‹ Louis XVIChapitre 5 sur 62 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

II. i.,<i-,Gooj^lc

aa LE DH-HUmtolE SIÈCLS

moral, intellectuel... Cette triple vie, qu'on ne saurait contester à l'homme, ne peut devenir pour lui un objet d'observations et de recherches qu'autant qu'elle se manifeste par le corps, par ce qu'il y a de visible, de sensible, de perceptible en l'homme. Dans la nature entière, il n'est point d'objet dont on puisse découvrir le» propriétés et les vertus que par des relations extérieures qui tombent sous le sens; c'est sur ces déterminations eiternes que se fonde le caractéristique de tous les êtres, la base de toutes les connaissances humaines. On ne saurait nier que la force physique, bien qu'elle s'exerce dans toutes les parties du corps, surtout dans ses parties animales, ne soit plus remar* quable, plus frappante encore dans le bras, depuis sa racine jusqu'à l'extrémité des doigts... Il n'en est pas moins évident que la vte intellectuelle, les iacultés de l'entendement et de l'esprit humain se manifestent dans la conformation des os de la tête, et principalement du /ron(... La vie morale se découvre surtout dans les traits du visage et dans leur jeu... Cette triple vie de l'homme, bien qu'elle se réunisse en une seule dans chaque point du corps, pourrait néanmoins être divisée par étages, et il y aurait matière à physionomiser là-dessus si nous vivions dans un monde moins dépravé. La vie animale, la plus basse et la plus terrestre, placée dans le ventre, s'étendrait jusqu'aux organes de la génération et aurait le cœur pour loyer. La vie intellectuelle trouverait son siège d'ans la tête, et l'œil serait son foyer. Ajoutons que le visage est le représentant ou le sommaire de ces trois divisions : le front jusqu'aux sourcils, miroir de l'intelligence; le nez et les joues, miroir de la vie morale ei sensible ; la bouche et le menton, miroir de la vie animale, tandis que l'œil serait le centre et le sommaire de tout. »

Lavater, comme tous les philosophes, croyait avoir créé le monde, ou du moins il croyait l'avoir expliqué,

ce qui n'est pas moins impossible. Le philosophe de Zurich ramenait du reste la philosophie à son point de

départ, à la connaissance de l'homme. Seulement, au lieu de l'étudier par le cœur, il l'étudiait par la figure. Ne ressemblait-il pas à ces voyageurs qui jugent les habitants d'un pays à la physionomie des maisons? Rien ne l'embarrassait, ni k laideur de Socrate, ni celle de d'Alembert, parce qu'il le» yoyait illuminées pat- le reflet de leur génie. Mais si on lui eût demandé : — ' Que pensez-vous de ces deux hommes? N'aurait-il pas répondu : — Je pense qu'il n'y a rien à en penser?

L,'œil simple de Lavater pouvait alors s'exercer en France sur des têtes et sur des visages. On commençait à mépriser la poudre, les mouches, le blanc et le rouge. La femme redevenait mère de famille, l'homme allait devenir un citoyen.

C'est alors que Mirabeau, cette royale laideur, montre son visage. Le masque de l'idée se métamorphose et passe de figure [en figure; depuis Montesquieu jusqu'à Saint-Just, c'est toujours l'idée révolutionnaire, l'idée à deux têtes, celle qui grimace au passé, celle qui sourît à l'avenir.

Le dix-huitième siècle! tout décline d'un côté, tout s'élève de l'autre. Les penseurs sortent des antres de la bourgeoisie encyclopédiste; la fortune se déplace aved l'intelligence; la classe moyenne dépèce morceau à morceau le patrimoine de la noblesse ; les économistes. Ces Prométhées du monde moderne, dérobent le secret de Jupiter : par eux on sait comment naissent les richesses, et en vertu de quelles lois elles se partagent. L^ commerce et l'industrie ont remplacé l'agriculture, qui se meurt entre les mains des nobles, mais qui doit

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e sous le bras laborieux des paysans. Les iamines succèdent auf famines : ces fléaux appellent l'attention des penseurs sur les vices de la situation présente. L'homme se plaint de la terre ; la terre, à son tour, se plaint de n'Être point cultivée. A qui la faute ? On remonte jusqu'à la distribution féodale de la propriété, qu'on accuse de paralyser les forces du travail, seule source de la production.

La Révolution était partout. Ceux mêmes que le changement devait emporter appelaient le changement. Cette ixvolution, tout le monde se réunissait pour la vouloir. Les abus de l'ancien régime pesaient sur la conscience des privilégiés eux-mêmes. Dans un tel état de choses, on s'étonne que les ministres du pouvoir n'aient pas mis courageusement la main aux réformes. Une crainte les retenait. Tout le monde sentait qu'une fois les premières pierres enlevées, l'édifice tout entier croulerait d'unegrande ruine. Iliallait se résoudrcà vivre dans le passé ou à être écrasé par lui. De là cette résistance instinctive que les classes nobles opposaient aux mesures de régénération sociale. La royauté, elle, craignait moins parce qu'elle se sentait plus forte. Elle essaya d'une transaction. Louis XVI , dans sa naïve confiance, soumit les embarras du royaume à l'assemblée des notables. L'inconséquence de cette démarche étaitprévue. Appeler les privilégiés à réformer les abus du privilège, c'était s'engager dans un cercle vicieux. La royauté tourna dans ce cercle jusqu'à la convocation d6s états généraux. Devant cette dernière mesure, la monarchie hésitait, et tout le monde conviendra qu'à son point de vue, elle avait raison d'hésiter. Cette convocation venait trop tôt ou trop tard. Trop tôt pour satisfaire la nation sur l'exercice de ses droits, trop tard pour réformer les institutions sans les détruire.

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Lcé flU^ U'ua^ iMOtT^DE

Les causes de la Révolution. française sont complexes ; les unes appartiennent à l'ordre moral, les autres à l'ordre matériel.

La philosophie du dix-huitième siècle ouvrit sans contredit la première brèche dans l'ancienne citadelle des croyances religieuses, et par cette brèche devaient passer les événements politiques. Il faut cependant placer la question sur son véritable terrain. La philosophie, il est temps de le reconnaître, fut surtout forte de la faiblesse et de l'impuissance de ses adversaires. Si l'Eglise eût été capable de diriger le mouvement de ta sctence,sicUeeûtpu opposer la raison âla raison, les philosophes, si habiles qu'ils fussent, n'auraient pas eu si bon marché des croyances religieuses, ni, par suite, des institutions sociales dont ces croyances étaient la base. Mais, par un phénomène curieux, à mesure que la parole devient l'arme des libres penseurs, le silence devient le bouclier du catholicisme. L'Église parlait et parlait très haut, quand clic n'avait affaire qu'aux hérétiques : Bossuet les avait foudroyés ; mais du jour où le champ de bataille fut transporté sur un terrain plus mouvant, le dogme éperdu ne sut invoquer d'autre moyen de défense que l'anathème, dont on riait. Cette inertie s'explique. Les pouvoirs divins et humains ne sont jamais préparés qu'à un certain système d'attaques. L'Église avait un arsenal d'arguments forgés de longue main contre les manichéens, les ariens,, les

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bussites, les protestants; mats elle ne savait que répondre â des hommes qui, dans leur audace, sapaient jusqu'à la première pierre du christianisme.

La nouvelle hérésie avait dit son nom, c'était la raison humaine.

Or, le dogme reposait sur une base toute contraire, sur le sacrifice de la raison à la foi. [Entre les deux ■doctrines, l'antagonisme était profond, la discussion même était impossible; car, pour discuter, il faut convenir de quelques points communs. Entre la philosophie et l'Eglise, il n'y avait donc nul accommodement à espérer. L'une devait dévorer l'autre. Quand Voltaire s'écriait : n Ecrasons l'infâme I » Voltaire était logique. La guerre était déclarée, une guerre à 'outrance, une guerre à mort.

L'erreur serait de Croire que l'Église pût tomber sans entraîner dans une même chute les institutions politiques. Il ne faut pas oublier que depuis Clovis, l'œuvre des rois et des prêtres avait été d'appuyer le trône sur l'autel et l'autel sur le trône. Cette majestueuse unité avait trouvé son accomplissement dans le règne de Louis XIV. La force des philosophes, on ne l'a pas asseï remarqué, fut d'avoir compris tout d'abord les termes de cette alliance. N'attendez point qu'ils attaquent l'autorité politique dans la personne de Louis XV ni de ses ministres; non, leurs coups tendent plus haut ; ils visent aux croyances religieuses, )e veux dire à la tête.

