‹ Louis XVIChapitre 50 sur 62 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

II. i.,<i-,Gooj^lc

aSO LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

i C'est une comédie qui finira plus mal que mes tragédies, > lui disait gaiement Dorât.

( En effet, le marquis de Pezay, exilé dans sa terre de Blois, y mourut de chagrin. Pour Dorât, vous me dispensez de vous dire de quelle façon il prit d'assaut le cœur de la petite Julie. 4 Hélas ! écrivait-il au marquis, « je n'ai rien pris. «

« Dorât menait la vie dissipée de tous les merveilleux de son temps; c'était un pilier de spectacle, un poCte de petits soupers, un enfeot gâté des filles d'Opéra. Il jetait à tous les vents légers son amour, son esprit et son argent. Où prenait-il donc le temps d'écrire ? Le matin, à son lever, il courait en chenille^ c'est-à-dire en grand négligé, toutes les promenades et toutes les ruelles à la mode ; le soir, on le voyait partout où était le plaisir. Au moins, n'allez pas croire que ce poËte-là faisait des vers comme M. Jourdain faisait de la prose, c'est-à-dire sans peine et sans labeur. Il avait l'air de les jeter sur son chemin, comme des roses qui s'effeuillent; mais la vérité, c'est qu'ïljavail plus tôt cueilli un baiser qu'une nme.

( Dorât, qui savait décocher l'épigramme, fiil en butte à fJus d'un mot malin ; mais il tenait bon. A propos des jolies estampes dont il ornait ses livres, je ne sais plus quel abbé disait dans un salon : •• Ce poëte se sauve du n naufrage de planche en planche. ■ C'était un luxe incroyable de vignettes. A'nsi le seul recueil de ses fables lui coûta plus de trente mille livres pour les estampes de Marillier et d'Eisen, qui sont le chefd'oeuvre du genre *, Malgré les images, le livre ne se vendit pas. Mais ce qui désola le plus le pauvre fabuliste, ce fut cette insolence bien connue d'un

' Grâce aux estampes, les beaux eiemplaires des œuvres Dorât, première édition, se vendent â cette heure jusqu'à cinq mille francs.

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LES POETES ET LES ROMANCIERS 25 l

Anglais qui entra chez le libraire, paya sans marchander le prix du livre, en découpa toutes les gravures, et s'en alla sans mot dire, laissant les iables. Pour en finir sur toutes ces estampes, je vous dirai que Dorât a poussé l'enfantillage, dans une épître à l'impératrice de toutes les Russies, jusqu'à envelopper ses Amours, à cause du pays où Us allaient, dans des tburrures d'Astrakan, sans compter que le cul-delampe qui est à la fin de l'épître les représente sur des traîneaux.

4 II eut des amitiés célèbres : Voltaire le craignait, et le traitait de puissance à puissance, tout comme le roi de Prusse. Les grands seigneurs le recherchaient pour son esprit, les gens de lettres pour ses allures de gentilhomme, les femmes pour sa galanterie. Il y avait souvent cercle dans son joli logis de la rue d'Enfer; c'était un petit hôtel Rambouillet où on riait de l'Académie, où on transformait le Parnasse en île de Paphos. On y jasait à tort et à travers sur tout le monde, sur Voltaire et sur madame Dubarry, sur le roi de Prusse et sur mademoiselle Clairon, Fréron, qui n'avait d'esprit qu'au bout de la piume, venait là se reposer, bu plutôt recueillir pour sa gazette ; M. Lemierre venait y lire ses tragédies, mais c'était prêcher dans le désert; le marquis de Pexay et le marquis de Saint-Marc y amusaient les comédiens à petits traits d'esprit ; Crébillon le gai n'y perdait pas son temps. On y voyait parci par-là Colardeau e*t Gilbert, deux poËtes tristes à &ire peur; le sieur Marmontel, un poëte en prose; le jeune Fontanes, tendre nourrisson des muses ; enfin, bien d'autres encore qui ne se sont pas donné la peine d'inscrire leur nom sur le grand livre de la postérité.

( Il eut en même temps des inimitiés sans nombre; je vous l'ai dit, jamais poëte n'a subi tant d'épigrammes; mais en revanche, que de jolies épîtres et que

de leitres charmantes l'amour lui apportait chaque matin sur ses ailes de flamme ! A sa mort, on en a brûlé sans relâche pendant huit jours : il en reste quelque chose encore. Ainsi, cette jolie peinture de Gilbert, qui raconte que, dans une promenade au Perme&se, il voit un poËte endormi sur un lit de roses et veillé par les Grâces :

Oui, dis-je, quand on voit un mortel près des Grâces, Craint-on de se tromper en disant ; a C'est Dorât. ■

i A toutes les épigrammes, Dorât répondait par un trait d'esprit ou par un sourire. Avec le sieur La Harpe, cependant, les choses allèrent plus loin; ainsi vous verrez, dans VAnnée littéraire, que Dorât parlait dudit La Harpe en ces termes :

( Je démens les propos que ce fougueux petit gazelkr f m'impute dans ses derniers chiffons périodiques. Il y a ■ des gens d'une humeur vive qui prétendenc qu'un ridicule • aussi outré demande une corre.;tion à l'avenant. Bah! on € se moque d'un nain qui se piète pour se grandir; et t quand il importune, une chiquenaude en débarrasse. >

t Ce petit paragraphe valait bien une volée de coups de bâton ; toute l'Académie le jugea ainsi ; mais le sieur La Harpe, qui ne savait se défendre qu'avec la plume, re;ut cela avec sa philosophie. Seulement quand Dorât fut mort, il riposta tout à son aise. Que l'Académie lui pardonne.

K Cependant Dorât, que j'avais perdu de vue, était sans ressources du côté de la fortune. Ses succès au . théâtre lui avaient coûté cher. Le premier, il s'avisa de payer les applaudissements dit parterre et le sourire des loges. On cite plus d'une. petite vertu à la mode qui gagnait autant à ce métier qu'à tout autre. Aussi, à chaque succès, on appliquait à Dorât le mot des Hollandais après la bataille de Malplaquet ; Encore

LES fO&TES ET LES BOMANOERS 253

t une pareille victoire et nous sommes ruinés. » 11 tomba dans cette misère dorée qui est la pire des misËres. Gilbert n'était pas plus désolé dans son grenier que Dorât dans son hôtel.

f Malgré les créanciers, les critiques, les épigrammes, malgré la mort, qui était déjà au seuil de sa porte, il poursuivit de plus belle, comme pour s'abuser, ses aventures galantes et son œuvre de poSte. Madame de Beauhamais a été sa dernière folie, en ne parlant pas de son potme épique ni de mademoislle Fannier, de ta Comédie- Franc aise, qu'il avait épousée à l'ombre.

