II. i.,<i-,Gooj^lc
LES POBTBS BT LES ROHANCIERS 279
des Chats, qui lui valvit, en attendant, le surnom d'hJstoriogriffe. Ce fut le comte d'Argenson qui, le premier, l'appela ainsi. Montcrif était allé le trouver au départ de Voltaire pour la Prusse, f Mon cher ministre, puisque Voltaire est parti, faites-moi donner sa place d'historiographe du roi. » Le comte d'Argenson, qui avait lu l'Histoire des chats, répondit gaiement à son ancien compagnon d'aventures : ■ Historiographe? vous voulez dire historiagriffe. >
Montcrif voulut bien rire avec d'Argenson, mais il n'entendait pas raillerie avec les autres. Le poëte Roy, qui disputait à Montcrif le privilège de âïre de mauvais opéras, se permit, en pleine assemblée, au Palais-Royal, de faire rimer historiogrifFe et MootgrifFe. Montcrif se contint; mais U attendit Roy à la sortie du Palais-Royal, el lui proposa, à bout portant, non pas une épigramme , mais un coup d'épée ou des coups de bâton, t J'aime mieux la pluralité, » dit Roy. Et Montcrif, sans plus de réflexion, commença à exécuter le patient. Roy, quî était accoutumé à ces traitements, et qui n'avait guère moins de souplesse que de malignité, retourna la tête et dit à Montcrif: ■ Patte de velours, Minon, patte de velours! >
C'était le génie de l'esprit et de la résignation. Que les coupa de bâton retombent sur Montcrif!
U en coûte cher d'être riche, dans cette république Spartiate qui s'appelle la république des lettres. Montcrif éveilla par ses bonnes fortunes, et surtout par ses pensions, la jalousie de la critique mal famée et affamée. On lui laissa l'argent qu'il avait et qu'il donnait sans compter, car il était généreux; mais on lui nia l'esprit et le talent, onluiniamême le charnw- Quand ilpubliâ son fsfi»' fur
aSo LB DIX-HinriÈMK StÈCLE
lei moyens de plaire, on écrivit qu'il ressemblait à ceux
quimeurent de faim avec le secret de faire de l'or. UHistoire des Chats, qui n'a que cent pages (c'est cinquante de trop), inspira dix volumes de critiques. Le marivaudage avait fait son temps ] nul ne se trouva pour défendre l'esprit de Montcrif.
Use consola des critiques avec les éloges d'un brahme qui lui écrivit que son roman des Ames rivales était le plus heureux développement du système de la métempsycose. O singularité des destins littéraires ! Un ami t*e Montcrif emporte aux Indes un roman écrit un jour de distraction. Un brahme se passionne à la lecture de ce roman : t C'est le génie de la transmigration des âmes qui a parlé. • Le roman est traduit et commenté. Il est compris dans les testes de la religion de Brahma. On envoie un présent à Montcrif, tout en inscrivant son nom dans les temples indiens.
Un des livres sacrés de la religion des Indiens contient les fabuleuses aventures des Ames libres. Voici une de ces aventures, traduite du teste même :
Un prince pria une déesse, dont le templeélalt à l'écart, de lui enseigner le Mandiran, c'est-à-dire une prière qui a la force de détacher l'âme du corps, et de l'y taire revenir quand elle le souhaite. Il obtint la grâce qu'il demandait. Mais, par malheur, le domestique qui l'accompagnait, et qui demeura à la porte du temple, entendit le Mandiran, l'apprit par cccur, et prit la résolution de s'en servir dans quelque Ikvorable conjoncture.
Comme ce prince se fiait entièrement à son domestique, il lui fit part de la faveur qu'il venait d'obtenir; mais il se donna bien de garde de lui révéler le Mandiran. Il arrivait souvent que le prince se cachait dans un lieu écarté, d'où il donnait l'essor à son Ame ; mais, auparavant, il recommandait à son domestique de garder soigneusement son corps jusqu'à ce qu'il fût de retour. Il récitait dohc tout bas sa prière, et son âme se dégageait à l'instant de son çorpa, voltigeait çà et là, et revenait ensuite. Un jour que
LES POETES ET LES R0K4KCIERS a8 I
le domesiique était en sentinelle auprès du corps de sod maître, il s'avisa de réciter U même prière, et aussitôt son . ame, étant dégagée de son corps, prit le parti d'entrer dans celui du prince, La première chose que fit ce fiiux prince fut de trancher la t€ie à son premier corps, afin qu'il ne prit point fantaisie à son maître de l'animer. Ainsi l'âme du véritable prince fut réduite i animer le corps d'un pei^ roquet, avec lequel elle retourna dans son palais.