La royauté n'était que le bras. Le mal fut plus grand encore que ne l'indique l'histoire. L'Église n'était pas seulement assiégée, elle était trahie. L'ennemi avait pénétré jusque dans le sanctuaire. Le clergé lui-même était philosophe. Lisez les écrivains ecclésiastiques du xvni" siècle : ce n'est plus le langage de Bossuet, hélas! ce n'est plus même la foi des anciens jours. Les abbés lisent Voltaire, et ils sourient presque avec tout le

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monde de leur dé&ite^ Bientôt l'attrait du fruit défendu les gagne : ils raisonnent. Ce que dit le Vicair^ savoyard, beaucoup de pauvres prêtres le pensent, ou le penseraient s'ils osaient penser. Quand on en est là, tout est perdu.

La Révolution, et c'est ici le secret de sa force, ne rencontra presque plus d'obstacles dans le monde moral. Les lumières de la raison s'étaient répandues sur tous comme le soleil.

L'arctie était abandonnée par la main même des lévites. La foi se réveilla en face du péril; mais il était trop tard. Il restait assez de vie dans le clergé pour sanctifier l'échafaud, pas assez pour défendre l'autel.

Il faut tout dire, en persécutant les jansénistes, la monarchie avait privé le temple de ses plus zélés apôtres. Après eux, le matérialisme gagna du terrain, et la victoire des libres penseurs fut plus facile. Les dieux de l'esprit, j'emprunte le langage de la Bible, avaient été remplacés par les dieux d'or ou de bois qui avaient des mains pour recevoir les présents^ mais qui n'avaient plus la gloire de la parole pour se venger des affronts.

On croit avoir beaucoup dit en affirmant que le peuple français ne voulait point alors d'une révolution politique, encore moins d'une révolution religieuse. Cela est vrai si l'on regarde à la masse. Rien n'était changé dans les habitudes de la nation. Mais les grandsmouvements dont l'humanité s'applaudit n'ont jamais été prévus, encore moins consentis, la veille, par la multitude.

Les révolutions sont filles de l'imprévu. Personne ne les veut, tout le monde les &il. Les uns leur apportent l'énergie d'une volonté qui défie tous les obstacles, les autres leur prêtent la force d'inertie. Le concours de ces derniers n'a point manqué à la Révolution de 89.

Le triomphe de la philosophie ne fut pas seulement

d'afHrmer les droits de la raison humaine, ce fiil de désarmer la résistance. Voltaire savait bien ce qu'il feisait en attachant le ridicuic à la cause de ses adversaires. On a dit que le ridicule tuait ; s'il ne tue pas, il enlève à ceux qu'on veut tuer la force de se défendre. Et puis l'habit de philosophe était si bien porté ! La littérature acheva de déconsidérer les soutiens de l'ancien régime. Le peuple, qui parle mal, est toujours de l'avis de ceux qui parlent bien. Du jour où, pour être lettré, il Ëillut penser comme Voltaire et Rousseau, tout le monde voulut être philosophe.

Qui dira jamais toutes les causes de la Révolution française? L'énorme et infranchissable distance qui séparait les trois classes de la société, les privilèges de la noblesse et du clergé, l'unique répartition des impôts, le spectacle de la vie oisive et dissipée que menaient les chefs de l'Eglise, l'abus des bénéfices, la rivalité de la robe et de l'cpée, les erreurs d'une justice expéditive et locale qui atteignait les petits et épargnait les grands, une foule de droits qui avaient vieilli et dont on commençait à chercher les origines, la confusion de l'ordre religieux et de l'ordre civil, !a dignité humaine violée, le travail dédaigné par ceux mêmes qui en recueillaient les fruits, la liberté individuelle livrée à la merci des usages et des coutumes, sinon du caprice, tout cela existait depuis des siècles, et les détenteurs dw privilège se demandaient avec une bonne foi nalfve pourquoi cela ne durerait pas toujours. Ils oubliaient que les plus intolérables cscès se maintiennent jusqu'au moment où les peuples éclairés réclament contre la main qui les presse. Ce moment était venu, le bandeau était tombé. Le peuple obéissait

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encore, mais par crainte, non par amour. Or, il en est des liens politiques comme des liens de la passion humaine. Tout-puissants et légers tant que dure l'illusion, ils deviennent une lourde chaîne quand le charme de la captivité volontaire est rompu. Les peuples ne sont pas faits autrement que les individus. On les accuse d'inconséquence en les voyant brûler ce qu'ils adoraient la veille; mais cette inconséquence n'est-elle point au contraire le réveil de la raison ?

Quand les nations sont désillusionnées du pouvoir, les lois et la force peuvent les ramener quelque temps encore à la soumission ; rien ne les ramène plus à l'obéissance.

Les réformes augmentent le goût des réformes. Toute concession impose des concessions nouvelles.

Louis XVI, effrayé de l'embarras des finances, essaye les hommes l'un après l'autre ; ils s'usent, et l'opinion grandit. Que faire ?

Les parlements résistent, la sympathie publique se tourne du côté des parlements. Popularité d'une heure, qui va bientôt iaire place à l'indifférence ! On se sert de l'ancien régime pour battre en brèche l'ancien régime. De cette société condamnée, rien ne restera. Ces organes du mouvement seront brisés par le mouvement. La marche de l'opinion publique est tracée. Le fleuve a creusé son lit; il porte un instant tout ce qui favorise son cours, mais c'est pour l'engloutir. La déchéance des parlements, dont nul ne s'est aperçu en France, est un des enseignements de l'histoire. Ces institutions politiques avaient préparé la Révolution; la Révolution les dévora. Ils avaient appelé les États généraux, et ils s'effacèrent devant ces grandes assemblées nationales, sans même qu'on se demandât s'ils

Quand les esprits en sont là, tout leur vien Louis XVI croit flatter les instincts de la 1

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3o LE SIX-BUmÈWE SIÈCLE

favorisant ea Amérique la guerre de l'indépendance. Cette politique générale lui aliène la Grand e-Bretagne^ mais ne lui gagne point le cœur de la France, Les soldats et les marins qui reviennent de cette expédition chevaleresque ont aperçu de l'autre côté de l'Atlantique les mirages de la liberté.

L'âme du nouveau monde parle à l'âme de l'ancien monde.

Qui oserait maintenant prétendre que la Révolution française ne fût inévitable ? Elle ne s'appuyait pas seument sur des griefs, sur des torts difficiles à redresser, car l'intérêt des masses rencontrait à chaque pas, dans la voie des réformes, l'intérêt des classes prépondérantes ; elle s'appuyait en outre, et c'était là sa grande force, sur l'esprit humain. Plus tard, quand le marteau des démolisseurs- aura passé sur l'édifice, des esprits pieusement rêveurs viendront errer parmi les ruines ; ils trouveront des beautés à ce qui a été détruit, ils doreront d'un rayon de poésie mélancolique l'art du moyen âge, ils répandront le charme du souvenir sur les reliques de notre histoire ; mais il faut bien se dire que, vrai ou faux, ce point de vue était alors voilé; nul ne s'intéressait en France, vers la fin du dtx-huitiÈme siècle, aux lambeaux du'passé féodal. Les châteaux gothiques, comme on les appelait, d'un nom qui rappelait l'invasion étrangère, étaient, aux yeux de tous, les gauches et barbares représentants d'un droit usurpé. On leur en voulait d'être forts, on les méprisait d'être laids ou de les croire laids. Je le répète : la véritable faiblesse de la société que 89 va détruire, c'était de n'être défendue par rien. J'appelle rien sa force, une force qui s'usait d'ailleurs chaque jour au travail de la discussion.

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Depuis la Fronde, la monarchie n'avait pas même prévu la lutte. Nul oi^anisation, nuls moyens de résistance. L'armée avait perdu son prestige dans les dernières guerres de Louis XV. La plupart de ses chefs étaient étrangers. La royauté était préparée tout au plus pour une émeute, elle ne l'était point contre une révolution.

J'irai plus loin, elle ne connaissait même point ses ennemis. Du moment où les Guises, où les nobles mécontents n'étaient plus là, elle ne croyait plus aux barricades de Paris.

On est injuste envers Louis XVI quand on le représente comme un roi apathique, inférieur aux circonstances, incapable de conjurer le danger, incapable même de le prévoir; tout autre monarque aurait partagé son indifférence, sa mortelle sécurité. La puissance delà Révolution française était dans les faits euxmêmes, elle était surtout dans les idées. Son Capitole se trouvait ainsi placé dans les hauteurs que le génie du plus grand roi n'aurait point su atteindre. Il élait faible et caduc parce que la société dont il était le couronnement n'était elle-même que faiblesse et caducité.

Les époques font les hommes à leur image.

Cependant la Révolution marchait, à travers les privilèges, à la conquête du droit.

Si l'argent est le nerf de la guerre, c'est aussi le nerf de la paix ; car l'argent c'est la paix armée.

La ruine des rois est la force des peuples. La Révolution sortit tout affamée de la misère du trésor public.

