CENTIL-BBRNARD ET LE CARDINAL DE BERNIS
La fortune s'est amusée, il y a un peu plus d'un siècle, à conduire par la main deux petites aimables qui s'Étaient mis en route un beau matin, sans argent, à l'aventure et à la grâce de Dieu. C'étaient Bernard et Bernis.
Bernard était fils d'un pauvre sculpteur de province. Voltaire l'avait, suivant sa coutume, baptisé à sa guise; il écrivait à Bernard pour un souper chez madame Duchâtelet :
Au nom du Ptnde et de Cythère, Gemtii.-Bebhahd est averti Que l'Art d'Aimer doit samedi Venir souper chej l'Art de Plaire.
Bernard est né à Grenoble en même temps que Louis XV. f C'est étrange, disait plus tard madame de Pompadour, qu'il me soit né dans la même saison deux amoureui de qualité : un roi et un poËte. » L'amour et la poésie surprirent Bernard tout au matin de la vie. Au sortir du collège, il alla passer quelque temps à la campagne d'un oncle ; là, il trouva Claudine au gré de son cœur. C'était une jolie paysanne
Dont les cheveux, bouclés à V FI liaient au vent sous un chapi
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C'était la cousine et la servante du curé de la paroisse; s'il faut en croire Bernard, elle se passa du saint homme comme du notaire, à l'heure des amours. Après avoir aimé Claudine et rimé en son honneur quelques stances licencieuses, Bernard partit pour Paris, le pays de ses aspirations, où il fallut s'enfumer dans le grimoire d'un procureur. Le marquis de Pezay (le soldat et non le poète), ayant des affaires en cette étude, s'émerveilla de la belle humeur de Bernard. C'était alors un beau garçon, d'une stature magnifique, demi-souriant, demi' rêveur, « la coqueluche des sémillantes fillettes, » Grâce au marquis de Pezay, il fit un pas rapide dans le monde, il mordit à belles dents aux vertus les plus revêches. Mais, au beau milieu de ses succès, il partit pour les guerres d'Italie avec Pezay, sous les ordresdu maréchal de Coigny, dont il devint le secrétaire. 11 se battit en soldat, mais il chanta mal ses combats. Au retour de cette campagne, il fut accueilli par madame Lenormand d'Étiolés, en qualité de bel esprit, disaitelle. Pour lui, il prenait une autre qualité dans la maison. C'est là qu'il connut Bernis.
Quand Bernîs et Bernard se rencontrèrent, suivant l'expression du cardinal, • à la porte de ce cœur rebelle qui devait régner sur le monde, i ils avaient déjà tous deux un caractère rigoureusement dessiné. Bernis était dévoré d'orgueil et d'ambition ; Bernard, qui ne devint pas cardinal, était pourtant le plus sage : il savait que la gloire ne se donne pas pour rien ; il se contentait des amourettes, des petites chansons et des petits soupers ; le tout à buis clos. Ils suivirent tous deux leur chemin sans détour et sans entrave : l'un avec une joyeuse insouciance, l'autre avec une ardeur aveugle, tous deux se retrouvant çà et là, à propos d'une rime ou d'une femme, avec Euterpc ou avec madame de Porapadoor. 1 Eh bien, où en sommes-nous, monsieur l'abbé? — Sur ma foi, j'arrive à l'Académie. » Un peu plus tard :
ïgÔ LE DIX-KUITTÈHE SIÈCLE
f Me voilà ambassadeur. > Peu de temps après : € Me voilà ministre. > Enfin, sur la dernière question de son ami, il répondait : i Hélas ! il n'y a plus rien à faire, ils m'ont nommé cardinal. Mais vous, Bernard ? — Toujours Gentil-Bernard, comme dit Voltaire. — Et comme disent les femmes. Ah! bienheureux poSte! Voulez-vous être de l'Académie ? — Pourquoi feire ? »
Bernard ne se démentit pas un seul instant ; il fut jusqu'au bout l'Anacréon français, s'épanouissant au bruit des verres et des chansons, recherchant l'odorante fumée du vin de Champagne, mais jamais celle de la gloire. 11 faisait des vers pour servir ses amours, mais il avait en horreur les imprimeurs et les libraires ; il ne consentit jamais à Ëiire un petit volume de ses petits vers. Trouverait-on de nos jours un poÊte d'autant d'esprit ? Cependant, plus que jamais il serait temps de comprendre que Dieu a donné la poésie à la plupart des poëtes, comme la rosée aux fleurs. Soyez donc le poËte de vous-même, le poËte de votre amour, de votre misère et de votre grandeur ; chantez pour votre cœur, mais chantez pour vous : nul ne se plaindra de la chanson. A quoi bon dévoiler aux autres les mystères de votre Sme ? un peu de pudeur, s'il vous plaît. N'allés pas ainsi offrir à tout venant cette âme en grand déshabillé ; n'allez pas ainsi profaner votre amour le plus pur, celui qui se cache discrètement dans les forêts vierges du souvenir.
Bernard refusa toutes les faveurs qui mettent l'orgueil en jeu. Il ne voulut pas être de l'Académie ; comme Rameau, il refusa des lettres de noblesse. • Voyons, que puis-je donc faire pour vous, mon cher poète ? » lui dit madame de Pompadour à son arrivée au pouvoir. Bernard se contenta de baiser la main de la marquise. ■ Allez, vous n'êtes qu'un sot ; vous ne serez jamais rien de bon. > Madame de Pompadour s'arrangeait mieux de l'ambition de Bernis, qui, par là, flattait
si bien son penchant, i A la bonne heure, celui-là ne restera pas ea chemin ; il n'en est pas, comme vous, à regretter sa Claudine. Quelle fantaisie vous a donc pris d'aimer cette paysanne? — L'amour est le dieu des contrastes et des extravagances, madame la marquise : quand on commence par une bergère, on finît par une reine ; j'ai débuté par Claudine, ne suis-je pas allé jusqu'à... — La Bastille! > s'écria madame de Pompadour avec un sourire de mauvais augure. Bernard se mordit les lèvres et sortit avec cette le^on. 11 comprit bien qu'en amour, jouer avec l'esprit, c'est jouer avec le feu. Déjà c'était un amant silencieux sur ses bonnes fortunes, savourant à loisir dans son cœur toutes les ivresses de la vie. Mais depuis ce jour, ifuel aux pieds des idole) du lemps,
son cœur fut un abîme de ténèbres ; hormis Claudine,' il n'afficha pas une seule maîtresse.
Bernard resta dis ans attachéàla maison deCoigny. La fortune du poëte s'arrondit un peu par le testament du maréchal; de jour en jour elle s'arrondit « encore. Bernard, tout en se débattant contre les faveurs de la fortune, mourut avec cinquante mille livres de rentes. C'était peu de chose en lace de son ami le cardinal, qui eut pendant ses belles années un demimillion de revenu.
Quand Bernard fut nommé secrétaire général des dragons, vers 1740, Voltaire, qui recherchait toutes les amitiés littéraires avec des petites lettres et des petits vers, lui écrivit : • I^ secrétaire de l'amour est donc le secrétaire des dragons ! Notre destinée, mon cher ami, est plus agréable que celle d'Ovide; aussi votre Art tf aimer me paraît au-dessus du sien. Vous dites que la fortune de M. de Coigny (le petit-his du maréchal) a des ailes ; voilà donc tous les dieux ailés qui se mettent à vous favoriser. Mais si la fortune a des ailes, la vôtre