Montcrif est parti de là pour écrire les Ames rivales. C'est un conte atnoureux où deus âmes voyagent beaucoup. Elles vont d'un corps à un autre, sans trop s'inquiéter de la maison natale, où toutefois elles reviennent pour ne plus former qu'une seule âme en deux corps.
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que Montcrif n'avait songé qu'à écrire un ballet pour l'Opéra, Dans sa lettre à Mme "*, il lui dit : ■ Vous trouverez un ballet dont le sujet ne tient à aucun de ceux qu'on a traités sur nos théâtres. Je l'ai pris dans des fragments de la philo. Sophie de ces célèbres brahmes qui vivent actuellement sous l'empire du Mogol. Ils s'imaginent et croient avoir fait cette découverte, que les âmes reviennent plusieurs fois jouer un personnage sur la terre. ■ Je mets en scène .deux amants aimables; le spectateur les voit d'acte en acte revivre dans une condition, dans une patrie nouvelle, et avec une figure différente ; leur âme est tout ce qui leur reste de l'état précédent : mais que ne fait-elle pas pour les réunir ? Elle les attire l'un vers l'autre ; rien ne peut altérer ce penchant; et il résulte enfin de chaque intrigue, que ce qu'on appelle amour n'est qu'une reconnaissance de deuxâmes destinées as' aimer, et qui avaient été séparées. Ce ballet n'a pas été mis en musique; la singularité du genre m'a alarmé, j'ai craint qu'd ne fît pas autant de fortune que les Ames rivales. Le sort que cette fabuleuse histoire a eu dans l'Inde est trop singulier pour que je ne me permette pas d'en parler ici. Je l'avais donnée manuscrite à un Français qui
sSa LX stx-HomÈitB siëclb
au Mogol; ilenfitpanàunbrahme qu'il prit pourinterprËte. Ce savant philosophe fiit saisi d'etonnement et d'admiration en voyant la profondeur de mes rêveries ; il découvrit de nouvelles branches du merveiileus système des âmes douées de la liberté de quitter et de reprendre leur personne, après s'être promenées dans l'univers. Admirez, je vous prie, madame, ce contraste : tandisque, dans l'optnionde tout homme sensé, je n'étais que l'auteur d'une jolie chimère, je passais dans le Port- Royal du Gange, pour un génie transcendant. Je reçu s un présent du brahme *, avec mille assurances d'estime et de vénération. ■
Montcrif fut le courtisan le plus achevé du dix-huitième siècle. Il avait l'art d'être de toutes les opinions : dévot avec la reine, licencieux avec ie roi, philosophe à l'Opéra, dormeur à l'Académie. Il était toujours de l'avis de tout le monde, quoiqu'il eût commencé, avec sa renommée de prévôt de salie d'armes, à mettre tout le monde de son avis.
Montcrif eut plus d'un succès à l'Opéra. Je n*ai pis eu le courage de lire jusqu'au bout V Europe galante et Zélindor. 11 avait débuté au Théâtre- Français par VOraeU de Delphes, une comédie en vers libres et en libres pensées, qui fut défendue à la quatrième repré- ■ sentation. Montcrif, qui n'avait pas plus le sentiment de la poésie païenne que de la poésie chrétienne, avait tu le tort de railler les dieux d'Homère, qui sont toujours des dieux pour les grands esprits. Mais là n'était pas la raison de la suppression de la comédie : on y avait vu des attaques symboliques contre les dieux de la Bible et de l'Évangile.
Il vécut ainsi jusqu'à près de quatre-vingt-quatre
* Un petit in-folio manuscrit, représentant lei principaux dieux de l'Inde, avec des notes mystiques. Ce manuscrit est à !■ Bibliothèque impériale.
LES POBTHS ET LES ROUANOERS 383
ans, et jusqu'à ses derniers jours, il fut assidu au foyer de la Comédie- Française et dans les coulisses de l'Opéra. Selon Grimm, qui l'a beaucoup connu, ( il a poussé la passion pour la table et pour la créature, ou plutôt pour les créatures, au-delà de quatre-vingts ans. II n'y a pas bien longtemps- qu'il traversait encore, après l'Opéra, l'aréopage des demoiselles de ce théâtre, en disant : « Si quelqu'une de ces demoiselles était f tentée de souper avec moi, il y aurait quatre-vingtt cinq marches à monter, un petit souper et dix louis I après le dessert. * Et, jusqu'à la fin, il se trouva tou jours une de ces demoiselles pour le suivre aux Tuileries, dans un petit appartement connu longtemps sous le nom du Paradis de Montcrif.
Le roi Louis XV, qui se consolait de vieillir en voyant Montcrif porter si gaiement ses quatre-vingttrois ans, et qui le croyait presque centenaire*, lui dit un jour qu'on lui donnait plus de quatre-vingt-dix ans, ' Je ne les prends pas, sire, > répondit Montcrif.
