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manquait, pas même la ruelle. Et pourtant, où étaient donc le petit abbé, le petit poëte, le petit-maître i « A merveille, dis-je en entrant. Mais où est donc Madame la marquise de céans ? — En effet, vous l'avez deviné, il y a ici une marquise; elle s'habille pour le
J'étais de plus en plus surpris et enchanté ; il me semblait, comme au beau temps, lire un conte de fées.
L'apparition soudaine de la dame du lieu ne fit que me pousser plus loin dans mon illusion. C'était une marquise de quatre-vingt-quatre ans. H avait neigé sur ses cheveux pendant plus d'un ■ demi-siècle, mais cela ne l'empêchait de se poudrer comme en 1775. C'était d'ailleurs une belle vieillesse, souriante, un peu mélancolique, dans des atours vieillis, mais encore aimables ; une robe de satin à grands ramages, une mantille de fine t'entelle à mille fleurs, un petit bonnet couronné de roses de mai, des mules de soie, des bracelets à médaillons. Elle s'appuyait sur une femme de chambre assez éveillée, qui riait sous cape des ridicules de la pauvre marquise, t La voilà! voilà notre bibliothèque, 1 me dit mon mentor.
Il attendit que sa vieille amie fût dans son Ëluteuil pour me présenter. Elle nous avait à peine entrevus. La femme de chambre la fit asseoir et lui mit des lunettes, ce qui ne gâta pas du tout sa physionomie. Nous nous avançâmes en silence. Mon joueur de whist prit la parole. > Madame la marquise, je vous présente un jeune poËte de vos amis. > La marquise retrouva un reste de ce charmant sourire du xvni* siècle qui n'est plus que dans les pastels, i Un jeune poËte de mes arais ! cela n'est point un madrigal, mais une épigramme. — Marquise, vous savez comme je parle de bonne foi ; je voulais dire par là que notre poëte en question a feuilleté E)orat.... Ne vous offensez pas, me
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dit le vieillard à l'oreille, mais il fa.ut que Dorai soit pour vous à cette heure un poËte. •
A ce nom de Dorât, la marquise regarda tendrement les médaillons de ses bracelets. Dorât 1 Dorât! ditelle en souriant. Elle pencha la tête et regarda autour d'elle comme pour retrouver l'image évoquée de son cher iftiëte. Son regard s'arrêta sur moi. i Soyez le bienvenu. Vous riez en songeant à Dorât. Mais si Dorât n'a pas été poète par ses vers, il l'a été par son coeur. — Allons , allons , marquise , dites par ses amours. — Comme il vous plaira, chevalier, s
Ici, la marquise repoussa son écran et respira son âacon. B On vous a parlé des philosopbes, reprit-elle avec dédain, des philosophes comme Helvétius et Diderot. Croyez-m'en, Dorât était un plus grand philosophe ; il est mort comme un sage de la Grèce. — C'est vrai, dit le chevalier, mais il n'a pas vécu ainsi. — Bien mourir avant tout, chevalier ; la sagesse n'est pas de vivre sagement, j'imagine. Que voulez-vous? je suis «ntêtée en diable ; plus d'un demi-siècle, un horrible demi-siècle, plein d'orages et de bourrasques, a passé sans m' entraîner. J'ai tenu bon; je suis restée fidèle à mon temps, fidèle à mes souvenirs, fidèle à mes amours', mes amis ont eu beau faire et beau dire ; ils ont ri de mes vieux ridicules, comme s'ils n'en avaient pas d'autres, mes pauvres amîs! N'est-ce pas, chevalier? Sonnez donc Zoé, s'il vous plaît : j'ai faim; le vidame, d'ailleurs, est arrivé. >
Nous passâmes bientôt dans une salle à manger des plus curieuses, tendue de tapisseries magnifiques représentant diverses scènes agrestes : les Nymphes boca» gères bavant à la fontaine et les Chasseresses égarées. Deux petits buffets en bois de rose, ornés de minia- ' tureSi deux glaces de Venise, des groupes de Sèvres, des dessus de porte, voilà à peu près l'ameublement de cette salle. Je ne décrirai pas le souper, pour en
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finir et pour ne pas offenser les amphîliyons modernes ï c'était un petil souper, voilà tout. Le vidame, qui était un arrière-cousin de la marquise, nous attendait dans la salle en lisant la Galette de France, t Toujours dam vos papiers publics! dit la marquise avec dédain; de quoi est-il question, ^il vous plaît? — De Méh émet- Ali, de M. Thiers et de M, de Lamartine. — Je ne connais pas ces geRs4à. Que joue-t-on à la Comédie-Française ! — La Camaraderie. — Je ne connais pas ce moi-là; c'est sans doute quelqne copie des Prôneurs de Dorât. Tenez, toutes vos gazettes ne savent pas ce qu'elles disent; le journal de Dotât, ait bonne heure! Après le souper, pendant que le chevalier donnera a mon cousin une leçon de tric'trac, nous deviserons tout à notre aise sur ce chapitre. »
