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2^8 LE DIZ-HUrnÈKB SIÈCLE
a des yeux : on ne l'appelleiia plus aveugle, puisqu'elle prend tant de soins de vous. Souvenez-vous de moi au milieu de vos lauriers et de vos myrtes. • Déjà Bemar(i était nommé l'Ovide français pour son Arl d'aimer et pour quelques charmantes poésies, comme VÉpUre à Claudine, que toutes les femmes avaient apprise de la bouche du poËte. < Ah I poëte, lui dit un jour madame de Forbin, je sais votre épître par cœur; mais que puis. je faire pour que votre cœur l'oublie? > Ainsi on était jalouK de Claudine, et on n'était pas jaloux de Céliante, de Zélie ou de toute autre rivale célèbre. Cette ÉpUre à Claudine, qui commence comme un conte de La Fontaine, tourne peu à peu à l'élégie. Le poËte, après avoir écouté les souvenirs les plus gais et les plus pro&nes de l'amour, finit par s'abandonner à 'inspiration -du cceur. Comme cette épître est la meilleure page de l'histoire de Bernard, j'en détache quelques vers, non pas au hasard :
Pour être née en de stériles champs, Est-elle Moins la fille de l'Aurore ?
La fleur des prés est celle que j'adore, ' C'est là, Claudine, au plus beau de mes jours, Que je te vis zj'y vis tous les Amours.
ici le poète raconte, dans le goût do temps, comment ib ont enivré le bon curé pour s'enivrer plus à leur aise à la coupe proËine :
Que- de serment! ! que de baisers de feu !
Pour les compter, ils nous coûtaient trop peu.
Enfin le poSte va dire adieu à Claudine; le cœur, étouffé dans le plaisir, s'anime à un pur rayon d'amour:
Toi que je laisse oisive et solitaire Dans ce vallon, tu verras tous les jours Ces bois, ces eaux, ceafieurs, cette fougère,
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tEl *ÔËTÊS ET LES ROUAKCIERS i^^
Tous ces témoins dt nos fraîches amours ; Claudine, hélas! m'aimeras-tu toujours ?
N'y a-t-il pas là Ce premier voile de mélancolie que nous avons trop mouillé de larmes ? Avec ces cinq vers, aujourd'hui on en ferait cinquante. Nous y gagnerions peut-être quelques rayons de soleil couchant, un coin de ciel, une étoile mélancolique ; Bernard est trop bien sur la terre pour songer à tout cela, son regard ne recherche le ciel que dans les yeus de sa maîtresse.
Les premiers vers de VArt d'aimer tracent aussi à grands traits la vie de Gentil-Bernard. Il est bien entendu que, pour savoir l'histoire d'un poËte, il feut lire et relire ses vers plutôt que sa biographie. Dans ses vers, le poëte se laisse çà et là surprendre par la vérité ; il se confesse à son insu ; il éparpille sans y penser tous les trésors du souvenir, comme le peintre qui, dans ses tableaux, se surprend à donner à Diane, à dalnte Cécile ou à Jeanne d'Arc les yeux ou la bouche de sa maîtresse. Voici donc les premiers vers de l'Art d'aimer :
J'ai Vu Coigny, Béllone et Id Victoire!' Ma faible voix n'a ^ chanter la gloire.
J'ai vu la cour, fat passé rto« printemps, Muet, dux pieds des idoles du temps.
J'ai vu Bacchus sans peindre son délire ; , Des doctes sœurs fai négligé la lyre; J'ai vu Daphné ije vais chanter l'Amourl
Pouf SE voir comment Gentil-Bernard entend i'amoùr, il faut lire tout son poCme. Cet Art d'aimer est plutôt l'art de ne pas aimer, ou encore l'art de ne plus aimer. L'Olympe et Cythére, Vénus et Diane, tout l'attirail mylholo jique est là qui s'agite pour la derniire fois. Par mal leur pour l'amour, le plus apparent symbole du poSrr e est la ceinture de Vénus. Gentil- Bernard, un ^ayen, i le voit pas l'amour ailleurs. Mais à quoi bon
DinliîHihvGoOJ^Ic
300 LE DIS-HUmiHE StÊCtB
VArt daimtr, comme s'il y avait une école d'amour? L'amour est une surprise, une divination, une science soudaine. Une femme est plus éloquente avec un regard ou avec un sourire que tous les Oyides et les Gentil- Bernard du monde.
Madame de Pompadour, qui avait, en dépit d'ellemême, un penchant secret pour Bernard, parvint à l'exiler un peu de Paris. Elle le nomma bibliothécaire du château de Choisy, où elle lui fit bStir une charmante maisonnette, nommée par les poËtes du temps le Parnasse de l'Anacréon français. Bernard, qui n'était jamais seul dans l'exil, se résigna de bon cœur. Louis XV n'allait guère dans sa bibliothèque, ni Bernard non plus. « Qu'irais-je faire de bon parmi tous ces morts? n disait-il gaiement à ses amis. Un jour il écrivait a Voltaire ". « Faites donc passer au pauvre ossoyeurde Choisy votre beau poëme avec les images; je tiens une losse toute ouverte ; au moins ces morts-là reviennent comme les esprits, ■
Louis XV aimait Bernard par boutades; il l'accueillait toujours avec bonne grâce; il voulait bien entendre ses vers; mais Bernard n'aimait pas Louis XV de si près ; il savait que le roi daignait être jaloux du poËte. Madame de Pompadour allait quelquefois oublier, à côté dç Bernard, le roi, les jésuites et le parlement. Dans le Voyage en Bourgogne, Bertîn, passant devant le château de Choisy, rappelle poétiquement les doux passe-temps de Gentil-Bernard :
Ceu là qu'entouré des Amours, Dont il fut Vapôtre fidèle, Le desservant de la chapelle Mettait VArt d'Ovide en chansons, Et le soir, couronné de lierre, Était payé de ses leçons Par un baiser de ricolièrt.