Cependant la mort comptait. Un soir il avait dit à son valet de chambre qu'il reviendrait souper avec une de ces demoiselles. Cette fois, ce fut la mort ellemême qui vint s'asseoir à la table de Montcrif : » C'est fiai, dic-il, je ne chanterai plus. > Il se traîna jusqu'à son lit et se coucha dans le tombeau ".
* On le disait beaucoup plus vieux qu'!! n'était, parce que le comte de Maurepas, ancien ministre d'État, aimait à dire que MoDtcrif avait été prévdt de salle lorsque son père y fiiisait des armes- Ce qui donnait i Moncrif près de cent ans. Aussi sa vieillesse était devenue un sujet de plaisanterie à la cour. Grihh.
*" On ne le laissa pas partir pour l'autre monde sans les hoDneurs de l'épitaphe; voici celle qui est venue jusqu'à
Avec det maurt dignes de Pige tor, ttfat VK ami sir, uwpaëte agréable;
Il mount rieax, austi pieux que Neilor, Mail il fut maint bavard et beaucoup plut almaHe.
En 1791, quand on ne croyait plus à tous ces léf^rs poËtes, roses de mai du dix-huitième siècle que le pressentiment seul des orages révolutionnaires avait effeuillées, on réimprima les œuvres de Montcrifen deux volumes in-S" ; ces deux volumes renferinent : Essais sur les moyens de plaire, écrits dans la manière Marivaux, mais avec moins d'esprit ; des contes de fées qu'il feut lire, quand on sait lire ; des discours d'académie ; des poésies chrétiennes inspirées par la reine Marie Leczinska, qui, Montcrif l'a trop prouvé, n'était pas une muse ; une méchante comédie, les Abdérites \ des ballets et des opéras, la Fête du Soleil, V Empire de V Amour, Isis et Osiris ; des cantates, Vénus retrouvée, la Muse de l'Opéra, Reproches à Corinne, Amasis, la reine de Circassie, Alcide et OmpHale, le roi des Sylphes ; des poésies ; romances et chansons, épîtres â tout le monde, petits vers aux dames de la cour, rimes familières à la première venue. Enfin, pour couronner l'œuvre, cette fameuse Histoire des Chais, que personne ne lira jamais d'un bout à l'autre, mais qui portera le nom de Montcrif à toutes les postérités.
Il était de la pire espèce des podtes : les poÊtesde société, les poètes du monde, les portes de cour. La vraie muse est sauvage ; elle aime l'air vif de la montagne ou l'ombre inspiratrice de la forêt. Elle a des caprices de reine, mais elle ne veut pas loger avec le roi ; elle aime mieux, dans sa souveraineté idéale, habiter la demeure azurée du poëte, quel que soit l'escalier.
Montcrif, s'il eût été un vrai poËte, ne se fût pas enfermé dans l'oratoire de Marie Leczinska. Il 2 avait deux reines à la cour de Versailles, la femme du roi et la maîtresse du roi. L'abbé de Bernis, tout abbé qu'il flt, était lepoEtede la maîtresse du roi. Montcrif, tout
LES POETES ET LRS ROHANCIEEtS 285
galant qu'il fût, était le poËte de la femme du roi. Contraste des contrastes, tout n'est que contraste ! Montcrif prit un masque et chanta des cantiques spirituels ; il croyait pouvoir réconcilier la dévotion avec l'esprit; mais c'est la réconciliation normande, parce que, selon un mot de Montcrif lui-même, l'esprit était plus que jamais brouillé avec la dévotion. D'Alembert, qui n'entendait rien ni de part ni d'autre, d'Alembert, qui n'avait aucun sentiment de l'inspiration chrétienne, disait que les poésies spirituelles de Montcrif étaient vraiment spirituelles dans tous les sens posiîbles de ce mot. Montcrif avait composé de la musique pour ses ro« mances, il en composa pour ses cantiques ; et, pendant qu'à Trianon madame de Pompadour chantait les romances, dans la chapelle de Versailles, Marie LeczinslU chantait les cantiques.
Il ne doit pas être enseveli tout à fait dans le linceul de ses œuvres. Pour les curieux littéraires, on pourrait réimprimer les Ames rivales, les romances, les contes, quelques pages sur l'esprit critique, des maximes recueillies çà et là dans le banquet un peu froid de son esprit, enfin l'Histoire des chats. Pourquoi ne pas dire àMontcrif : < Ami oublié, lève-toi, chante et conte?* •
Montcrif, dans le monde, aimait à conter, mais il était prétentieux et tourmenté, voulant avoir trop d'esprit. II suivait, comme Marivaux, ses sentiers détournés, en horreur du grand chemin. Pîron a dit: iFontenelle a engendré Marivaux, Marivaux a engendré Montcrif, et Montcrif n'engendrera rien du tout. » En effet, Montcrif est le dernier mot de l'esprit de Fontenelle.