Après le souper, nous retournâmes dans la chambre à coucher. Le chevalier et le vidame se mirent à jouer silencieusement dans un coin ; la marquise demeura un instant pensive et un peu attristée : elle recueillait ses souvenirs; elle repassait d'un pied tremblant au travers de toutes les fêtes dorées de sa jeunesse ; elle ressaisissait d'une main défoillante l'ombre de toutes les chimères de son cœur, t Ah! que je suis loin de tout cela ! dit-elle avec un soupir; j'ai beau tendre les bras, je ne saisis que ta mort! Au moins, je me console un peu quand je babille sur le temps passé, alors mime qu'on ne m'écoute pas. — Eh bien, de grâce, madame la marquise, parlez du bon temps; moi, je vous écouterai avec religion; parlez-moi de Dorât surtout, et des cinq maîtresses qu'il a si bien chantées. — Songez, monsieur, que, dans la bonne édition de ses poésies, les cinq maîtresses sont réduites à trois; mais, du reste, il y en a d'autres qu'il n'a pas chantées, mab qu'il a aimées. >
La marquise baissa les yeux avec une candeur de quatre-vingt-quatre ans. Le moment était venu de
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feuilleter Le vieux livre, comme avait dît le chevalier ; déjà j'en avais secoué la poussière. < Je vous écoute, madame la marquise ; vous savez par cœur l'histoire de Dorât : de grâce, racontez-moi celte histoire, si vous ne voulez me condamner à la lire dans quelque mauvaise biographie. — Hélas I mon jeune ami, c'est nne histoire qui me touche de trop prés. Comment TOUS raconter... Après tout, un confesseur de plus ou de mains... Ah ;à ! chevalier, n'écoutez pas aux portes. Pour vous, poëte, pardonnez-moi mon jargon et mes péchés. ■
I Avant tout, je vais vous dire à peu près mes avenmres ici-bas ; mes aventures, car je me pique d'en avoir sur le cœur. Je suis entrée dans le monde par le mariage : une assez mauvaise porte, n'est-ce pas ? Mais vous n'en savez rien.
« Au bout de deux ans et demi (j'ai compté les joiu^), M. le marquis mourut. Je me tins à ce nouveau malheur, de peur de pire. Je n'eus pas de regrets bien vi&, car M. le marquis s'était donné la peine de venir au monde et de s'en aller, voilà tout. 11 n'avait rien laissé dans le souvenir des hommes ni des femmes, si ce n'est un jargon brillant, un curieux attirail de petite-maîtresse et un testament en ma &veur de vingt-quatre mille livres de revenu. C'était tout ce qu'il pouvait feire de mieux... avant de mourir pourtant. Le pauvre homme I Figurez'vous que je fus de bonne foi dans le mariage ; je voulus m'entèter à l'aimer, mais il n'y avait pas de prise,
■ Comme le vent soufflait alors à la philosophie, il s'obstinait à se croire philosophe ; en conséquence, il me tourmentait avec réflexion , me tyrannisait avec
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méthode et m'ennuyait, comme dit M. Jourdain, par raison démonstrative. J'eus beau faire pour l'aimer ; de guerre lasse, je me mis à le haïr, il se laissa fiiire, le philosophe : à tout événement le sage est préparé. Mais pourtant, quand il vit que je poussais la philosophie trop lofti, il se dépita si bien qu'il tomba malade. Je ne sais trop pourquoi il mourut ; par système peutêtre. J'ai'rosai le testament de mes larmes, et je me voilai la face d'un crêpe austère qui me laissait entrevoir le riant horizon du veuvage.
t J'ai oublié de vous dire que j'avais en ce beau temps une figure à désespérer amoureux et rivales ; aussi, quand vînt l'heure de jeter au vent ma grande coiffe, je n'eus pas du tout l'idée d'aller m'ensevelir aux Carmélites ou au Sacré-Cœur de Jésus. Je rentrai dans le monde par une porte à deus battants ; mais, hélas! le monde, si attrayant à l'horizon, perdit de beaucoup quand je le vis de tout près 1
« En 1775, ce n'était plus qu'une génération abâtardie. J'allai dans vingt cercles sans rencontrer rien qui vaille. Qu'étaient devenus l'amour, l'esprit et la grâce ? Ces messieurs se gardaient bien d'en avoir. Et pourtant ces dames disaient encore les adorables. Les Anglais appelaient ces adorables les singes ; c'était mieux trouvé : il est vrai qu'alors nous disions des petits-maîtres anglais les ours. Oui, les singes, car*ls singeaient les philosophes et les Anglais : c'était bien la peine ! Ils n'avaient pas perdu pour cela l'entravagance sans verve, le jargon Insipide, l'esprit paré des vices du cœur, c'est-à-dire l'apanage de leurs aînés. Mais, au lieu d'enjouement, nos adorables n'avaient plus que de l'engouement, de l'engouement si exagéré pour toutes les sottises humaines, qu'à la moindre controverse, ce n'était plus que des espèces de coqs anglais, dressés sur leurs ergots et se livrant bataille pour la distraction des spectateurs.