Turgot, Galonné, Necker, Brienne avaient successivement cherché à réparer la situation financière : tous avaient échoué ; il ne restait plus qu'à consulter la nation. Mais comment sera-t-elle consultée ? Là était le problème. M. de Necker, rappelé aux affaires, fit adopter par le Conseil que les députés aux États géoé-

raus seraient pour le moins au nombre de mille. Oui, mais quelle sera la part feite au tiers État ? Il constitue presque toute la nation, il alimente la richesse publique, il tient dans sa maia l'industrie et le commerce, il fait la lumiÈre, la vÎÈ, la puissance de la France. Le tenir à genouï et la tête diîcouverte devant les deux premiers ordres de l'Étal, il n'y faut plus songer. Necker détermina que le nombre des députés de la classe moyenne serait égal à celui des deux autres ordres réunis. La noblesse et le clergé rédigèrent des cahiers : ils renonçaient à quelques-uns de leurs privilèges pécuniaires; ils consentaient à payer l'impôt comme les autre^sujets. Le fiers État, lui, négligea d'écrire sur le papier ses réclamations ; ses griefô et ses douleurs parlaient assez haut. Les États généraux furent convoqués à Versailles, le 4 mai 17H9.

Tout à l'heure rhistoire,c'étaient les idées; désormais ce sont les événements.

Pour la première fois, la nation se sentait vivre dans une assemblée qui lui devait compte de ses actes. Tous les esprits se recueillaient dans une sorte d'attente religieuse. Dès les premiers jours, la rivalité des trois ordres éclate. On sait désormais où est l'obstacle. La noblesse refuse de se réunir au tiers État; cette résistance eïcite l'indignation publique. Le clergé est, par la nature de ses fonctions et surtout parles éléments dont il se compose, un pont entre deux montagnes séparées par un abîme. A côté du haut defge, qui tient nécessairement pour la noblesse, il y a le bas clergé qui incline vers le tiers. C'est ce dernier qui devient le lien de la réconciliation. Cependant la noblesse s'oppose encore à une mesure dont elle prévoit les conséquences.

Le Roi est de l'avis de la noblesse. Se réunir au tiers- État, c'est effacer la distinction des classes, c'est commencer la Révolution.

Le tiers-État n'hésite point ; il a l'audace de se proclamer le souverain de &it; il se constitue en Assemblée nationale. La hardiesse de cène résolution accable la noblesse. Le Roi vient au secours du privilège frappé à mort. Assistance inutile I

La âmeuse journée du Jeu de Paume vient d'apprendre à la nation le cas qu'on doit feire des ordonnonces royales. La monarchie a devant elle une rivale, l'Assemblée, et derrière l'Assembléci l'opinion.

Le gant est jeté, le duel commence.

On a trop dit que le peuple avait tout fait dans le mouvement révolutionnaire : jusqu'ici le peuple ne parait point ; sans le courage, le sang-froid et la présence d'esprit de quelques hommes, parmi lesquels il faut nommer Sleyés, le peuple n'eût jamais paru dans la lutte.

Ce sont les grands vents qui agitent les flots, ce sont les grandes volontés qui agitent les multitudes. Le peuple s'imagine qu'il fait les révolutions parce qu'on le lui a dit sur toutes les trompettes de l'histoire, et parce qu'il l'a chanté sur tous les tons. Or, la Révolution ' a été faite par le roi Louis XVl et par les gentilshommes du dix-huitième siècle,

La Révolution a été faite par M. de Voltaire, chambellan du roi de Prusse et gentilhomme de la chambre du roi de France; par M. de Beaumarchais, qui était gentilhomme du prince de Contî ; par M. de Condorcet, qui était deux lois marquis ; par M. de Chamfort, qui se croyait gentilhomme parce que sa mère avait aimé trois gentilshommes ; par le citoyen Lafeyette, qui était marquis ; par Mirabeau-Tonnerre et Mirabeau-Tonneau, un marquis et un comte; par le citoyen Égalité, duc d'Orléans et prince du sang ; par te prince

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34 LE DK-HOmÈME SIÈCLE

de Tallejraod, prince de l'Église; par Saint-Just, poète et marquis ; par M. de Robespierre, qui ne cachait pas toujours ses manchettes : par Louis David, peintre du Roi qui deviendra baron de l'Empire.

Jusqu'au 9 thermidor, le peuple s'agite, c'est la noblesse qui le mène. Au 9 thermidor, le peuple s'agite, on lui donne un roi, le roi du peuple ; mais ce roi du peuple, c'est le vicomte de Barras. Que dis-je, un roi ! c'est un. empereur romain et un sultan asiatique !

Qui succède au vicomte de Barras .' C'est M. le marquis de Buonaparte. Celui-là trouvera la vieille noblesse trop décimée : il en créera une nouvelle qu'il baptisera à tous les Jourdains de l'Europe et au carillon de toutes les victoires.

Après la Révolution, qui désarmera la royauté, si ce n'est encore la noblesse d'épée et la noblesse de plume ^ Ce sera M. de Chateaubriand, vicomte par ses parchemins, prince par son génie, qui fera une brèche au pouvoir en s'érigeant en tribun de la liberté de la presse. Après lui viendra M. de Lamartine, qui chantera lu Marseillaise en prose dansVHistoire des Girondins. Ce sera M. Victor Hugo, vicomte et pair de France, qui se soumettra au mandat contractuel. Ce sera M. de Lamennais^ qui prendra dans l'Évangile le catéchisme de la République. Ce sera madame la baronne Aurore Dudevant, petite-fille du maréchal de Saxe, qui, sous le nom du citoyen Georges Sand, rédigera les bulletins de Février sur du papier à cigarette. Et, puisqu'il faut citer tous les bulletins de la grande armée du désordre, n'oublions pas la Z,iinterne du comte Henri de Rochefort,

A côté de ceux-là, combien d'hommes de talent, de fortune, de considération, que l'ambition a égarés dans la démagogie et dans l'athél'sme. Je ne parlerai ni des avocats, comme M. Ledru-Rollin; ni des médecins, comme M. Raspail; ni des savants, comme Arago; ni

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des banquiers, comme Laffitte; ni des soldats, comme Charras; ni des journalistes, comme Carrel; ni des chansoaniers, comme Béranger;ni des artistes, comme David d'Angers; ni des philosophes, comme Pierre Leroux; ni des historiens, comme Michelet; ni. des romanciers, comme Eugène Sue, qui tous ont fait la désertion de la vraie France, au lieu de taire le faisceau invincible.

Il faut reconnaître que le tiers État a emporté le mouvement en 1789; mais si les petites causes font les grands événements, ne peut-on pas dire que c'est Louis XVI qui, sans le vouloir, a précipité les choses î

Le roi avait mal tu les économistes. 11 s'imagina qu'il trouverait avec ces alchimistes modernes le secret de faire de l'or pour la nation. Comme on ne disait déjà plus au palais de Versailles : v l'État c'est moi », il convoqua l'assemblée des notables. Appeler les privilèges à réformer les abus du privilège, c'était vouloir se donner la comédie. Le second acte fut la convocation des États généraux; cette convocation venait trop tôt ou trop tard. Trop tôt, puisque la nation ne connaissait pas l'esercice de ses droits; trop tard pour réformer les institutions sans les détruire.

La convocation des États généraux fut la grande cause. Voici la petite :

Louis XVI pouvait tout sauver s'il y avait eu en lui un homme politique. I! s'occupait d'horlogerie; j'ai de lui une admirable petite pendule qui représente le temple de Trîanon : elle va bien, à cela près qu'elle retarde toujours ; Versailles retardait sur Paris. Louis XVI était aussi très bon serrurier; si bon serrurier qu'un jour il s'enferma dans son cabinet de travail sans pouvoir rouvrir la porte. Une vraie serrure à secret. Mais Louis XVI avait perdu le secret. Ce fut ainsi qu'il s'enferma dans. les États généraux sans pouvoir en sortir.

DinliîHinvGoOgle

Et à chaque pas qu'il faisait dans cette prison ' bruyante, il s'y enchaînait davantage.

Presque toutes les histoires de la Révolution, même les meilleures, sont faites de parti pris, au point de vue d'un parti. Il en est une pourtant que je tiens pour plus vraie que les plus vraies : c'est celle de Rabaut-Saint- Etienne, parce que celui-là a vu les choses de tout près.