« Dès que j'appris qu'il était mourant, j'oubliai le poËte volage, je ne me souvins plus que du poËte qui m'avait aimée. J'allai à lui. C'était toujours le même petit-maître sans souci, persifleur, souriant. Il me sauta au cou. < Je vous attendais depuis longtemps, ■ dit-il d'un air joyeux et avec un peu de fatuité. Et il voulut encore lutter avec l'amour : il fut galant,. mais du bout des lèvres; c'était un comédien fatigué, voulant jouer son rôle de poète à bonnes fortunes jusqu'à la fin. Hélas! quand je retournai pour le voir, i] n'était plus auï prises avec l'amour. « Marquise, me dit-il en me tendant

* une main sèche et brûlante, me voilà aus prises I avec la mort. J'ai reçu hier la visite de M. le curé, I qui s'est en allé en disant qu'il reviendrait. Ce n'est

• paslapeine,\v.ï ai-]e dit, car, moi, je serai parti, i

■ J« regardais le pauvre poËte avec douleur. 11 était sur son lit de repos, en robe de chambre et en pantoufles, f Ah çàl voyons, reprit-il en se soulevant avec « peine, j'attends quelques visites : Madame de Beau- B harnais* Madame d'Angeville, Mademoiselle Fannier

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qui biaait rimer

Chloé, btlle tt poêle, a deux petits »

Elle fait Ion niagt et tu fait pas tu

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f et Madame la Mort. Si je ne me trompe, il ne me 1 reste que deux heures à vivre ; j'ai à peine le temps ( de &ire ma toilette, i

f II appela son valet, il me pria d'attendre et se fit traîner dans son cabinet.

( Quand il revint, le petit salon était plein de visiteurs ; il salua en s'appuyant sur son valet ; aprèa quoi, il s'assit dans son fauteuil. Tout le monde remarqua la coquetterie racherchëe de sa dernière toilette : on ne l'avait jamais vu mieux coiffé, mieux poudré, mieux bichonné. « D'où vient ce surcroît de luxe? dit en ca < chant sa douleur le marquis de Saint-Marc ; il y a làf dessous quelque intrigue mystérieuse. — Vous ne t savez donc pas, dit Dorât en s'égayant, que j'ai des I accointances avec la Mort; ee n'est pas pour en mé- ( dire, mais celle-là se fait moins prier encore que les f autres. Son messager, c'est-à-dire mon médecin, m'a ■ dit qu'elle viendrait me prendre cette après-midi ; ( vous verrez que je n'attendrai pas longtemps. J'ai f conservé la galante coutume d'être le premier au t rendez-vous, i

Le marquis de Saint-Marc ne put arrêter un soupir. Toutes les dames présentes se détournèrent pour cacher une larme; le jeune Fréron pleurait dans un coin. Mais une douleur profonde, plus amëre que la mienne, ee fut celle de Mademoiselle Fannier, qui survint à ce tnomenl. Elle se jeta toute pâle et toute brisée dans les bras de Dorât.

t Tu m'as fait du bien au cœur, lui dit-il en souriant, t mais tu m'as décoiffé. »

( Ce furent, je crois bien, ses dernières paroles; il mourut un instant après avec une insouciance stolque.i

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î POETES ET LES BOHANCIBRS

En achevant cette histoire de Dorât, la marqube poussa un soupir et essuya une larme, tout en regardant an des médatllçns de ses bracelets. Je me penchai un peu vers elle par curiosité. « C'est Dorât, dit-elle,

C'était bien Dorât avec son sourire léger et tao' queur.

Après cette histoire, racontée un peu dans le style du héros, je n'ai pas grand' chose à dire. Je remarquerai cependant que notre vieille marquise a, comme de raison, &it l'apologie plutôt que la critique du poSte. Je ne suis pas de ceux qui relèguent la poésie dans le gazouillement et le persiflage: la poésie a la voix plus haute ; elle est plus belle dans les larmes que dans le sourire, dans les hymens que dans les chansons. J'aime mieux le poëte de bonne foi qui va la chercher dans la splendeur du ciel ou dans le silence de la vallée, que le poète mal inspiré qui la prend bon gré mal gré dans la foule, dans un boudoir où dans les coulisses du théâtre ; j'aime mieux le poëte qui écoute son cœur que celui qui écoute le vain bruit du monde, enfin j'aime mieux Gilbert que Dorât. Mais je ne suis pas de ceux qui condamnent par défaut, sans les entendre, ces jolis oiseaux dont le gai ramage est aujourd'hui sans écho. Accordons au moins un sourire à la mémoire de ces gais chanteurs, à ces enfants gâtés des vieilles muses et des jeunes marquises. Ils n'ont point connu, comme nous, cette dixième muse qui s'appelle la tristesse ; ils n'ont pas touché la harpe d'or des grands poètes; mais pourtant, il faut le reconnaître, leurs airs sans façon et leurs chansons enjouées n'étaient pas sans quelque charme.

Dorât a été le plus célèbre entre tous, grâce à une

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impertinence originale, grâce à ce ton cavalier dont raffolaient les femmes à la mode, à cette galanterie , licencieuse qui les enjôlait, grâce aux vingt-deux volumes de folâtreries qu'il a sur son compte. C'est trop de vingt et un volumes et demi. Je viens de feuilleter tout ce pêle-mêle protâne de tragédies, de comédies, d'héroïdes, d'épltres, de contes, de poëmes, de fables, de chansons, de stances, de romans ; car Voltaire ne fut pas plus universel *, Il y a des fleurs, toujours des fleurs, pas un seul fruit à cueillir ; on y trouve à tout propos l'homme d'esprit qui cache son coeur pour rire plus à son aise des petits travers du monde. C'est un langage brillant, un peu enguirlandé dans la grâce, touchant de trop près le jargon, un style qui séduit quelquefois les yeux, mais qui n'entraîne pas le cœur. Les tragédies de Dorât sont de sérieux enfantillages ; Diderot lui avait en vain donné de sages conseils, enregistrés par Grimm. Dorât voyait les Romains au travers du dix-huitième siècle ; il ne prenait rien à l'histoire, si ce n'est le nom des personnages, qu'il défigurait à plaisir. Aussi la meilleure critique de ses tragé^es se trouve dans l'estampe de Régulus, où Eisen a montré un génie de Rome campé en petit-maître de Paris. Avec plus de gaieté, ses comédies eussent fait fortune. Il y a certes la grâce, l'esprit et la gentillesse ; il y a même la satire ; enfin, ii y a tout, hormis la comédie ; car la comédie rit à belles dents, et Dorât ne riait que du bout des lèvres. Je ne dirai rien de ses héroïdes, car il n'y a rien à en dire. Ses épîtres, .qui sont de l'école de Voltaire, avec un tour plus délicat, mais avec moins d'enjouement, sont presque toujours dignes de celles du maître. Ses contes ne content rien qui vaille ; Dorât

* QueUe sera la place de Dorât sur le Parnasse hmnçais i demandaii-on à Voltaire. « Dorai ! il aéra le ver luisant du

Parnasse. *

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était trop sur ses gardes pour bien conter. Ses contes, comme ses fables, sont indignes de rappeler La Fontaine. Il a gazouillé quelques chansons à boire de l'eau ; il a cultivé un grand nombre de madrigaux qui ont eu l'éclat et la durée des roses. Il a babillé sur quelque Ëntaisie de son cœur, et il a appelé cela écrire un roman ; enfin, il a rimé laborieusement des poëmes ennuyeux, comme les Baisers, le Mois de Mai, les Tourterelles de Zulmïs. L'amour devrait jouer un grand rôle dans ces poEmes ; mais on n'y trouve que le- Cupidon suranné des anciens. Il y a pourtant de charmantes images à la fe^on d'Ovide, de Sannazar et de Passerat; de jolies scènes d'amour qui rappellent les Baisers de Jean Second et de Jean Vander Does ; enfin, des tableaux délicieux, comme on disait alors, que Dorât ou Boucher pouvaient seuls imaginer.

