne sera jamais qu'un auteur ordinaire. »

Et plus loin : • L'état de M. d'Alembert, s'il savait se feire une raison et se soumettre à la fatalité, est cependant heureux. II a 12,000 livres de rentes, dont il emploie 4,000 livres en bienfaits. Il jouit d'une considération assez étendue ; il remplit son goût pour la domination dans l'Académie française; il a une cour nombreuse et assidue. Malheureusement, c'est le philosophe qui a le moins de philosophie. On le voit quelquefois seul courant dans les Tuileries, et cherchant

LES POSTES ET LES ROHANCIERS aSy

à se fuir lui-même ; quoique à portée de voir la société la plus brillante, elle lui déplaît. Le sexe n'a jamais eu un grand attrait pour lui ; et ce n'est pas maintenant qu'il trouvera ce charme consolant qui dérobe les horreurs du tombeau. > Les horreurs du tombeau! voilà bien un mot de cette , philosophie qui ne croyait pas au lendemain. La mort pour les encyclopédistes ouvrait la porte des ténèbres, et n'ouvrait pas la fenêtre de la lumière souveraine par oti l'âme s'envole dans l'infini.

D'Alembert est mort riche, puisqu'il donnait son superflu. Il faut saluer son nom devant les 4,000 francs pour les pauvres. 11 n'y a que les philosophes qui donnent ainsi le tiers de leur revenu.

D'Alembert mourut dans l'impénitence finale, A sa dernière heure, il dît à Condorcet, qu'il le remerciait d'être là pour lui fermer les yeui. Un ami vous les rouvrira peut-être là-haut, » dit Condorcet. Le moribond secoua la tête comme pour dire que tout était fini. <• La veille de sa mort, n'entendant pas parler les personnes qui étaient dans sa chamhre, il s'est plaint de ce silence, et il a dit : « Eh bien ! puisque vous ne voulez parier, lisez-moi quelque chose du Mercure. Et il a deviné la charade et le logogriphe. Le sieur Panckoucke triomphe de voir que son journal soit le dernier ouvrage qu'ait goûté le philosophe mourant. >

Ce n'était pas mourir comme Socrate. 11 aurait mieux fait de deviner l'énigme de la mort.

Les prêtres ne voulurent pas de son corps dans l'église ni dans la terre sainte ; il fallut qu'un ordre du roi vînt à temps pour le préserver du charnier et des corbeaux.

DoiiîHihvGooj^lc

En vain j'étudie d'Alembert pour l'aimer et le faire aimer : chaque page de sa vie et de ses oeuvres donne raison à mademoiselle de Lesptnasse, qui vivait avec lui, mais â condition d'aimer aujourd'hui M. de Mora et demain M. de Guibert.

Reste maintenant le philosophe, mais, là où il n'y a point de création, il. n'y a point de philosophie. Le philosophe qui ne crée pas son monde, comme Platon, comme Descartes, comme Malebranche, comme Newton, n'est pas un philosophe, car il ne continue pas l'œuvre de Dieu ; ce n'est qu'un analyste patient, qui d'une main promène sa lumière et de l'autre son compas sur la créatioa d'autruL

Où est aujourd'hui l'œuvre de d'Alembert? Le fronti^ce de l'Encyclopédie. Il y a là quelques beaux ornements pris à tous les ordres; mais l'architecte était Bacon : d'Alembert n'a été que le pranckn.

Lotf mar^£^lSE ET Lai CO^É'DIEVÇT^

Il est passé, le temps des cinq maîtresses!

s'écriait Dorât à quarante ans, ce qui ne l'empêcha pas de mourïr dans les bras de l'amour, un an après. L'amour, ce jour-là, s'appelait mademoiselle Fannier, de la Comédie- Française.