Or, celte page de son histoire en dit beaucoup plus que les pages des réthoriciens de cette grande tragédie. Écoutez bien : n Dès les premiers jours, les députés des communes s'aperçurent des humiliations qu'on leur préparait. Fidèle aus usages de 1614, dont on avait compulsé les antiques archives, on donna aux deux premiers ordres un costume pompeux, et aux communes celui des hommes de loi, parce qu'en effet, dans les anciens États généraux, les députés de cet ordre étaient presque tous jurisconsultes. Mais il était ridicule de faire porter cet habit à des citoyens de toutes sortes de professions, lesquels semblaient jouer ainsi une scène comique. Ces puériUtés, qui ne sont rien aux yeux des hommes sages, indisposaient à cause de l'intention qui les avait inspirées. On afTecta les mêmes distinctions dans la présentation des députés au roi. On ouvrit les deux battants au clergé et à la noblesse, et le roi les reçut dans son cabinet : on n'en ouvrit qu'un aux députés des communes, et le roi les reçut dans sa chambre, où ils défilèrent avec rapidité, après avoir attendu longtemps, entassés dans le vaste salon d'Hercule. Cette distinction parut encore à la procession des États généraux, oii le haut clergé, tout brillant d'or, et les grands du royaume, pressés autour du dais, étalaient la plus grande pompe, tandis que le tiers État semblait porter le deuil. »

N'est-ce pas là la petite cause d'un grand événe-

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Puisque toute la nation était convoquée, puisque toute voix citoyenne devait marquer son timbre d'or, pourquoi cette comédie des décors et Jes costumes ?

Si au lieu d'humilierle tiers État, qui n'était rien et allait être tout, le roi lui eût ouvert son cœur et sa porte à deux battants, ceux n qui semblaient porter le deuil n de la nation n'auraient pas obligé sitôt la France à porter le deuil du roi.

BarÈre de Vieuzac,Maximilien de Robespierre, l'abbé Siéyès, Rabaut-Saint-Étienne, et tant d'autres de la bourgeoisie qui côtoyaient la noblesse, eussent fait cause commune avec le roi, sans trop s'inquiéter si la cause du roi était la cause du peuple.

Selon l'opinion des révolutionnaires, la premiùrc Rc volulion est toute d'esprit romain et de grandeur stoïcienne. Qu'il y ait eu des Brutus, voilà qui n'est pas douteux. Mais quels étaient les stoïciens ? Les grands seigneurs. En effet, ils ont tout donné, tandis que les autres voulaient tout prendre. Le savent-ils ? Le jour où ils ont apporté leurs parchemins en holocauste, ils ont trahi leur passé. Pour mieux reconnaître les droits de l'homme, ils ont sacrifié les droits du gentilhomme. Une nation ne se fait pas avec des théories, elle se constitue par l'héritage de tous les héroïsmes et de toutes les intelligences. Les parchemins de la noblesse et les parchemins du génie étaient les parchemins de la

L.a noblesse, qui a jeté ses titres aux orties ta nuit du 4 août, a ressemblé à ces soldats qui fuient devant l'ennemi pour empêcher l'effusion du sang. Les grands seigneurs étaient bien libres d'abandonner leur fortune, mais ils n'étaient pas libres de dépouiller la France de tant de souvenirs de noblesse qui étaient tout un principe et tout un exemple.

Ce fut cette nuit -là que les d'Aiguillon, les Montmorency, les Guiche, les Mortemart, les Custine, les La

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Rochefoucauld se dépouillèrent de leurs titres. Et comme il fallait que l'esprit français perçât dans le stoïcisme, !e comte de Virieu s'écria, quand les autres eurent déposé sur l'autel de la patrie, qui son duché, qui son marquisat, qui son comté, qui sa baronnie, qui son colombier féodal, le comte de Virieu s'écria : a Et moi, j'apporte le moineau de Catulle sur le bûcher expiatoire. »,Car M. de Virieu n'avait qu'une cage dorée.

Et.l'Assembléefit cotnme Lesbie, elle accepta jusqu'au moineau de Catulle.

La Révolution légitime était depuis longtemps faite dans les esprits par la force de l'esprit humain. Montesquieu avait retrouvé les titres de l'humanité, Jean- Jacques avait écrit la profession de foi du citoyen, Voltaire avait consacré les droits de l'homme. Mais ni Voltaire, ni Jean-Jacques, ni Montesquieu ne voulaient retourner l'échelle sociale. C'étaient des dilettantes et non des tribuns. Le plus révolutionnaire des trois ne s'était pas indigné, lui républicain de Genève, de dîner à l'office da«s le pays d'un roi absolu. Il aimait son servage et ne pouvait s'acclimater dans sa patrie. Montesquieu se contentait de railler. Voltaire fut l'accusateur public le plus amer et le plus ému des iniquités, mais il plaidait pour ses pareils et non pour le peuple, qui passait au-dessous des iniquités.

La littérature philosophique, religieuse, politique, prêchait l'idéal d'un monde nouveau. Le peuple commençait à lire. Le peuple, qui parle mal, est toujours de l'avis de ceux qui parlent bien. Du jour où pour être lettré il fallut penser comme Voltaire, tout le monde reconnut le roi Voltaire. La royauté de l'esprit eut cent piille courtisans. Ces cent mille courtisans voulurent à leur tour des courtisans.

Voltaire laissa tomber sa couronne sur la tête du tiers État. Le tiers État, ivre de liberté, la jettera bientôt à la populace, ivre de licence.

C'en est fait : la France s'appeUera la République comme à Sparte, comme à Athènes, comme à Ronie ; mais le peuple n'y est pour rien.

Le peuple n'a pas été au collège : la République est le rêve du collège. Elle est sortie des luttes du forum, les mains pleines de gerbes de rhétorique. Le collège, le théâtre, l'histoire, tout retournait les esprits vers l'âge d'or de la dcmocratie.

Le grand siècle littéraire avait consacré la poésie classique. Les souvenirs des républiques d'Athènes, de Sparte et de Rome, ramenèrent les mœurs et les enthousiasmes versie sentiment delà liberté idéale. Les rhéteurs donnèrent la main aux philosophes. Juvènal l'avait prédit : • Leurs déclamations plaisent aux enfants; i la Republique est un thème; mais qu'attendre de ces collégiens drapés dans le naanteau de Brutus ? Vous verrez tout à l'heure SaintTJust, Danton, David, Camille et les autres.

Ce que les Français connaissent le moins, c'est la France. Leur histoire, voilée par les ténèbres du moyen âge, ne retrace pour eux que le souvenir des temps de barbarie et d'ignorance. La httérature est païenne. La Renaissance a emprisonné le christianisme dans les cathédrales ; elle l'y a presque vaincu sous la luxuriance des arts : la chair a triomphé de l'esprit. La beauté a rayonné sous l'anathème. A ce culte nouveau, tout le monde s'est converti. Les papes eux-mêmes n'étaientils pas les disciples et les gardiens de l'antiquité plus jeune et plus épanouie. que jamais ?

C'est la réverbération de l'antiquité qui nous a perdus. Pour devenir Grec ou Romain, nous avons cessé d'être Français. Nous avons sacrifié le sentiment national au plaisir de jouer le rôle des anciens.

Les révolutions sont faites pour le peuple — quelquefois, — mais jamais par le peuple.

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La séance royale fut le premier champ de bataille entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.

Qui sortira vainqueur du champ clos ? Le Roi a pour lui la noblesse, son prestige, l'éclat des siècles : il est r arrière-petit- fils de Louis XIV, qui faisait trembler les Parlements ; or la parole du Roi est formelle : « Retirez-vous ! i C'est alors que Mirabeau se lève : F Allez dire à votre maître. . . t

Donc il y a deux maîtres : le Roi, qui personnifie le passé, l'Assemblée, qui personnifie l'avenir. La défeite du pouvoir est irrévocable. Sieyès, froid comme un argument, laconique comme l'action, prononce l'arrêt de la royauté ; i Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier, s Les représentants se considèrent comme investis d'une souveraineté qui ne doit rien qu'à elle-même et â la nation. Ils sont le peuple, le Roi est un étranger. La victoire morale de l'Assemblée est annoncée au pays par les cent bouches du journalisme.

Quel chemin fait en quelques jours l la noblesse vaincue passe sous les fourches caudines de la réunion. A dater de ce jour, elle ne compte plus comme ordre. Ses pOUvoiiB sont confondus, noyés dans les pouvoirs égaux des représentants de la nation.

La royauté s'effraye, elle se sent seule. Les Etats généraux, qui dans le passé appuyaient la prérogative du chef de l'État, ont changé de forme ; ils ne menacent pas la couronne, ils la remplacent. Dans ces circonstances extrêmes, que reste-t-il au Roi, déclaré simple chef du pouvoir exécutif? L'armée. Louis XVI concentre les troupes vers Paris. Cette mesure rencontre une autre force de résistance : l'opinion. Paris fermente. A cette résistance inorganisée, l'Assemblée nationale donne une voix ; elle interroge iiëremenr ta

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royauté sur ses intentions. Cependant l'étincelle se propage ; la multitude court aux armes. Le renvoi de Necker est le prétexte de cette levée de lances. Pauvre Necker, que les faubourgs devaient voir parrir quelques mois plus tard avec une si parfaite indifférence !