Dorât était né pour chanter, comme l'oiseau ; mais le pauvre oiseau, mis de bonne heure en volière dorée, n'a presque pas chanté sur la branche solitaire et fleurie, au milieu des éloquentes harmonies de la vallée. Il n'en chantait pas moins. C'était la gazette en vers des frivolités du siècle. Il chantait pour tout le monde, à tout propos : ainsi pour Mlle '" qui avait dit en riant que je passerais la nuit avec elle. On chanterait à moins, il est vrai. Tous les matins,' il couronnait sa muse folâtre de fleurs qui tombaient fanées tous les soirs quand ce n'étaient pas des fleurs artificielles.

Dorât et Gilbert, qui s'aimaieat par le cœur et par l'esprit, sont morts en même temps, jeunes tous lesdeux, l'un dans l'attirail du petit-maître, l'autre, dans toutes les misères de l'hôpital; l'un tue par le plaisir, l'autre par la foim; Dorai avec plus de philosophie dans l'esprit, Gilbert avec plus de poésie dans l'âme; Dorât, après avoir écouté les vaines séductions du monde,' où il a recueilli du bruit et de la fumée ; Gilbert, après avoir écouté les vaines séductions de l'orgueil, qui l'a

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conduit â la mort par un chemin semé de larmes; le premier au milieu de ses amis et de ses maîtresses, sur un fauteuil doré, tout en disant ces paroles mémora-. blés : Fannier, tu m'as/ait du bien au cœur, mais lu m'as décoiffé; le second, sans amis et sans maîtresses, délaissé sur un grabat d'hospice, tout en jetant ce cri sublime :

Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure. Et vous, riant exil des iois....

Or, de cesdeus poètes amis, qui se font si vivement contraste dans le dix-huitîÈme siècle, quel a été, je ne dirai pas le plus grand, mais le plus heureux ? Gilbert ! Gilbert, qui a vécu dans son Sme et qui a pris !e temps de descendre dans son cœur;

On pourrait dire de Dorât ce que sainte Thérèse disait du diable : Le malheureux ! il ne savait pas aimer. C'est l'amour qui fait le poète; car l'amour, c'est le trépied d'or d'où U s'élance dans l'infini.

Un mot sur mademoiselle Fannier. Elle avait débuté en 1764 dans Icssoubrettesde Destouches et de Marivaux, Dorât lui donna son cœur, et des rôles ; peutêtre ne prit-elle le cœur qu'à cause des rôles. Toutefois, quoiqu'elle fût très recherchée, Dorât, qui avait été mousquetaire, et qui avait l'art de prendre vertement les femmes, prit mademoiselle Fannier; la comédienne fît beaucoupde chemin avec lui et avec d'autres sur la carte du Tendre, maïs elle lui revint toujours. Cet homme, qui riait de tout, inspirait de sérieuses passions. Sa poésie était un masque rieur, où l'âme ne passait jamais; mais sous le masque il y avait un homme pétri comme les autres. Quand il mourut, quoique

LES POSTES ET LES ROHAKCtEKS 2 5^

mademoiselle Fannier eût beaucoup de chagrin, elle ne voulut pas le suivre chez les morts. Elle vécut un demi-siècle après lui ; il n'y a pas bien longtemps qu'elle est morte à Saint-Mandé, avec quatre pensions : une de Dorât, une de la Comédie, une du roi et une de son mari, car elle avait fini par se marier, n'ayant plus rien à &ire. Elles veulent toutes mourir en odeur de mariage; elles veulent toutes finir comme Baucis avec un Philémon débonnaire, ces chercheuses d'amour qui ne trouvent jamais, parce qu'elles trouvent trop.

L'H'B'BÉ THÉVOST

Cette fille qui se barbouillait de blanc et de rouge, qui se peignait la %ure, les matns et les seins comme les comédiennes de son temps, qui vivait dans l'orgie diurne et nocturne sans jamais prendre un bain d'air vif, elle est aujourd'hui dans l'immortelle fraîcheur des che&d'œuvre. Par sa mort poétique comme par le génie du romancier, elle a son droit d'a»le dans le sanctuaire de l'art, non loin des figures amoureuses créées par Dante, Shakespeare et Goethe.

Quelle belle histoire que celle qui raconterait comment les livres immortels se sont &its ! Les premières inspirations et leurs éblouissemcnts, les routes choisies, les heures ardentes du travail, les tatigues et les découragements, l'ardeur renaissante , enfin les dernières pages où l'homme de génie répand son âme!

Qui donc, si ce n'est Manon elle-même, a inspira „>o;(lc

3€0 LE Dn-HUm&VB SIÈCLE

cene adorable création à l'abbé Prévost? Ce qu'il écrivait dans ses livres, la passion l'écrivait dans son cœur. Physionomie poétique, romanesque, invraisemblable, que la sienne ! Trois fois jésuite, deux fois soldat, long^ temps exilé, toujours amoureux, qu'il soit dans les marais de la Hollande ou dans les brumes de l'Angleterre, dans la cellule du cloître ou dans les Cabarets de Paris. Il est emporté par toutes les illusions du cœur et de l'esprit, écrivant le Pour et le Co«(re, sans prendre parti ni pour ni contre, vivant de temps perdu sans avoir le luxe du temps perdu, signant un chef-d'œuvre sans le savoir, croyant que son œuvre n'est pas là, comme Voltaire qui ne daignait pas signer Candide et qui croyait à ses tragédies; entin, après toutes les aventures et les mésaventures, assassiné sur la grande route par un médecin qui croyait le sauver. 1) a beaucoup écrit de romans et de voyages : quel roman et quel voyage que sa vie I II ne se posséda jamais, parce qu'il manqua de force d'âme et de point d'appui. Les tourbillons de Descartes ne sont rien devant les tour~ billons de l'abbé Prévost, Aussi que de naufrages! naufrages du cœur, naufrages d'argent, naufrages de foi, naufrages de renommée, car ce ne fut qu'après sa mort que ce léger esquif, conduit par Desgrieux et Manon, porta la gloire sur le rivage inespéré.

Manon Lescaut a-t-elle existé? C'est l'étemelle question que se poseront toujours les lecteurs devant les héroïnes des poètes et des romanciers. Le rêve et la vie se,tiennent de si prés que beaucoup d'esprits supérieurs ont déclaré n'en pas connaître les limites. Où commence et où finit la vie corporelle? Le corps n'est que le point de départ de l'âme voyageuse. Depuis que

les poètes et les peintres ont continué l'œuvre de Dieu par les créations de l'esprit, nous avons adoré leurs images avec la même passion que les figures visibles. Mais Manon a une force de vie qui appartient à la vie elle-même, Manon Lescaut a existé dans le cœur plus encore que dans l'esprit de l'abbé Prévost.

