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avec deux pensions et beaucoup d'argent dans sa cassette, ce qui explique pourquoi il en avala la clef dans un accès de folie. Cette folie n'était' pas l'œuvre de la misère. Gilbert vivait en misanthrope, mais avec les distractions d'un gentilhomme ; il s'en allait rêver dans la forêt de Vincennes, non pas à pied, mais â cheval. Ce fut au retour d'une de ces promenades, qui ne rappellent pas, j'imagine, les faméliques poètes dont parle Boileau, qu'il fit une chute et faillit se rompre le cou sur le pavé de Paris. On le releva mourant et on le porta à l'HCtel-Dieu, parce qu'il ne pouvait plus dire où était sa maison. Une fais à l'Hôtel-DIeu, il revint à lui et s'effraya de se trouver en pareil lieu ; mais les médecins lui représentèrent qu'il avait à passer par une opération dangereuse et qu'il était placé là mieux que chez lui pour la subir. Gilbert ne se résigna qu'en se réfugiant en Dieu. On le trépana peu de jours après ; on le rappela à la vie, mais non pas à la raison. Il quitta l'Hôtel-Dieu et voulut continuer sa manière de vivre, sinon sa manière d'écrire; car, à partir de ce moment-là, il se mit à traduire des psaumes, se dét&urnant de la terre et se tournant vers Dieu,— le seul ami du lendemain. — Il retrouva çà et là sa poésie; mais le plus souvent, quand il l'appelait, il ne voyait venir à lui que la démence. Il eut peur de sa solitude; il retourna à l'Hôtel-Dieu, comme s'il dût y retrouver sa raison, car c'était là qu'il l'avait laissée sur le champ de bataille de la médecine. Il y mourut bientôt en jetant ce cri sublime, qu'il n'avait retrouvé dans son cœur qu'après l'avoir traduit de David : Au banquet de la vie...
Bien mourir l disaient les anciens; les modernes nous tiennent compte de ne pas mourir gaiement. Faites mourir Malfilâtre sur un bon oreiller, MalfUâtre perd l'immortalité. Faites mourir Gilbert comme M. de ButTon, et ce n'est plus qu'un poEte du commun des
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martyrs, au lieu d'un poSte martyr*. Jean-Jacques Rousseau lui-même doit la moitié de sa célébrité à sa vie romanesque, sinon à sa mort mystérieuse. ",
Gilbert avait vingt-neuf ans ; il était venu au monde avec l'âme d'un potte, il allait continuer son rêve au ciel, t Poëte ! lui a dit un chrétien, vous n'irez point à l'Académie, mais vous irez au ciel ; et c'est là votre destinée I >
Pourquoi Gilbert, qui s'épuisait en madrigaux et en héroïdes, ne se contenta-t-il pas d'être un élégiaque et un satirique ? 11 avait les pleurs, il avait les furies. Ses éléj;ies gardent le sentiment jusque dans leurs formes surannées ; sa satire du Dix-huitième siècle reste encore l'implacable réqubiloire de la foi armée contre k logique de Satan. Dans ce tableau vivant, tout passe : académiciens bâtonnés, filles vendues à l'Opéra ou à Richelieu, philosophes gagés par les rois aveugles! Après avoir vécu des ironies de Candide et de Jacques le Fataliste, on sourit avec sympathie à ces pieuses colères du chrétien, à ces anathèmes du po€te indigné.
* Et on vendrait ses autographes cent sous et non cent écuB comme il est arriva ces iours.ci.
** J'ai osé dire la vérité sur la mort de Gilbert. Mais je me rassure en pensant que personne ne me croira. J'ai contre moi la tradition qui caresse ces généreuses pitiés éveittées dans tous les cceurs pour la poésie et pour la jeu~ nesse. El d'ailleurs le roman de Gilbert n'a-t-il pas été transcrit sur la table d'or de l'histoire par une de ces plumes qui font la vérité, parce qu'elles écrivent pour l'avenir ( Grâce à M. Alfred de Vigny, ces trois ombres mélancoliques de Gilbert, de Chaiccrton et d'André Chénier ont eu leur Joseph d'Arimalhie qui a répandu sur leurs cendres des , parfums, des prières et des larmes !
Qu'est-ce que l'histoire après la légende ;
LES POÈTES ê^a41>c4^E 'DE TOSMPai'DOV'K