La Bastille est prise. Elle avait fait son temps : il n'y avait plus de prisonniers. Le Roi cède encore, les troupes s'éloignent. La lutte avec l'opinion se termine comme k lutte avec l'Assemblée nationale, par une défaite. Le Roi se rend à Paris ; Bailly lui présente la cocarde tricolore:

Voilà en quoi s'est changée la c

Le premier acte de ce grand drame est d'une simplicité majestueuse qui doit frapper tous les esprits sincères. L'antagonisme de la nation et de la royauté s'y dessine nettement. La déchéance de la monarchie absolue est prononcée dès l'ouverture des séances par la voix tumultueuse de Mirabeau. Or, la monarchie de Louis XIV abattue par un soufHe,.par une parole, que reste-t-il ? un fantôme de royauté constitutionnelle. Louis XVI n'a plus qu'un droit, celui d'enregistrer respectueusement les volontés de la nation qui délibère. Le souverain, être de raison, s'incline devant le souverain de fait. Jusqu'ici rien n'est changé : il n'y a qu'un roi de moins. Laissez faire le temps — ici le temps ce sont des journées, — et cette société, qui hier encore semblait étemelle, ne sera plus' qu'une

Après la chute morale de la royauté, cette clef de

voûte de l'ancien régime, la noblesse n'avait plus qu'à

s'eiécuter. Le sacrifice fiit magnanime. Jamais le

monde n'avait vu une pareille fureur d'abnégation. La

42 LE DIX-HUITIÈue SIÈCLE

Quit du 4 août est un des grands speaacles de l'histoire. La vieille France tombe comme une femme morte. Il semble que le privilège brûle les doigts des privilégiés. Les députés couvrent les degrés du bureau sur lequel ils déposent le sacrifice de leurs parchemins antiques et de leurs chartes ; les nobles offrent leurs droits de chasse, de pêche, de garenne et de colombier ; un peu plus , ils s'offriraient eux-mêmes.

Ainsi s'évanouit l'ancien régime, au seul frémissement de la conscience humaine. Puis, comme si en cédant au progrès, à la justice, à l'humanité, la no- . blesse et le clergé eussent obéi à l'inspiration divine, un T-e Deutn s'élança vers le ciel. Ce n'est pas tout encore : dans cène séance mémorable, les privilèges de, caste avaient été abolis , mais aussi cens des villes et des États ; il n'y avait plus de provinces, il n'y avait plus qu'une seule nation, une seule famille, un seul empire. La f!te de la Fédération fut un écho, une conséquence de la nuit du 4 août. Toutes les mains se cherchèrent dans une même étreinte. La fête de l'unité réunit des représentants de tous les coins dii royaume. La population tout entière , femmes, enfants, vieillards, atteste le soleil que l^k France est désormais une grande fraternité. Les larmes coulent de tous les yeux ; on s'embrasse, on se reconnaît ; l'homme est désormais l'ami de l'homme.

Les barrières qui séparaient les citoyens sont tombées à jamais. Sur l'autel de la patrie, on offre en holocauste les arbres généalogiques, tous les trophées de la vanité humaine, tous les insignes d'un passé qui pèse sur la conscience des privilégiés eus-mêmes.

La nation se réveille d'un rêve douloureux: La Révolution a pris tous les cœurs ; c'est l'amour, c'est la concorde. O jours heureux, jours de l'âge d'or de la philosophie, quels seront vos lendemains ? ■

Tout était détruit, il allait tout r

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LOUIS XTI 43

ici que les divisions commencèrent. La discussion s'ouvre sur la déclaration des droils de l'homme. La liberté des opinions religieuses est décrétée. La liberté de la presse triomphe des tecFeurs qu'inspire la lumière électrique. La constitution limite les droits de la prérogative royale. Cependant un cri trouble les travaux de l'Assemblde, le cri de la faim. Donner des droits au peuple, c'est bien ; mais qui lui donnera du pain?

L'état des finances effraye plus qu'il n'est effrayant. Les désastres de l'ancienne France pèsent sur la situa- •tion. L'Assemblée va vite dans ses travaux ; l'opinion publique va plus vite que l'Assemblée. Là-haut grondent les orages.

Pendant que la multitude se précipite vers l'avenir, le chœur des anciens privilégiés se retourne vers le passé. L'armée n'a point suivi l'élan de la nation. Les gardes du corps protestent à Versailles contre l'impatience des faubourgs. Une oi^ie en fece de la disette, quel contraste ! Les sages diront : quelle imprudence! Le peuple de Paris veut avoir le Roi. Singulier mélange de sentiments qui se contredisent ! On humilie la royauté et pourtant on lui attribue des dons mystérieux qu'elle n'a point. A en croire cette multitude armée, farouche, violente, le Roi c'est le pain du peuple.

On insulte l'idole par une contrainte tumultueuse, et en même temps l'idolâtrie n'est pas détruite. Les citoyens communient au principe de la royauté, tout en la traînant par les rues.

Le roi et la reine repondent à cette foi touchante d'un peuple affamé en accordant la remise gratuite des linges de corps et des habillements d'hiver engagés au Mont-de-Piété. Tout s'apaise. Le peuple, remarquez bien ceci, était alors plus royaliste que l'As- , semblée.

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LE DIS-HUmèUE SIÈCLE

L'œuvre de la raison et de la philosophie se c L'Éiat se sépare de l'Église. Nous touchons aux montagnes volcaniques. L'Assemblée rend aux protestants les biens de leurs ancêtres émigrés lors de la révocation de l'édit de Nantes, Tous les cultes sont ; la loi. L'Éiat veut soumettre le clergé à tion civile, et ne réussit qu'à introduire dans l'Église un schisme dangereux. L'historien marche ici sur un terrain brûlant, htcedo per ignés. La Révolution française a été vaincue par l'élément religieux. Elle n'a point eu la forcede soumettre les croyances à la loi. C'est contre ce roc qu'est venu se briser le vaisseau qui portait nos destinées. C'est ici surtout que les philosophes ont manqué à l'œuvre sainte de l'humanité.

Les cultes ne se détruisent point, ils se remplacent. Or la philosophie du dix-huitième siècle n'était qu'une négation, et les peuples ne vivpnt point de négation pure, .Il leur faut une foi, un iymbole. Ce symbole, l'Assemblée constituante était incapable de l'improviser. Elle crut beaucoup faire en limitant l'action poUtique du clergé, c'était trop ou trop peu. Elle irrita un ennemi puissant sans lui enlever les armes morales dont îl disposait. Le clergé dissident se retrancha dans l'inviolabilité du dogme. 11 fallut l'y poursuivre : c'était la guerre.

Contre les coups de la loi, le sacerdoce français se couvrit avec plus ou moins de bonne foi du bouclier de la conscience. Touché dans ses intérêts matériels par la main des réformes, il se donna le prestige du martyre.

Les populations s'émurent, les unes pour, les autres contre l'autorité ecclésiastique. Des deux côtés la lutte tourna moralement à l'avantage du clergé, qui se pré-

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senta comme victime des mesures révolutionnaires. On en fit assez pour exciter des haines puissantes, pas assez pour abattre l'antique majesté d'une religion qui cachait superbement sa tète dans les nuages. Le serment exigé par la constitution fut en grande partie refusé ; les prêtres qui consentirent à le prêter fiirent flétris par lears confrères du nom de prêtres assermentés, qui reste encore aujourd'hui sur leur mémoire comme un outrage.

Les hommes politiques ne s'aperçurent pas'd'abord de U profondeur de l'abîme qu'ils venaient de creuser. Dans cet abîme devait pourtant s'engloutir le plus juste et le plus magnifique mouvement de l'esprit hu< main. Eussent-ils prévu les conséquences de cette lutte avec l'ancienne foi religieuse de la nation, que les philosophes de la Constituante auraient sans doute été inhabiles à la prévenir. La résistance du clergé à la Révolution française était dans la force même des choses : tôt ou tard l'opinion devait rencontrer le dogme et s'y heurter. Seulement le terrain de la lutte était mal choisi ; ce n'est point sur une question financière, sur te refus de salaire en cas de relus de serment, qu'il fallait appuyer le défi jeté à l'Église.