Son histoire est le roman du romancier.

Les esprits romanesques, qui sont peut-être les vrais esprits, puisque la vie est un roman, me suivront dans cette tentative périlleuse de lire dans un livre fermé : le cœur de l'abbé Prévost. Je sens que mes pieds ne touchent pas toujours la terre. Je veux saisir la réalité, et je ne saisis souvent que son ombre. J'évoque des sentiments par à peu près, mais j'arrive pourtant à plus d'un point d'appui pour refaire l'histoire de ce roman. L'abbé Prévost ne contait pas par ouï-dire, il était toujours acteur ou spectateur, on le reconnaît à chaque page. Par les journaux du temps, parles libel- ■ les, par les chansons, on le voit passer dans la vie à peu près comme on nous voit passer aujourd'hui. A force de chercher, on le retrouve, comme les plus célèbres, dans l'ombre de Voltaire, de Fontenelle, de Marivaux. Voilà pourquoi on peut croire ce que je conte ici.

Tous les hommes poursuivent ici-bas une chimère : la fortune, î'amour, la poésie on la renommée. Les chimères ne sont pas démodées depuis l'âge d'or, et elles nous appellent encore aux dangers du naufrage. Manon est la charmeuse qui vient toujours passer sous les yeux de l'abbé Prévost, soit qu'il chante au corps de garde, soit qu'il prie dans sa cellule. Sa chimère est faite d'amour et de poésie : que lui importent la renommée et la fortune? Manon, c'est pour lui le rSve, mais c'est aussi la vie.

Dans son roman, l'abbé Prévost se met lui-mÉme deux fois en scène. Des Grieux, c'est lui, c'est sa pa^ sion; Tiberge, c'est lui encore, c'est sa conscience.

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Goethe n'eût pas manqué d'encadrer cette grande idée dans toutes les ligures divines et infernales ; l'abbé Prévost, dans l'humilité de son génie, se contente de représenter sa conscience par la figure d'un ami.

Oui, l'abbé Prévost représente tour à tour dans sa vie Des Grieux et Tiberge ; ces deux caractères de son roman peignent, avec tout l'accent de la vérité, les deux natures qui se combattaient sans relâche dans ce co^ur si ardent et si faible ! Des Grieux et Tiberge, c'est l'action et la réaction, le flux et le reflux, la folie qui s'échappe au galop comme la cavale sauvage, la raison qui la saisit à la crinière et la dompte en la caressant. L'abbé Prévost n'a pu exprimer les contradictions de son cœur qu'en se peignant sous deux figures contrastantes, le bien et le mal, la passion en révolte et la conscience qui s'humtlie. C'est le livre de la vie.

L'abbé Prévost a écrit son roman à Londres pendant son exil, à l'âge où l'on se souvient, à l'âge où déjà on évoque le passé. Manon Lescaut est un souvenir, un souvenir du pays, mais un souvenir du cœur. La preuve est à chaque page du livre, dans la vérité du récit, dans la vérité de la passion. Un rêveur n'arrive jamais là. Gcethe a peint Marguerite et Mignon sur la îoile des visionnaires, l'abbé Prévost a mis toute sa esse dans Manon Lescaut. Les plus beaux romans sont faits par la destinée, par le hasard, par Dieu luimême : le meilleur romancier est celui qui se souvient. La preuve est aussi à chaque page de la vie de l'abbé Prévost, qui va sans cesse de Tiberge à Des Grieux et de Des Grîeux à Tiberge.

Mais voyez son histoire.

François Prévost d'Exilés était né en avril 1697, à Hesdin, dans l'Artois. Son père, procureur du roi au bailliage, fut son premier maître. II éittdia bientôt sous les jésuites d'Hesdin, qui furent heureux d'avoir à leurs leçons un jeune esprit ardent et doux, plein de zËle

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pour l'Etude comme pour la Religion. Quand l'écolier eut quinze ans, son prèe l'envoya finir ses études à Paris, au collège d'Harcourt.

Dans ce premier voyage, il rencontra cette jolie , Manon, si fraîche et si vive aus débuts du roman. Vous n'avez point oublié le charmant tableau de cette premiÈre rencontre. Le procureur du roi au bailliage voulait feire de son fils un abbé ; les parents de Manon l'envoyaient à Amiens pour y être religieuse. Mais voilà que le futur abbé rencontre la future religieuse. Ce sont bien là les jeux de la destinée. L'écolier s'avança timidement vers celle qui était déjà <• la maîtresse de son cœur, > elle voulut bien remettre au lendemain son encrée au couvent, afin d'avoir le plaisir de souper avec celui qui parlait si bien de la tyrannie des parents et du bonheur d'aimer.

Que de fois t'abbé Prévost, dans son journal et dans ses lettres, parle de la vérité de son récit! ■ Rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration ; je dis fidèle, jusque dans la relation des réflexions et des sentiments, a Tout est romanesque, mais tout esc simple. Relisons les premières pages : Des Grieux se promène avecTiberge; arrive le comte d'Arras. Naturellement la curiosité tes conduit à l'hôtellerie où descendent les voyageurs. Manon apparaît à Des Grîeux; elle est si charmante que cet adolescent qui jusque-là n'a jamais regardé une femme en face, f s'enflamme jusqu'aux transports ; i il ose lui parier ; elle lui apprend qu'elle va se faire religieuse : ■ L'amour me rendrait déjà sï éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cosur, que je regardais ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. > Manon lui dît que c'était la volonté du ciel, et Des Grieux, destiné lui-même à la vie religieuse, se met à combattre contre Dieu ; on sait le reste. Dieu, pour lui, c'est Manon; Dieu, pour elle, c'est Des Grieux. Aussi Des Grieux enlève Manon, si ce n'est

2^4 tB DtZ-HUmÈtlB siëclB

Manon qui enlève Des Grieux. Tout cela est fait et dit à l'emporte-piëce : pas un mot de trop, mais pas un mot de moins. Pendant t'entèvement, < nos postillons et nos hôtes nous regardaient avec admiration. > Je le crois bien, des amoureux si amoureux, des amoureux si beaux et si jeunes. Aussi, qui donc songea à s'émouvoir si à Saint-Denis ils oublient leurs projets de manage,' car il parait qu'ils en avaient parlé? * Nous fraudâmes les droits deTÉglise et nous nous trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion, i Et quelle lune de miel! Mais au dernier quartier, trois semaines après, un croissant fatal toucha le front de Des Grieux. Manon avait déjà rencontré un fermier général Et Des Grieux pleura toutes ses larmes. Comme on sent bien que ces larmes-là sont versées par l'abbé Prévost I

Cependant l'abbé Prévost arriva au collège d'Harcourt, mais dans quel couvent alla se perdre Manon?

Les jésuites, émerveillés de l'intelligence de Prévost, de sa douceur, du charme de sa figure, le caressèrent et le décidèrent au noviciat. Son cœur battait sans doute au souvenir de Manon. Cette image si fraîche et si souriante lui apparaissait à la porte du monde. Mais Dieu parlait plus haut que Manon. Cependant un matin, à peine avait-il seize ans, accoudé sur un in-folio, il entend la vitre qui résonne aux battements d'ailes d'un oiseau. C'était une hirondelle qui se trompait de fenêtre pour bâtir son nid.