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t Je vis bien qu'il n'y avait pas grand'chose de bon à faire avec l'amour ; et, comme une femme ne peut pas vivre sans féerie, j'eus recours à la musique, à la peinture, à la poésie. J'ai griffonné, j'ai barbouillé, j'ai &it du bruit.
* C'est vers ce temps-là que les Baisas de Dorât me sont tombés sous la main ; j'ai raffolé de cette poésie sans savoir pourquoi, sans doute parce que c'était, comme l'a dit lui-même le poSte, le chemin de notre amour. Je lui écrivis une lettre assez spirituelle, quoique assez longue, que vous retrouverez un peu arrangée dans son journal, si j'ai bonne mémoire. La première fois que j'entrevis Dorât, ce fut aux fêtes royales de Fontainebleau. Je ne le trouvai ni bien ni mal au premier coup d'œil ; mais peu à peu, je découvris je ne sais quelle douceur charmante dans son regard, je ne sais quel caractère de délicatesse et 'de mélancolie à travers son joli masque de légèreté et d'insouciance ; il m'avait plu, bientôt il me toucha. Son front avait de la noblesse, son sourire une grâce spirituelle ; avec un peu de naïveté, c'eût été le sourire de l'amour. La rêverie allait assez à son front ; mais la pensée, jamais. Il était bien le sommaire de ses œuvres ; mais il était plus doux encore à entendre q^'à lire,
« Je ne l'avais qu'entrevu. Je le vis peu de jours après au bal de madame d'Angeville. Je raffole du bal; le bal est le premier enjôleur des femmes. Il y règne un oubli de soi-jnême et des autres qui m'enchante, du moins qui m'enchantait, car il me faut parler au passé. Donc, j'étais dans l'enivrement de la fête, quand Dorât passa près de moi. Il m'avait dit trois paroles aimables, j'avais répondu par deus sourires et demi. Il y avait prise d'un côté comme de l'autre ; mais mon entourage nous obsédait, t £h! madame la marquise, ■ l'est-il écrié avec ^ll sir d'humçvr <]ul m'a réjouie.
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faites donc fermer votre porte, que je puisse vous parler à mon aise. »
■ C'était en vérité la premitre fois que je rencontrais dans le monde un homme d'esprit; aussi je l'écoutai de tout mon cœur. Il me parla en conséquence. Je ne rappelle ceci que pour mieux vous peindre mon cher poëte, ou pour abuser mon cœur une fois encore par le riant souvenir de cette rencontre.
t II s'appelait Claude comme mon mari, 11 s'appelait en outre Joseph ; mais ce Joseph-là ne se fQt pas laissé vendre par ses frères et n'eût pas perdu son manteau. Il est né à Paris en 1704, Son père, originaire du Li- . mousin, était auditeur des comptes. Sa famille, connue depuis longtemps dans la robe, voulut qu'il suivit le barreau. Apres quelques succès de collège, il endossa la sombre casaque ; mais cela n'allait pas â sa jolie figure enjouée, qui semblait demander du soleil, de l'amour, des aventures. Il abandonna bientât le grimoire de la justice, il se fit mousquetaire en dépit de tout le monde, hormis d'une petite créature de son voisinage qui l'avait agacé.
t Une fois mousquetaire, les choses allèrent grand train. Comme disait si bien le marquis de Pezay : ( Baisers surpris sont les plus doux. > Mais la voisine y mit de la mauvaise foi ; elle fit semblant de se défendre, et, quand elle vit que le mousquetaire, au lieu de lui donner sa main, ne lui donnait que son cœur, elle s'en alla trouver une vieille tante de Dorât, une janséniste outrée, à qui elle confia les beaux faits d'armes de son neveu le mousquetaire. La vieille tante, effrayée, promit à la voisine de prier Dieu pour elle. « Voilà tout i ce que vous pouvez faire pour moi, madame ? » La vieille janséniste fit venir le coupable à son tribunal de piété, c Mon pauvre enfant, dit-elle, pour l'amour ( de Dieu, ne soyee plus mousquetaire, car un mou»; F ^ucttlre n'ft jamais Alt loQ Hlut, >