C'était sous le règne de la poésie galante, du persiflage et du gazouillement, le règne pomponné des passe-temps, des bagatelles, des hérindes, des à-propos.

tES POEtES ET ÏXS ROttAHdBRS 2B9

enfin de toutes ces œuvres folâtres qui ont leur jour de fête dans le boudoir des marquises, mais qui heureusement n'ont pas eu de lendemain, parce que le lendemain de cette Kte a été 178g ! Il y a çà et là quelques études curieuses sur ce chapitre un peu trop dédaigné ; Fesprit n'a rien à risquer dans ce domaine aujourd'hui désert: l'inspinition ne vous prendra jamais parmi ces ombres fugitives. On peut, sans crainte du mal, ramasser et respirer ces bouquets flétris, toucher à cette lyre brisée qui a tant de fois appelé le délire: les bouquets n'ont plus un parfum, la lyre n'a plus un son. Le dernier soupir de Louis XV a passé sur tout cela. L^s mascarades à la Watteau, les pastels de la poésie, la déesse d'Amathonte, les Muses et les Grâces, Amour et Apollon, enfin le beau monde du Parnasse et de l'Olympe, ces vieilles illusions, si bien enluminées jusqu'à la fln, se sont évanouies pour jamais aux premiers éclats de l'orage révolutionnaire, La belle saison du xvii[° siècle touchait à son déclin; les hirondelles ont pris leur vol pour ne plus revenir. Dorât, qui avait été durant vingt ans le roi ou plutôt le petit-maitre de toutes ces chimères, leur a élevé un mausolée sur ses cendres.

Je m'étais arrêté devant la boutique en plein vent d'un marchand d'estampes à k porte de l'Institut, cherchant ces jolis chefs-d'œuvre de Gravelot, de Moreau et d'Eisen qui égayent les poésies de 1775. Je voulais par là ramener toutes mes idées dans le xvm" siècle ; déjà j'étais en bon chemin, lorsqu'un vieilx (Ihevalier, que j'^i Vu l'hiver aux soirées d'un gentilhomme bourgeois, vint à passer à propos, t Que faites* Vous donc la ? me demanda't-il. — Mon cher joueur de whist, j'étudie tant bien que mal le frontispice du svin* siècle, ou, pour parler plus simplement, je cherche l'histoire de Dorai, — Dot^t le mousquetaire I Et à quels livres allez-vous donc vous fier? — Aaucaa,maJ5

DoiiîHihvGooj^lc

â tous, mais surtout au journal et aux œuvres de Dorât. -— Tout cela est bel et bon, mais je sais quelque part un vieux livre presque déchiqueté par le temps, ■ un livre précieux qui date de 1754, et qui en sait long sur ce poSte. Croyez-m'en, consultez ce livre-là. — Mais dans quelle bibiioîhÈque? — Rue Saint-Dominique; je vous y conduirai. Venez me prendre ce soir à onze heures. — A onze heures? — Oui, le livre en question n'est ouvert qu'entre onze heures et minuit. Je parle sérieusement ; vous verrez. Adieu. > Et mon vieux joueur de whist s'éloigna sans vouloir dire un mot de plus.

Comme il n'y a rien en lui d'extravagant, j'allai le soir en son logis à toute aventure. 11 m'attendait, t Ahl diable, dit-il en me voyant, vous n'avez ni jabot ni manchettes. » Je voulais sourire, i Ni poudre ni talous rouges ; en vérité, cela n'a pas le sens commun : vous êtes habillé à la façon des poËtes d'aujourd'hui ; c'est bien la peine de s'habiiler! Croyez-moi; si vous aviez une veste à la Louis XV, une culotte de soie et des talons rouges, sans oublier l'esprit du temps, vous seriez mieux accueilli dans la susdite bibliothèque. Malgré tout, allons rue Saint-Dominique, t

Nous arrivâmes bientôt à la porte d'un vieil hôtel délaissé, un peu égayé à la façade par des lumières sans nombre. Le vieux laquais qui nous avait ouvert ' dit au chevalier : t Vous arrivez à propos, il y a ce soir petit souper. — Voilà, pensai-je, une bibliothèque qui s'annonce bien. » Nous montâmes un petit perron qui nous conduisit dans un grand vestibule illuminé. De là nous passâmes dans une chambre à coucher qui était un souvenir du xviu* siècle . Des boiseries sculptées, encadrant des médaillons de Fragonard ; des dorures partout, des pastels de la Tour, un portrait de Rigault,un buste d'Allégrain, des tableaux de Boucher, des tapisseries, un Ut en bois de rose; enfin rien n'y

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