11 n'en follut pas davantage pour changer la vie du studieux écolier; il ouvrit la fenêtre : au-dessus des toits, il vit le ciel, le soleil, un bouquet d'arbres que le vent agitait. 11 se remit à étudier ; mais la cellule où il était lui parut tout d'un coup si triste, si sombre, si désolée, qu'il s'enfuit comme l'hirondelle — vers les printemps !

Quand il se vit dans la me, il se demanda où il allait, avec un peu d'effroi, en songeant à la sévère figure de

Son pÈre. Il se dit qu'il n'oserait jamais le revoir; il n'osa même pas lui écrire. Chercha-t-il Manoa dans ce dédale des passions humaines qu'on appelle Paris? Il ne l'a pas dit ; il est permis de douter qu'il ait été fidèle au souvenir de ce premier amour. Dans sa soudaine échappée, s'il avait retrouvé celle qu'il appelait mademoiselle Lescaut, comme 11 e&t éprouvé avec délices la douceur de se laisser vaincre I ■ car il se croyait encore tout à Dieu.

On voit que chez Prévost le roman de la vie commence de bonne heure. On n'a pas te mot à mot de cette page de sa jeunesse. On sait seulement qu'après quelques jours de poétique vagabondage dans Paris, il s'enrôla comme simple volontaire, espérant faire son chemin dans l'armée. Il se conduisit vaillamment, mais ne fît pas fortune. Il assista aux dernières batailles de Louis XIV. Il vit finir la guerre sans espoir de gagner un grade; ne voulant pas, dans son ardeur pétulante, rester soldat durant la paix, il courut s'enfermer à La Flèche, chez les Pères jésuites. Il voulait déjà renoncer aux séductions et aux vanités du monde.

Touché des remontrances de son père, croyant entendre Dieu qui parlait à son cœur, 'û jura de vivre désormais dans la solitude d'un cloître. Tant que l'hiver dura, il se complut dans cette vie de travail et de contemplation. Les tristesses de novembre, les neiges de janvier achevèrent de le fortifier dans ses sages résolutions; il voulait savourer longtemps les austères voluptés, les lis sans parfum cueillis au pied de la croix. Mais revint le printemps. « Je suis perdu ! » s'écria Prévost au premier rayon de soleil qui tomba sur son front. Les hirondelles étaient revenues! Il alla se confesser au directeur: « Mon père, voilà encore mon cœur qui s'ouvre aux séductions du monde. Sauvezmoi, empêchez-moi d'entendre toutes ces joies trompeuses qui m'appellent à ma perte. Je veux vivre avec

26é LE DtX-HlhTlftlte sACls

vous, vivre pour Dieu, 4ans les voies sacrées où vous marchez. »

Après cène confession, Prévost s'engagea par serment dans l'ordre des f*Ëres jésuites. Durant quelques jours, une ferveur renaissante enflamma son cœur et son esprit; il composa une ode à saint François-Xavier; mais l'ode fut â peine rimée que cette belle ferveur s'évanouit. ■ Je reconnus que ce cceur si vif était encore brûlant sous la cendre. Mes livres étaient des amis, mais ils étaient morts comme moi. > L'image de Manon était revenue flotter sous ses yeuï, comme une fée qui promet les enchantements ; il avait entendu la voix de cette charmeuse perdue dans les écueils. Elle lui criait : i Viens! viens! viensl » Il se jetait à genoux, il appuyait son front sur le marbre de l'autel, il voulait éteindre sa lèvre sur la croix; mais qu'avaitil rencontré, le rêveur profane? la lèvre fraîche et parfumée de Manon, t Non, s'écrïa-t-il, je ne suis pas né pour prier, mais pour aimer; l'ombre du cloître est un manteau de plomb trop lourd pour mes épaules, O mon Dieu ! accordez-moi un peu de soleil et un peu d'amour : ce n'est point un suaire qu'il âut sur mon cœur, c'est un cœur qui bat*. >

Et, disant ces mots, il voyait s'avancer vers lui, dans toute la grâce et dans tout l'attrait de ses seize ans, cette fraîche beauté qui avait soupe avec lui à Amiens ec fraudé les droits de l'église à Saint-Denis, i Je la retrouverai! » dit-il en tendant les bras. Il était dans la cour de l'abbaye. Voyant la porte ouverte, il partit sans avertir personne. Une seconde fois il quitta Dieu pour le monde.

Il avait appris pendant' sa première campagne que

* ■ Je n'étais nullement propre à l'état monastique, et tous ceux qui ont eu le secret de ma vocation n'en ont jamùt bien auguré. ■

DoiiîHihvGooj^lc

LES POETES ET LES ROIlJ^NCIERS 267

Manon ne suivait pas mieux que lui le vœu de ses parents; un soldai d'Amiens lui dit que cette jolie fille était toujours à Paris, vivant sur le capital et sur ks revenus de sa beauté. Prévost courut à Paris. Que n'eût-il pas donné pour la revoir, dût-il la reperdre aussitôt, cette charmante créature toute de séduction et de perversité, qu'il avait embellie encore dans sa poétique in^gination ? La retrouva-t-il parmi toutes celles qu'il a SI bien peintes dans < les Soupers de Paris * ? > Il reprit du service pour vivre à sa guise « des hasards de l'amour. ■ Ne faudrait-il pas dire : des amours de hasard? Cette fois, grâce à quelque protection, il partit pour la guerre avec un grade. Ce Ait la période de sa vie la plus romanesque, la plus aventureuse, la plus singulière.

'On aconservé quelques pages et quelques lettres de lui sur sa vie de soldat. ■ Quatre années se, passèrent à ce métier des armes. Vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes de M. de Cambrai, que la sagesse demandait bien des précautions qui m'échappèrent. Je laisse à juger quels devaient être, depuis l'âge de vingt à vingt-cinq ans, le cceur et les sentiments d'un homme qui a composé le Cléveland à trente-cinq ou trente-six

* Ne la reconnaît-on pat parmi les demoiselles X, XI, XII et XIII dans un souper & la petite maison du chevalier *"î Mademoiselle XIII rassemble furieusement & Manon par ■ la magie dea yeux d'où se répandaient mille charmes, a par celte bouche entr'ouverte ■ {>our montrer ses dents si petites et si blanches, ■ par ce « front étroit où les cheveux étaient placés divinement, n par ces tempes expressives ■ où serpentaient deux belles veines, • par ces < mains enfantines qu'on aurait crues vo1£es à quelque statue de l'amour. tLettrt auprince de Cortti. Adorable portrait franfais par un poËte grec]

36S LE sa-HinriÈHE siècle

Longtemps, en vain, il chercha Manon : Manon, la seule qui ait charmé ses yeux et parlé à son âme. Ne pouvant la trouver, il tente de se tromper lui-même l'une sourit comme Manon, l'autre en a tous les dehors mais il a beau s'aveugler et s'étourdir, son cœur ne veut pas les reconnaître, tous ces méchants portraits qui ne rappellent la figure aimée que pour la faire regretter davantage. Eu vain il veut abuser sod cœur : on n'abuse pas la passion. *

Un jour, il n'y pensait plus, tant il était emporté par le courant des folles aventures, il soupait au célèbre cabaret de ta Cornemuse, en joyeuse compagnie; dans la salle voisine on soupait plus bruyamment encore. Il écoule les éclats de rire, les gais propos, les refrains gaulois ; il se lève de table, s'approche de la porte et jette un regard surpris sur ce spectacle animé.