Ici, du moins, la Révolution manqua de courage ; elle n'osa point se donner elle-même une foi religieuse. D'une main, en même temps audacieuse et timide, elle ouvrit le Panthéon aux ombres des philosophes ; mais elle ne proclama pas le culte spirituel des grands

Elle aussi avait ses saints et ses martyrs; mais elle les déposa froidement dans de muets tombeaux, d'oti ne sortit point le rayon de l'immortalité

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LE DrX-HUITIÈME SIÈCLB

LES DEUX lipYAVTÊS

Les premiers journaux de 1789 semblaient rédigés par ces grands hommes qui avaient légué leur esprit au monde, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Jean-Jacques , La Cour seule n'avait pas compris te mouvement des idées. Pendant que tant de cœurs ardents commençaient une lutte d'amour, de haine et de désespoir, pendant que tant d'âmes brûlantes se répandaient comme le tonnerre dans la grande ville en émoi, dans la province haletante, Louis XVI, roi de France et de Navarre, ■ écrivait aussi son journal, ceuvre éloquente qui témoigne des inquiétudes de sa pensée. Voici un fragment du journal de Louis XVI :

« Mercredi, le 1" juillet 1789, rien. Députatîon des États. — Jeudi, 1, monté à cheval à la porte du Maine, pour la chasse du cerf à Port-Royal. Pris un. — Vendredi , 3 , rien. — Samedi , 4 , chasse du chevreuil au butard. Pris un et tué vingt-neuf pièces. — Dimanche, 5, vespres et salut. — Lundi, 5, rien. — Mardi, 7, chasse du cerf à Port-Royal. Pris deux. — Mercredi, 8, rien, — Jeudi, 9, rien. Députation des Etats. ^-Vendredi, 10, rien. Réponse à la députation des Etats. — Samedi, 11, rien. Départ de M. de Necker. — Dimanche, 12, vespres et salut. Départ de MM. de Monlmorin, Saint-Priest et de la Luzerne. — Lundi, 1 3, rien, » Cependant le roi avait pris médecine,

Or,le lendemain, c'était la prise de la Bastille, Le Roi dormait du sommeil des enfants, il ne s'est même pas réveillé aux éclats du tonnerre.

Le Roi perdit un royaume parce qu'il n'osa pas (aire le roi

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Le II juin 1791, Paris se réveilla sans roi. La nouvelle se répandit. D'abord, ce fui de la siupeur ; bienlôt ce fut de l'indignation. < Lui parti ! Elle ! Nous l'avionsbien dit : le Roi et la Reine n'acceptaient point la Révolution, ils la subissaient. Ils viennent de s'échapper de la loi comme d'une forteresse. Où sont-ils allés ? se réunir à nos ennemis. > Les intentions de ce voyage étaient claires. Toute l'Europe monarchique frémissait décolère contre la France. Les premiers actes de l'Assemblée nationale avaient jeté la terreurdans toutes les cours. Une armée d'émigrés s'était formée sur nos firontiÈres. La vieille France s'dtait exilée ; la famille royale s'exilait avec elle. Passe encore, s'écriait-on, si Louis XVI et sa femme avaient quitté de bonne foi un pays dans lequel manque désormais l'air vital de la. royauté ; mais ils ne s'éloignent que pour revenir. Ils reviendront à la tête d'une noblesse exaspérée par sa défaite, à la tête des armées étrangères. La Révolution est menacée : aujourd'hui, demain peut-être, on la sommera de se rendre ou de subir les horreurs d'un siège. •

Si graves que fussent tes conséquences de cette fuite, les fauboui^s de Paris en prirent leur parti gaiement. S'il faut soutenir la guerre avec toute l'Europe et avec une partie de la France qui se déclare elle-même étrangère, on la soutiendra. L'invasion menace; on défie l'invasion. 1 A nous les piques! nous aimons mieux une déclaration de guerre que la trahison ! Que l'Europe avance, si elle l'ose. Noua avons creusé dans les ruines le fossé qui nous sépare à jamais de l'ancien régime. Ce fossé-là vaut mieux que celui de la Bastille 1 *

A tous les points de vue, ce départ nocturne, furtif, clandestin, fu*. une faute irréparable. Le Roi avait essayé de sauver sa tête: il perdit le trône. L'avenir dira d'ailleurs qu'il ne sauvait rien. Cette désertion volontaire devait être interprétée comme une abdication.

48 LE DJX-UUITIÈUE SIÈCLE

Louis renonçait à la couronne, ei il y renonçait dans les circonstances les plus funestes. Ce n'était plus le Roi constitutionnel de la France, c'était le roi des émigrés, le Roi de la contre-révolution, le Roi de l'étranger. On s'accoutuma, pendant trois jours — trois siècles alors, — à se passer de lui. Les Tuileries vides furent violées. 1-e peuple reconnut par lui-même le néant que contiennent les demeures royales. Les insignes de la monarchie tombèrent aux mains de la foule, qui se les partagea avec dérision. Des mots irréparables furent prononcées par une presse dont rien ne limitait plus l'audace. La déchéance du pouvoir royal était consommée. L'illusion de Louis XVI fut de croire qu'il y eut place en France, dans ce moment-là, pour une autre royauté que la royauté constitutionnelle. 11 fallait accepter le trône tel que la Révolution l'avait placé, ou en descendre. Reconquérir le passé, quel rêve !

Déjà les terres du clergé et de la noblesse [étaient passées entre les mains des paysans, vassaux hier, propriétaires aujourd'hui, soldats demain. La coalition des rois de l'Europe pouvait peut-être forcer les citadelles, fouler et déshonorer le sol national, abattre les têtes des demi-dieux de la Constituante; ce n'était rien encore : il fallait ressusciter la vieille France. On oubliait que de par les philosophes les miracles n'étaient plus même permis à Dieu, et Dieu s'était tourné du côté de l'avenir.

I Le Roi est arrêté! 1 Cette nouvelle suivit de près la première, et couronna la victoire de la nation. Une petite municipalité, forte de la loi, avait mis la main sur le chef de l'État. Les gardes nationaux avaient désarmé les gardes du corps. Louis XVI surpris, décou-

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LOUIB XVI 49

vert, convaincu de tentative d'évasion, allait jire ramené à sa prison des Tuileries par tout un peuple indigne.

Quelle humiliation jetée sur uae échelle de quarante, lieues 1 Les paysans accourent sur ta grande route pour voir le Roi, je me trompe, le mal&iteur! Parmi ces paysans, il en est que la Révolution a enrichis; dans ce carrosse qui roule au milieud'un flot de poussière et de malédictions, ils voient passer l'ami des émigrés, le représentant du parti féodal, qui a pour ainsi dire transporté ses châteaux à la frontière. La terre, nouvellement dépecée, occupée par des mains laborieuses des nouveaux maîtres, — ses enfants, — la terre se soulève sous les pas de la contre-révolution qui vient de se démasquer. Le respect du rang, du malheur, de la vertu personnelle, la pitié pour une femme et pour un enfant, tout est oublié. L'intérêt ne connaît point l'attendrissement : du jour où les masses campagnardes , égoïstes par instinct, par calcul, par habitude du dur travail, virent dans le Roi le héraut de l'invasion étrangère, le restaurateur de l'ancien régime, l'homme qui voulait rétablir les dîmes et rendre les biens aux émigrés, l'indignation ne connut plus de bornes. Il fallut boire l'affront jusqu'à la lie; il fallut courber la tête sous cet océan de murmures, de curiosité indiscrète, de sombre colère.

Ce n'est pas tout : la famille royale devait traverser Paris, Les grandes villes, plus éclairées que les campagnes, ont un sentiment plus délicat des convenances; mais leur ressentiment n'en est que plus amer sous le calme.

Traverser l'insulte, c'était affreux; mais traverser le silence ! Il le fallut pourtant.

Le peuple ne se découvre plus devant le Roi, devant la Reine. Le dernier artisan des faubourgs est devenu ftrand d'Espagne. Le roi passe, nul cri, nulle émotion

So LE DIX-HUtnËkE SIÈCLE

apparente. Qu'il aille ! C'est ici le vrai Calvaire de la

royauté;

Le chemin de l'échafaud sera moins hérissé d'épines. Accourez, ombre du dix-septième siècle ! Accourez, Bossuet, Saint-Simon, Condé,vous tous qui avez vu la royauté iriomphante,'et voyez maintenant ce qu'elle est !

On peut fuir le bagne, la prison, la potence , mais le trône, non : les rots sont enchaînés au souverain pouvoir; le peuple les garde à vue; il surveille dans les Tuileries l'otage de la Révolution.

Un de; torts de la conduite du Roi fut de susciter un parti qui jusqu'alors ne comptait pas dans la nation. Ce parti se réunit au Champ de Mars. Il y trouve encore debout l'autel de la patrie. Sa puissance numérique est peu de chose, mais il emprunte une force considérable à la logique des circonstances. Louis XVI a fui; Louis XVI a résigné lacouronae. Pourquoi la nation hésiterait- elle à la ramasser? Une pétition se signe : on y lit des noms obscurs aujourd'hui, destinés à devenir demain les drapeaux de la Terreur.

Tallien est le roj de l'émeute.

Par une fiction légale, l'Assemblée nationale a recon* stitué le pouvoir souverain ; le Roi a été enlevée Qui croit cela? Personne.