* Si ses romances nous venaient d'Allemagne avec le litre de ballade, nous ne manquerions pas d'y trouver tous les caractères du genre. Nous sommes comme les voyageurs qui n ont d'enthousiasme qu'au delà du Rhin, des Alpes ou de» Pjr rénées.
DoiiîHihvGooj^lc
386 LB OIZ-HUmftlCB SIÈCLE
Fontenelle avait réduit en statuette la Vénus de Médicis avec te ciseau de Coustou ; mais c'était encore une œuvre d'art. Marivaux avait drapé la statuette avec le sentiment de la poésie et avec la malice de l'amour. Montcrif l'habilla cl ce ne fiit plus qu'une jolie poupée.
J'allais oublier de dire que l'oeuvre sérieuse de Montcrif, c'a été l'amour. Il y a des hommes prédestinés à l'amour; ils ont le charme, comme si une bonne fée eût répandu sur leur berceau le parfum voluptueux des cheveux de Vénus sortant de la mer et de Diane sortant de la forêt. L»plupartdes hommes sont condamnés à vivre de peu en amour; ils prennent une femme et c'est fini ; leurs vanités les emportent ailleurs. L'un va à la guerre, l'autre trône dans une boutique ; celui-là va à la philosophie, celui-là ne iàit rien du tout. Quelques-uns jettent un regard en passant sur le pays des joies amoureuses, ou du moins ils se contentent d'avoir vingt ans une fois dans leur vie. Mais ceux que j'appellerais les vrais privilégiés de la terre, les enfants prodigues de leur cœur, qu'ils donnent toujours et qu'ils retrouvent toujours, parce que leur vie est dans leur cœur, ceux-là ont vingt ans pendant quatre-vingts ans. Aussi les femmes les reconnaissent: ils n'ont qu'à paraître pour répandre autour d'eux le charme de la baguette d'or. Et ce qui les rend plus forts, c'est qu'ils ont le charme sans le savoir; mais les femmes le savent hien ; ils n'ont qu'à parler, spirituels ou bêtes.
Tout en traversant d'un pied léger la forêt des vertes pasùons de la vie, Montcrif, qui ne voulait pas prendre le temps d'aimer, disant qu'il laissaii cela à son valet de chambre, se trouva pris un jour dans la ramure la plus t6uâue, comme Daphné elle-même quand elle s'est mé-
LES postes ET LGf ROHANaBRS 287
lamorphosée en laurier. Ce fut â la cour. Une dame de la reine, dont je ne dirai pas le nom, parce que je rencontre souvent son arrière-petite -fille, écoutait chanter
les romances de Montcrifavecde si beaux yeux ouverts sur l'idéal, que Montcrif se passionna, comme poëte d'abord et comme araoureus bientôt.
C'était au temps où Marie Leczinska, prenant au sérieux son lecteur ordinaire, rassemblait deux fois par semaine quelques duchesses distraites et quelques gentilshommes fainéants, pour ouïr, avant le souper, trois ou quatre pages des romans de la chevalerie. Montcrif remarqua que sa duchesse aux beaux yeux était la seule, avec la reine et le président Hénault, qui fût à toutes les'lectures. Mais, comme le président Hénault dormait, et comme la reine, toujours préoccupée de son salut, n'écoutait qu'à demi, la belle duchesse était seule à comprendre le roman. Le reste de la compagnie, se renouvelant sans cesse, ne s'inquiétait guère des aventures du damoisel et de sa dame aux blanches mains.
Au bou| de quelques soirées. Montent et la duchesse avaient commencé un autre roman qu'ils lisaient tous les deux dans leurs yeux. Bientôt ils ne se contentèrent plus de ce beau style, le plus simple et le plus éloquent. Montcrif prit une plume et écrivit une épître toute parée de faux ornements, où l'esprit, à force de vouloir en^irlander le CŒur, ne laissait plus voir m l'esprit ni le cœur. La duchesse ne répondit qu'à la troisième épître; elle répondit en prose, elle répondit pour dire qu'elle ne voulait pas répondre; elle donnait de si bonnes raisons, dans un style si tourmenté, que Montcrif comprit qu'elle répondrait désormais â chacune de ses lettres.
Il y avait un mari jaloux, comme dans les chansons de Montcrif. C'était pourtant un de ces courtisans des moeurs de Louis XV, qui était le mari de toutes les