Parmi les trois ou quatre femmes qui trinquaient et chantaient, dans les fumées du vin de Champagne, il en voit une plus belle et moins folle que les autres. * C'est elle ! » s'écrie-t-ii pâle et frappé au cœur. Il entre résolument, l'épée à la main, prêt à tout. Les hommes étaient ivres au point qu'ils ne s'occupèrent pas de lai, « C'est toi l c'est vous ! » dit-il en s'arrétaot devant celle qu'il .cherchait depuis si longtemps. La belle fille se mit à rire aux éclats. ■ J'en connais plus d'un, réponditelle ; mais pour vous, je ne vous connais pas. — Ah I tu ne me connais pas? dit-il en l'entraînant dans le fond de la salle. Et pourtant je t'ai aimée plus que ma vie, je t'ai aimée au pied de la croix, au champ de bataille, partout où j'ai porté mon coeur! Ah! tu ne me reconnais pas! et moi je pleure en te retrouvant. — Vous pleurez? murmura-t-elle, de l'air d'une femme qui n'est pas habituée aux larmes. A présent, poursuivit-elle tristement, je vous connais ; vous n'êtes plus un en&nt aujourd'hui ; une épée et des moustaches ! — Je ne vous quitte pas, reprit-il en l'appuyant sur son coeur*, je vous

suivrai partout, fût-ce au bout du monde ; mais tu ne demeures pas si loin. Où demeures-tu ? » Elle baissa la tête et répondit d'une voix mourante : i Où vous voudrez. >

Prévost pensa qu'elle n'était plus comme il l'avait rêvée, " Mais qu'importe ce qu'elle est ? je la retrouve et je l'aime, t II l'emmena sans obstacle. Il passa plus d'une année avec elle dans tous les enchantements, dans toutes les angoisses d'un pareil amour. Il lui iallalt veiller sur sa maîtresse l'épée à la main ; maïs il lui fallait aussi fermer les yeus : la question d'argent le forçait souvent à s'effacer dans l'ombre d'un plus riche *. Elle l'aimait, mais elle ne répondait pas d'elle, car elle avait pris l'habitude de vivre sans autre souci que le plaisir. Or, pour elle, le plaisir c'était l'amour, les mains pleines d'or. L'abbé Prévost eut beau faire, elle lui échappa. Les maîtresses sont des oiseaux qui, un beau matin, s'envolent par la fenêtre pour aller chanter ailleurs. En voyant !a cage déserte, Prévost tendit les bras avec douleur. « Adieu 1 dit-il en pleurant ; adieu 1 cruelle, je n'ai plus qu'à mourir. >

Et il alla n mourir > chez les bénédictins de Saint- Maur. ( Ce triste dénoûment me conduisit au tombeau : c'est le nom que je donne à l'ordre respectable où j'allais m'ensevelir, et où je demeurai quelque temps si bien mort que mes amis et mes parents ignorèrent ce que j'étais devenu. > Ne croyez pas qu'il oubliât sa maîtresse dans son refuge. Cette coureuse d'abîmes, qui l'avait entraîné en plus d'un naufrage, chantait

* On a des vert de lui à sa roaitresae, où je remarque cetui-d :

Je ne veux de toi que ton eaur!

Ceat plutât Manon qui dit cela à celui qui fut ■ l'amant de cœur»:

DinliîHinvGoOJ^Ic

370 LE DIÏ-HOmÈKE SIÈCLE

toujours la chanson de la jeunesse à ce cœur faible, habité par le souvenir. Les pieuses lectures, les sévères austérités, les extases de la prière, ne pouvaient le détacher de cette image adorée.

Il n'avait que ' vingt-quatre ans; il se tînt ferme jusqu'à trente à la planche du saint du cloître. 11 écrivait alors : t Je connais ia faiblesse de mon cœur, il faut que je veille sans cesse. Je n'aperçois que trop de quoi je redeviendrais capable, si je perdais un moment de vue la grande règle, ou même si je regardais avec la moindre complaisance certaine image qui ne se présente que trop souvent à mon esprit, et qui n'aurait encore que trop de forces pour me séduire, quoiqu'elle soit à demi effacée. Qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre ! n

Pour abuser encore son cœur, il se jeta dans les disputes théologiques et dans les ardeurs de l'étude. Il passa dans toutes les maisons de l'ordre : à Saint- Ouen de Rouen, à l'abbaye du Bec, à Saint-Germer , â

Ce fut d'abord à Évreux qu'il révéla son éloquence chrétienne ; aussi toute la belle compagnie de la ville et des châteaux voisins se donna bientôt rendez-vous dans la cathédrale comme à une fête mondaine. L'abbé Prévost, déjà brisé à tout, avait dans son onction je ne sais quelle grâce cavalière que lui avaient donnée ses aventures amoureuses et ses stations chez Les mousquetaires. II taisait adorer Dieu, mais on l'aimait beaucoup par-dessus le marché ; < on n'avait jamais vu une si grande ferveur dans cette cathédrale ■ . Toutes les femmes pleurèrent quand il quitta Évreux pour venir aux Blancs-Manteaux de Paris, Aux Blancs- Manteaux, il ne fit que passer pour prendre pied à la célèbre abbaye de Saint-Gerraain-des-Prés. On sait que c'était la véritable académie religieuse. Il fut

LES PORTSS ET LES ROHANCIERS 27I

caressé par tous les bénédictins, qui lui donnËrent une plume ou plutâc qui prirent ta sienne pour travailler â la Gaule chrétienne- On lui doit donc tout un infolio de ce recueil savant. Les bénédictins, du reste, étaient des gens du monde ; aussi lui fut-il permis de se distraire de la science historisque par l'imagination romanesque. Ce fiit alors qu'il écrivit les deux premiers volumes des Mémoires Sun homme de qualité. Il était beau conteur ; après l'avoir écouté, on voulait le lire. Son roman fit fortune à l'abbaye pendant les longues soirées d'hiver- «on raconte que les bons pères, quand il contait ses romans, perdirent si bien le goflt du sommeil, que l'aurore les surprit un jour écoutant dom Prévost ".1

Ainsi il croyait oublier, t mais que pouvait-il me servir de vaincre, puisque chaque jour le combat se renouvelait contre mes passions mutinées? 1 Aussi une troisième fois devait-il donner le scandale de briser sa chaîne. 1 II sortit de Saint- Germain, ses amis l'attendaient au jardin du Luxembourg, où ils le dépouillèrent de ses habits monastiques, i II passa le reste de la journée et une partie de la nuit à se réjouir avec eux ; mais le lendemain il eut peur du scandale, il s'enfuit

'' C'était un plaisir trop doux, qu'il ne refusait ni âlui ni aux autres; il fut réprimandé. Ne s'avouanl pas qu'il voulait sortir encore une fois de la cellule, l'abbé Prévost demanda c sa translation dans une branche moins rigide de Vordre ■ : il lui fallait un peu de liberté, sinon la liberté pleine et entière. Comptant sur sa demande, îl s'échappa un malin par provision de Saint-Germain- des- Prés ; le bref qu'il attendait ne fut pas tulminé : craignant les suites de cette troisième désertion, qui était plus sérieuse que les autres, il s'enfuit en Hollande, résolu de vivre désormais où il plairait è Dieu, confiant dans son esprit et dans son étoile.