Lapétition a pour elle la lumière de l'évidence ; elle a contre elle le drapeau martial, la loi, Bailly.

Le sang couki Cette tache rouge que vous voyez au milieu du Champ de Mars, c'est l'émeute reprimée, disent les représentants officiels de la nation ; c'est l'échafaud de 93, dit l'historien.

On a beaucoup déclamé sur le rôle des passions humaines dans les grandes crises politiques; il serait temps de réfléchir à la logique calme, inexorable, mais foudroyante, qui dirige, au milieu du tumulte, la poussière vivante des partis.

Deux pouvoirs souverains peuvent exister dans un

État libre; l'Angleterre en est un exemple; mais au moins feut-ïl que ces deux pouvoirs indépendants reposent sur une base commune, qu'ils dérivent de la même foi nationale, qu'ils se mettent d'accord sur le principe du gouvernement. A cette condition le? monarchies constitutionnelles peuvent vivre; sinon, non. Or, les constituants n'y avaient point réfléchi ; mais rien de semblable n'existait en France. Ils avaient cru mettre l'équilibre dans les grands pouvoirs de l'État, ils y avaient mis la guerre. Le Dieu de Louis XVI n'était pas le. Dieu de la Révolution irançaise. Par baissance, par conscience, par devoir, il brûlait dans son for intérieur ce que la philosophie adorait, il adorait en silence ce qu'elle brûlait.

On accuse les hommes; on devrait plutôt accuser les fatalités qui les dominent. Le Roi, il faut le reconnaître, avait &it des sacrifices au mouvement de la raison humaine, — plus de sacrifices peut-être que n'en eût fait aucun roi de sa race. Aller plus loin, c'était è ses yeux de l'ingratitude et de l'impiété. On exigeait qu'il frappât les antiques soutiens de son trône, qu'il inquiétât l'Eglise, cette sœur aînée de la monarchie. Son cœur se révoltait contre de telles exigences.

Louis XVI ressemblait alors à ce roi dont parle la Bible, et qui, ayant renoncé à l'idolâtrie, avait brûlé toutes les statues, toutes les images de ses anciens dieus, et cependant le ciel ne se montrait pas encore satisfait. Le prophète alors pénétra dans les profondeurs secrètes du palais, et lui montrant une dernière idole, soigneusement cachée, à laquelle ce roi sacrifiait dans le mystère, il lui dit : « De quoi vous a servi de détruire toutes les autres idoles, . puisque vous avez conservé celle-là ? «

On a raconté mille fois cette frémissante journée du lo août ; les Tuileries saccagées, les Suisses massacrés, le Roi venant chercher un asile dans l'Assemblée

législative, pour entendre prononcer sa déchéance au fond d'une loge de journalistes, La terreur, \a pitié, la colère tombaient de moment en moment sur ces voûtes Iroides comme le couvercle d'un tombeau. Là se mouvaient du même coup une monarchie et une assemblée.

La déchéance de Louis XVI était un fait prévu, inévitable. N'avait-il pas renoncé lui-même au souverain pouvoir en désertant le trône ? Le péril qu'il avait cru conjurer par la fuite, il l'entendait gronder à ses oreilles dans cette tempête de feu, dans les cris de la multitude, dans les plaintes des blessés, dans les malédictions froides et amères de la tribune. Au milieu de ces événements lamentables, Louis XVI présentait l'étrange contraste de la faiblesse et de l'obstination; son caractère avait fléchi sous toutes les exigences de la Révolution française; sa conscience était restée droite. Ce fut sa conscience qui le perdit. Il tomba victime de ses croyances religieuses.

A la fin de cette terrible journée, Louis XVI avait tout perdu, hormis ses convictions.

Ainsi envisagée, cette chute a dé la grandeur. Il était trop tard sans doute pour retirer son veto ; mais l'histoire impartiale doit dire que Louis XVI ne l'essaya point. Il s'ensevelit dans sa fidélité comme dans un

C'étaifent les royalistes qui avaient perdu le Roi, en lui dictant une constitution qui tôt ou tard devait alarmer ses croyances; mais les constituants avaient besoin d'arracher l'État au:( mains de l'Église : de là un cercle de difficultés infranchissables; de là l'océan de l'abîme.

L'Assemblée législative avait vécu; la solennité des événements venait de voiler la tribune. Le canon avait

parlé; il allait maintenant la voix de Danton. L'Assemblée législative fut pourtant un grand sénat démocratique. Dans des temps plus calmes, elle eût gagné les cœurs par son éloquence. Elle vît naître dans son sein quelques-uns des orateurs qui devaient illustrer la Convention nationale. Elle eut l'honneur de posséder Condorcet, le biographe et l'admirateur de Voltaire, l'apôtre do dogme de la perfectibilité humaine, qui, dans ses rêves et ses espérances sublimes, voyait déjà tous les maux du temps présent, l'ignorance, la misère, le fanatisme, que ilis-je ? la mort elle-même fuir jusqu'aux extrémités de l'univers devant le soleil du progrès !

La pensée s'arrête avec attendrissement sur cette tribune qui va se changer en un champ de bataille ! I.a Législative, du moins, n'avait point vu la Révolution se déchirer elle-même ; elle n'avait point vu tomber les têtes de ses orateurs! elle n'avait point vu le glaive passer de main en main, jusqu'à ce que, ébréché, teint du sang le plus pur, il se perdît dans la fosse des derniers martyrs. La liberté n'avait point reçu les coups de la dictature. La foi populaire n'était point ébranlée par les éclats de la foudre; malgré les nuages et le pressentiment de discordes inévitables, la fête de la Fraternité était encore dans tous les cœurs. Les mains qui devaient s'entre-déchîrer se touchaient encore sur l'autel de la patrie. Le territoire n'était encore menacé que par un fentôme d'invasion. Le canon de l'ennemi regardait nos frontières, mais ce canon se taisait, comme par respect pour tant de génie et de vertu !

Ces heures ne reviendront plus.

Et cependant il faut marcher, avec le temps qui marche, avec le soleil qui éclaire, avec les événements qui se précipitent. La Législative avait senti sous ses pas la terre s'ébranler; elle avait vu l'abîme s'ouvrir. Vierge de sang, elle s'immola au salut de la Révolution.

54 I-B DDC-HUmÈHE SIÈCLE

L'heure des grands sacrifices a sonné : le Roi offre sa couronne; l'Assemblée offre sa démission; le peuple offre ses souffrances. C'était le moment peut-être de confondre tous ces dévouements dans une réconciliation universelle; mais non, les idées ne se réconcilient que dans le baptême du sang !

Le II décembre 1792, Louis parut devant la barre de la Convention nationale. BarËre présidait. Les chefs d'accusation étaient nombreux; on peut les réduire à trois : Louis a trahi la France et violé son serment en se rendant à la frontière pour se réunir aux émigrés, â l'armée étrangère; Louis a &it tirer sur son peuple dans la journée du 10 août; Louis entretenait une correspondance secrète avec tous les ennemis de la France et cherchait le chemin d'un coup d'État contre la Révolution. Louis XVI se renferma dans un système négatif, refusant même de reconnaître sa propre signa-

Après trois appels nominaux, le 17 janvier, le président dit : t Je déclare que la peine que la Convention prononce contre Louis Capet est la mort, d

Les Girondins avaient voulu épargner le sang, et la plupart d'entre eux, !par crainte, par faiblesse, par respect humain, avaient voté la mort de Louis XVL La victoire de la Montagne était complète; elle venait d'arracher à ses adversaires une de ces concessions qui déshonorent un parti. Elle, du moins, n'avait point tremblé, elle n'avait plié sous aucune influence, elle était demeurée sombre et debout au milieu des revirements de l'incertitude. En temps de révolution, malheur à qui hésite! La ferme volonté des Montagnards les couronna d'un sanglant prestige.

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La nuit du 21 janvier, Louis dormit jusqu'à cinq heures du matin. Cléry, selon l'ordre qu'il en avait reçu, éveilla son maître. Le fidèle valet de chambre coiffa l'ex-Rot; pendant qu'on disait ainsi sa toilette, Louis tira un anneau de sa montre et l'essaya à son doigt : c'était son anneau de mariage, qu'il devait maintenant renvoyer à la Reine comme un muet

A six heures et demie il communia et s'entretint pendant quelque temps avec l'abbé Edgeworth. Il ne voulut point voir sa famille, craignant les émotions de son cœur. A huit heures, les officiers municipaux entrèrent; le Roi leur remit son testament et un rouleau de vingt-cinq louis qu'il les chargea de rendre à Malesherbes qui les lui avait prêtés. A neuf heures, Santerre dit : • Voici le moment! » Le Roi demanda à se recueillir encore pendant trois mois minutes. Au bout de ces trois minutes, Santerre répéta : i L'instant est venu. I Frappant alors Ja terre avec son pied droit, Louis dit : » Partons! >

A la porte du Temple, quelques rares et faibles cris de femmes s'élevèrent : ■ Grâce! grâcel •> puis ce fut tout : les rues que traversa le cortège étaient silencieuses comme la tombe. Toutes les fenêtres étaient baissées, toutes les boutiques fermées. Les voitures ne roulaient pas; une seule prolonge sur le pavé silencieux son bruit uniforme. Où va-t-elle ?