272 LE DlX-HUmÈUB SIÈCLE

avec ses manuscrits en Hollande, d'où il passa en Angleterre, pour retourner encore en Hollande. Ce fut là qu'il publia les Mémoires d'un homme de qualité- On cria à la bizarrerie. • Eh ! mon Dieu, dit-il, tout cela est bien moins romanesque et moins étrange que ma vie. 11 y a quinze ans que je suis embrouillé dans mon propre roman. » Et il répétait le' vers de Boileau. Aussi son historiographe dit-il avec raison : f II a consacré sa vie à écrire des aventures imaginaires prèsque aussi incroyables que les siennes. 1

C'est à cette date qu'il faut remarquer un voyage incognito à Paris, où d'ailleurs il avait reconquis droit de cité. Venait-il se hasarder encore à ces voluptés des passions dont il avait gardé la saveur sur les lèvres, car il ne se plaignit jamais que l'amour lui fût amer? Revitil Manon, qui certes alors était une fille à la mode facile à découvrir dans le monde des soupeurs, des désœuvrés, des joueurs? Assista-t-îl à cette déchéance de la courtisane qui, dans tous ses amants, n'avait pas trouvé un seul ami sérieux pour la sauver de Saint- Lazare ou des Madelonnettes un jour de maladie ou d'esclandre ?

Peut-être l'abbé Prévost joua-t-il un peu le rôle de Des Grieux dans les stations de ion martyre de Paris au Havre, quand il accompagnait à cheval sa t chère maîtresse, •• parmi ces douze Hlles abandonnées que la fatale charrette allait jeter hors de France. On se rappelle que le roman commence par cette vraie scène d'un chef-d'ceuvre ; il y a là six pages qui sont la plus vive peinture des choses et des sentiments. Quand Iç marquis de"', étonné d'un désordre inaccoutumé dans une petite ville de Normandie, demande à un archer : « Pourquoi tout ce bruit ?— Ce n'est rien, monsieur, c'est une douzaine de femmes publiques que je conduis jusqu'au Havre de Grâce. » Et parmi ces douze filles enchaînées six à six par le milieu du corps, > il y en

LBS POETES ET LES ROUANCtERS ïyS

avait une qui avait gardé toute sa beauté et tout son charme, c'était Manon Lescaut. Tout est tableau dans cette rencontre : i l'effort si naturel » que iàii Manon pour se cacher; Des Grieux qui pleure dans un coin, tout enseveli dans son désespoir; les archers qui font gaiement leur besogne et qui ont le mot pour rire, comme par exemple celui qui dit : * Nous avons tiré Manon de l'hôpital par ordre de M. le lieutenant général de police. 11 n'y a point d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour de bonnes actions. •

Mais pourquoi donner la copie, par un coup de crayon, d'une scène si men'eilleusement peinte? Quiconque a lu ces six pages les gardera toute sa vie gravées à l'eau-forte dans sa mémoire. Je ne la rappelle que pour me demander si celui qui pleure dans un coin n'est pas l'abbé Prévost lui-même, retrouvant Manon quand il est trop tard pour la sauver. Et alors, après un éternel adieu, le romancier s'est substitué à l'amant : par l'imagination seulement il l'a accompagnée en Amérique et il l'a enterrée de ses mains dans les sables du désert, comprenant que c'en était fait de l'amour et de la jeunesse. Voilà pourquoi le livre a une fin digne de son commencement ; nul romancier n'a si bien trouvé, peut-être parce que nul romancier n'a si bien aimé.

Cependant, commea dit Chamfort, il &ut que le coeur se brise ou se bronze. On vit de tout, même de son chagrin, même de sa plume. Les Mémoires Sun homme de qualité donnèrent à l'abbé Prévost de quoi vivre quelque temps. Le succès surpassa ses espérances. Pour donner plus de prix à une seconde édition de ce livre, il songea à y joindre, en forme d'épisodes, quelque nouvelle histoire; il chercha un sujet, un hérosi une héroTne, un commencement et une fin. L'image de sa ( chère maîtresse • ne lui souriait-elle pas à travers ses larmes? Plus il s'en éloignait, et plus elle s'çmbelliy

sait de teintes poétiques : le souvenir a des prismes sans nombre et ne garde que le côté charmant des tableaux de l'amour. C'était une héroïne toute trouvée, une figure adorée qu'il allait peindre avec amour. Pour le héros, il n'avait qu'à se peindre lui-même. Un peu d'imagination pour mettre en scène et colorer la vérité dans le tableau de la vie intime du dix-huîtiÈme siècle, et voilà le roman, et voilà le chef-d'œuvre.

Il pnt son œuvre au sérieux : il y mit son cœur et ses larmes. Le livre achevé, il ne l'oublia pas comme les autres ; il l'aimait et le consultait en ses jours de tristesse, comme nous consultons un ami qui sait notre plus cher secret. Entre autres preuves de cet amour de l'écrivain pour son œuvre, on peut voir la critique que l'abbé Prévost lit lui-naèiae de Manon Lescaut dans son journal Le Pour et le Contre, t Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies et des sentiments naturels. Je ne dis rien du style, c'est la nature même qui parle. »

L'abbé Prévost eut certes d'autres passions ; mais non plus de ces adorables passions de jeunesse qui ont l'emportement des chevaux de race. On a beaucoup parlé de ses amours en Hollande avec une demoiselle protestante, ce qui fut un double scandale, scandale dé religion et scandale de mœurs. La protestante le voulait convertir deux fois ; il traversa tous les orages et toutes les satires. L'abbé Lenglet Dufresnoy, au tome II de sa Bibliothèque des romans, le malmène beaucoup à propos dç cet amour ; il l'accuse d'avoir enlevé une protestante, tandis que l'abbé Desfontaines l'accuse de s'être laissé enlever, il y a peut-être du vrai dans les deux critiques : celui qui enlève une femme n'est pas bien sûr de n'avoir pas été enlevé. Quoi qu'il en soit, les autres passions de l'abbé Prévost n'eurent plus le charme des juvenilia. Que de fois il a dû s'écrier avec ses autres maîtresse : ■ O Manon, où es-tu ? »

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Les POETES ET LES ROHANCIEttS

Manon a feit la douleur et l'immortalité de son amant-i>oete, mais n'a-t-elle pas empêché d'apercevoir tant de sœurs charmantes et attendries que l'abbé Prévost lai avait données dans le cadre de ces belles histoires: La jeune Grecque, Cléveland ex Le Doyen KiUerine? N'a-t-elle pas empêché, avec ses échelles de rubans et les feux de ses diamants, larmes cristallisées, d'admirer le bénédictin dans sa cellule, travaillant pour sa bonne part â cette œuvre immense de la Galiia ckristiana? N'a-t-elle pas empêché de saluer le journaliste encyclopédique, toujours prêt aux aventures de la lutle quotidienne, et voyageant dans l'Histoire des vojrages, quand il n'a pas assez d'argent pour fréter le vaisseau des passions?

On a tenté ijn parallèle entre Marîon Delorme et Manon Lescaut; on a dit que Marion Delorme était l'imite que l'abbé Prévost avait voulu peindre : on s'est trompé. Marion Delorme savait toujours ce qu'elle faisait, Manon Lescaut jamais; la première écoutait sa vanité, la seconde n'écoutait que son caprice; la mattresse de Cinq-Mars cherchait « le soleil de la cour, » la maîtresse de Des Grieux allait vaille que vaille à tous les horizons de l'amour. Manon Lescaut par sa fin touchante est plus près de Virginie que de Marion. Au dix-huitième siècle, la grande et riche nature des tropiques était pour les poètes ce que l'Orient est pour nous, une zone idéale où l'on promène les plus belles rêveries. Bernardin de Saint-Pierre fait naître son héroïne dans un pays pareil à celui où l'abbé Prévost &it mourir la sienne. Ces deus romans se tiennent par la même poésie de l'amour et du paysage. Virginie, qui meurt dans toute sa pureté, est pourtant de par la passion la sœur de Manon Lescaut, qui meurt sous sa

DoiiîHihvGooj^lc

È-HUltlÈltE SIBCLS

couronne de roses profanées, mais qui se sauve à force d'amour.

L'abbé Prévost, c'est déjà Bernardin de Saint-Pierre, c'est déjà Chateaubriand, c'est déjà René allant chercher dans le sanctuaire embaumé des savanes, aupris du tombeau d'Atala, un dlctame pour son inconsolable cœur.

C'est ce qui a couronné l'œuvre de l'abbé Prévost, c'est ce rayon de poésie tombé du soleil des déserts sur le sable. qui recouvre à jamais ce qui fut Manon Lescaut. Sans l'Océan, sans la Louisiane.sans cette douleur suprême de Des Grieus, idéalisée par ce paysage qui, par le lointain, touche à l'inâni, Manon ne vaudrait cuère plus que toutes ces filles de Saint-Lazare qui s'en vont tous les jours et tous les soirs dans la fosse commune du cimetière et du vaudeville.

La passion de l'abbé Prévost pour son héroïne a fait de Manon Lescaut le livre d'heures des amoureux; son an de conter en a fait le bréviaire des romanciers.

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Peu ds poëtes commencèrent cùflime Paradis de Montcrif : à seize ans, il ne parfilait point la rime, il s'escrimait dans une salle d'armes ; à dix-huit ans, il était maître d'escrime; à vingt ans, il était la terreur [il s'appelait encore Paradis) de tous ceux qui soupaient avec lui. Tout en faisant des armes, il faisait des vers, ou plutôt, tout en faisant des vers, il faisait des armes, pour défendre ses vers à la pointe de l'épée.

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Les tOBTES Ef LBS RôltAKClERS 2f^

Or, ce poète si terrible ï'épée â la main, savez-vous quelle était sa poésie? Il roucoulait des romances sentimentales dans le vieux langage naïf, qu'il &llait chanter en psalmodiant. Qui n'a entendu chanter par sa grand'mère quelques couplets des constantes amours d'Alix et d'Alexis, ou des infortunes inouïes de tant belle et renommée comtesse de Saulx? La marquise de Pompadour les chantait avec beaucoup de charme aus échos de Trianon. En effet, cette vieille musique en longs habits de deuil ne se promène à son aise que dans les allées solitaires et mélancoliques du parc de Versailles, devant ces statues attristées qui la comr prennent, elles qui ont entendu Lullil

Tout en rimant ces romances qui couraient Paris et la province, Montcrif écrivit un traité fort léger, mais fort ennuyeux: les Moyens de plaire* ^ qui fit dire â ceuK qui essayaient de le lire que l'auteur n'avait pas les moyens. , Montcrif, cependant, plaisait beaucoup, aux hommes avec son épée, auic femmes avec ses chansons. C'était d'ailleurs un de ces beaux coureurs d'aventures qui ont l'esprit de ne jamais s'arrêter en chemin. Aussi Montcrif pré tend ait- il que bien peu de femmes, à l'Opéra ou à la cour, avaient refusé de chanter avec lui. Sa jeunesse date de la Régence; il était de tous les soupers, de toutes les fêtes, de toutes les folies, de tous les mardis gras; car on sait que les roués inscrivaient sur leurs tablettes le fameux vers du vieux Théophile: Tous mes jours sont des mardis gras.

Montcrif, qui a été plus tard de l'Académie, fut un des fondateurs de cette académie moins célèbre, mais

• L'auteur fcrit cent cinquante pages pour arriver à cette concluûon : a Pour être heureux, il faut être aimé; pourltre aimé, il iaut plaire. i> Mais cumment? L'auteur ne le dit pas. Ne savai^il donc pas que le seul moyen de plaire, c'ait de ne vouloir pas plaire .'

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moins grammaticale, connue pendant vingt-cinq ans sous le nom de la Sociale de ces Messieurs. Dans la société de ces messieurs, il y avait beaucoup de dames prises çà ei là, au hasard, dans les théâtres ou dans les harems. Quiconque était belle devenait académicienne pendant quelques soirées. On soupàît et on jouait des parades. D'abord les parades furent improvisées; mais bientôt on se donna la peine de les écrire ; plus tard on alla même jusqu'à les imprimer.

Ainsi M ontcrif passait sa jeunesse sans souci du lendemain. Or, le lendemain, quand il eut mangé son fonds avec son revenu, savez-vous ce qui lui arriva? Un brevet, signé Louis XV, qui le nommait lecteur de la reine, avec un appartement aux Tuileries ou à Versailles.

J'aisouvent remarqué que ceux-làqui dépensent gaiement leur jeunesse etleur capital, ceuï-là qui mangent, .comme on dit vulgairement, leur blé en herbe, trouvent toujours une planche de salut à l'heure du naufrage. Ce sont les priviliégés de la vie. Ils commencent bien et ils finissent bien; chaque page qu'ils ouvrent est écrite en encre d'or. Le grand art n'est pas de se ruiner, mais de se bien ruiner. C'est d'aller à la misère comme les victimes parées de fleurs et de sourires allaient au sacrifice. Quiconque choisit son monde pour se ruiner et ne s'acoquine dans ses jours de folie qu'à des gens de bonne compagnie, a beaucoup de chances pour voir courir encore une fois sur son chemin la roue dorée de l'aveugle déesse. Toutefois il ne làut pas abuser de cette manière de feire fortune.

Quelques-uns de ces messieurs devinrent ministres ou ambassadeurs. Ceux-là n'oubliërent pas ceux qui étaient restés hommes d'esprit. Montcrif, une fois lecteur de la reine, devînt homme de cour sans cesser d'être homme d'esprit, homme d'épée, et surtout homme à bonnes foi^ tunes. Il n'est pas jusqu'à l'Académie dent il ne voulût , triompher. C'est pour cette conquSte qu'il fit l'Histoire

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