Quatre-vingt mille hommes, immobiles comme des statues, se tiennent sous les armes, formant la haie; les canon niers sont à leurs pièces, mèche allumée; mais pas un mouvement, pas une parole, pas un regard : on dirait une ville pétrifiée.

Louis lit dans son livre les prières des mourants. L'horloge sonne dix heures; ta voiture et l'escorte arrivent alors sur la place de la Révolution, naguère la place Louis XV. La guillotine s'élève près de l'an-

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cien piédestal qui supportait la statue royale. Un cercle de canons et d'hommes armés, derriÈre lequel fourmillent les spectateurs, décrit le terrain vide sur lequel va s'accomplir le sacrifice. La portière du fiacre s'ouvre. Le Roi monte lentement les degrés de l'échafaud; il semble n'être pas vêtu pour la mort : il porte une veste puce, des culottes grises, des bas blancs. Il ^ôte sa veste , paraît alors en camisole de laine blanche. Les aides du bourreau s'approchent pour le lier; il résiste. L'abbé Edgeworth le calme avec une parole.

Ses mains sont liées, sa tête est nue; le tatal moment approche. Louis, le visage très rouge, s'avance alors vers le bord de l'échafaud et dit :

I Français, je meurs innocenti c'est du haut de • l'échafaud et au moment de paraître devant Dieu <r que je vous k dis. Je pardonne à mes ennemis. Je f désire que la France... >

Un bruit de tambours couvre sa voix. Six valets de bourreau saisissent Louis le seizième et le lient sur l'odieuse planche. L'abbé Ejlgeworth s'écrie : • Fils de saint Louis,'montez au ciel! t Le couperet tombe; c'est la tête d'un roi qui roule.

L'exécuteur des hautes œuvres, Samson, montra cette tête : des cris répétés de distance en distance s'élevèrent de l'océan de têtes qui entourait l'échafaud : « Vive la République l » Les bonnets s'agitèrent à la pointe des baïonnettes, les chapeaux ondulèrent comme des vagues noires sur la place de la Révolution. Samson vendit pour ses valets des mèches de cheveus du Roi décapité et des morceaux de sa veste. Puis la multitude s'écoula en disant : a C'est fait! i

Les boutiques de pâtissiers, les cafés, les théâtres furent ouverts dans la soirée. Paris vaqua de tous côtés à ses plaisirs comme si c'était un jour férié. Dans les endroits publics, les patriotes serrèrent la main des patriotes avec plus de cordialité que la veille. Quelques

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jours après, dit un historien du temps, on ne s'apercevait point encore de la gravité du fait qui venait de s'accomplir. La Révolution venait de prendre l'engagement de vaincre ou de mourir. Les conventionnels, que dis-je, la nation entière n'avait plus ni miséricorde ni ménagement à attendre des rois de l'Europe coalisés pour venger l'affront qui venait de leur être tait dans la personne du Roi de France. Le défi était jeté. Et quel défi ! une tête de monarque suspendue par les cheveux à la main du bourreau! '

Les armes avec lesquelles on allait combattre l'ennemi avaient été trempées dans le sang de Louis XVI. Ce sacrifice avait sans doute ému plus d'un cœur ; mais la pitié ne se montra point. Les larmes versées coulèrent en silence.

Les Montagnards cependant avaient atteint leur but. Ils avaient imposé leur volonté aus événements. Leur politique à coups de théâtre avait triomphé de l'éloquence des Girondins, de l'effroi des multitudes, de la faiblesse 'de tous. Ils 'régnaient par l'audace. | D'une main qui bravait la foudre, ils venaient de décapiter huit siècles de monarchie. A l'ancien régime, ils avaient opposé la loi de l'ancien régime, la peine de mort.

Ce ftit leur victoire, ce fut leur perte. Ils avaient dressé l'échafaud, l'écha&ud les dévora. Tous les gouvernements se tuent à leurs propres armes.

Pouvait-on détruire la royauté sans détruire le Roi? Oui, sans doute, la République eût été plus assurée par la déchéance que par la mort de Louis XVI. Mais le moment n'était pas venu où les esprits éclairés sépareraient les hommes des institutions. Il faut dire que l'ancien régime s'était attaché à les confondre. Louis XIV, en esagérant la puissance et la représentation royales, n'a fait qu'exagérer le danger, non pour lui-même, mais pour sa dynastie. Si l'idole du souverain pouvoir n'avait point été placée par lui dans les

hauteurs du despotisme divin, il n'y aurait point eu de courage à l'abattre, il n'y aurait point eu place entre le trône et l'échafaud pour un champ de bataille entre les factions révolutionnaires. Les prestiges de la grandeur humaine donnent de l'éclat à la main qui les défie. Louis XVI tomba victime de ce matérialisme politique, dont le^tort ^taït d'incarner l'idée dans les signes. Pour la première fois on cria : Lt Roi est mort. Vive la République!

On croyait saluer le règne des rois de l'esprit humain : Voltaire était ressuscité.

Voltaire restera seul grand parmi les grands hommes de son siècle, parce qu'il s'est plus humilié que les autres devant la nature, parce qu'il n'a pas voulu, comme ses contemporains , retire l'œuvre de Dieu, i Je m'en rapporte toujours à la nature, qui en sait plus que nous. Je ne vois que des gens qui se niellent sans façons à la place de Dieu , pour créer un monde avec la parole. Qu'ils disent donc comme lui : Fiat lux!* N'est-ce pas parler avec la vraie éloquence de celui qui a créé toutes les lumières, la lumière du monde et la lumière de l'esprit ? Devant cette humilité du philosophe, on est tenté de prendre en pitié la lanterne sourde de tous ces Diogènes qui cherchent Dieu dans l'bomme; maisquand on voit Voltaire porter d'une main si ferme et lever si haut le flambeau de la raison, on s'approche de lui avec respect et on reconnaît que c'est quelquefois le feu du ciel qui brûle dans sa main.

Oui , cet homme qui rit souvent, qui se perd à force d'esprit, qui se retrouve à force de raison, est plus près de la sagesse que les penseurs moroses, amers ou majestueux de son siècle. Qui songe aujourd'hui à habiter la Salente de Fénelon ou la Forêt de Jean-Jacques?

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Qui voudrait vivre dans les royaumes ou dans les républiques de l'abbé de Saint-Pierre, de Fontenelle, de l'abbéde Mably, de Holbach? Autant vaudrait vivre dans un rÊve. Voltaire est toujours liveillé. L'humanité trouverait toutes ses lois dans ses œuvres '. Aussi, à sa mort, il prévit que le temps n'était pas éloigné où la Sorbonne toute vivante rendrait moins de décrets que Voltaire du fond de son tombeau.

Voltaire ( n'est-ce pas une des faiblesses du gentilhomme ?) ne voulait pas à certains jours d'une politique et d'une religion à l'usage de tout le monde. Il songeait à créer une république de philosophes, comme Platon avait créé la sienne. II croyait que les gueux devaient rester ignorants, pour n'avoir que les aspirations de la nature, a La philosophie, disait-il, ne sera jamais faite pour le peuple. La canaille d'aujourd'hui ressemble en, tout à la canaille d'il y a quatre mille ans **. » 11 dit encore : a Nous n'avons jamais voulu éclairer les cordonniers et les servantes. C'est te partage desapdtres, » C'est !e blasphème d'un grand seigneur et non d'un philosophe. Mais tout en blasphémant et tout en niant la canaille. Voltaire travaillait pour Dieu et pour le peuple. Il dit quelque part des apôtres : t Ces douze Ëiquins. 1 11 hit, sans le savoir, le treiEième faquin.

" a L'humanité, en effet. Voltaire ne travailla jamais, et c'est sa grandeur pour un coin de l'espace, ou pour une heure du temps. Mais n'est-ce pas \k la gloire du dii-huitième siècle tout entier ? n Guizor.

■* Voltaire, en 1791, eût peut-être émigré avec Rivarol. Il s'est toujours un peu moqué des républiques. « Quand je vous suppliais, écrivait-ilau roi de Prusse, d'Être le restaurateur des beaui-arts dans la Grèce, ma prière n'allait pas jusqu'à vous conjurer de rétablir la démocratie athénienne; je n'aime point le gouvernement de la canaille. > Mais il aimait la canaille, ce fond de douleur de l'humanité.

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