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LES fÔËTES ET LfeS ftOUiXOEttS 3ol
L'écôlière était quelquefois madame de Pompadour ; mais quand celle-là manquait, Gentil- Bernard n'avait pas le temps de s'en plaindre. Et d'ailleurs, comme ses vins étaient dignes de son esprit, les amis venaient à toute heure a gazouiller > avec lui. A Choisy comme à Paris, le bibliothécaire déjeunait, dînait et soupait à fond tous les jours de la vie, ce qui est un prodige pour un poËte.
Quand Bacchus et l'Amour (pardon nez- moi ce retour aux vieilles idoles ; mab, à force de secouer la pouS' sière qui les couvre, je m'y laisse prendre malgré moi) donnaient à Gentil-Bernard le temps de respirer, il rappelait les Muses effarouchées ; de là nous viennent ces petites odes anacréontiques, ces épîtres galantes, ces fantaisies licencieuses, que le malin poËte n'avait garde de faire imprimer, sachant bien que tout cela s'imprimait dans les cœurs, à l'ombre des paravents.
Toutes ces poésies, à bon droit dites fugitives, sont loin d'être de l'invention de Gentil- Bernard, qui n'était guère qu'un écho aimable des chansons de ses devanciers. Des poËtes sans nombre avaient avant lui passé dans son joli jardin pour y cueillir ces roses sans parfum. Sans parler des plus anciens et des plus connus, Bernard a encore des airs de ressemblance avec Sannazar, le roi du sonnet et du canjone, le charmant poEte profene et sacré ; avec Pontanus, le poëte des Grâces ; Franchini, qui chantait si peu, mais qui chantait si bien ; Stroza, le doux élégiaque ; Buchanan le vagabond, qui mourut ennuyé de la vie, quoiqu'il eût aimé; enlïn, avec quelques-uns des poëtes français du seizième siècle.
Dans ce volume de ses œuvres, Gentil- Bernard raconte à peu près toutes les votageries de son cœur. Tantôt il chante son hameau :
Riei
1 tfMt si beau
mm himam.
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3o2 LE DIX-HUmÈHB SlÈCLfi
Oh ! quelle image I
Quel paysage
Fait pour Watieau!
Tantôt il se lamente d'être â la cour. Il est à peu près le seul poËte du temps qui n'ait pas chanté les lauriers et les vertus du roi ; il le voyait de trop près. Aussi Louis XV le trouvait-il plus spirituel que tous les autres. Le plus souvent Bernard gazouillait sur les bonnes grâces d'Olympe, l'absence de Thémire , les baisers de Galathée, le Trianon d'Eglé, les roses de l'Aurore. Une seule fois, les larmes du divin sentiment passent dans son âme sur toutes ces passions proiânes. Bathilde, c'est-à-dire madame de Longpré, s'était réfugiée dans une abbaye pour pleurer un amant infidèle : c'était Gentil- Bernard. Il lui écrivît une épître charmante, où l'amour descend trop vite des célestes régions, selon sa coutume, quand il suit Bernard. Je trouve dans cette épître des images pleines de grâce et de hardiesse qui semblent détachées du Cantique des Cantiques :
Au jardin des mes captives.
Celle dont mon ccéur est Messe
Est dans un huisso» hérissé
Qiii retient ses feuilles plaintives.
Bei'nard, dans l'âge mûr, s'était épris de la belle [loésie de la Bible ; il traduisit Salomon pour les distractions de madame de Pompadour. Dans Ce travail, il fut plus heureux que Voltaire ; il eut l'art de reproduire4 avec la grâce orientale, les charmantes images du cantiqiie de la volupté ; le souffle brûlant qui passait sur la harpe.de Salomon est venu jusqu'à la lyre de Gentil- Bernard. De tout ce livre de poésies orientales, il ne nous est parvenu que deux dialogues, Éma et Amînthe. Gentil- Bernard comptait beaucoup sur ce UVre , si toutefois il a compté sur quelque chose ; maïs le poSte
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LES POETES ET LES ROHAKCIERa 3o3
avait pour héritière une nièce dévote, qui brûla tout en sacrifice, hormis le testament.
Cent il- Bernard s'éteignit avec sa gloire quelques années avant sa mort. 11 s'éveilla fou en iuillet 1770, mais Il eut le bonheur de ne pas s'en douter. Il vécut ainsi quelques années sous la garde de sa nifce. La cause de cette folie presque raisonnable, tant elle était calme et douce, a fait du bruit dans le monde. Le chevalier de Châtellux a remarqué que, si tous tes hommes l'attribuaient à' la passion du poète pour les Olympe et les "Corinne, les femmes, au contraire, en accusaient uniquement son culte pour les grands vins. Cette remarque n'est pas à dédaigner, comme dit Grimm. Faut-il plaindre Gentil-Bernard ? Qu'importe après tout cette «folie? Ce demi-sommeil de l'intelligence, c'est la préface de la mort. 11 lui revint, à de longs intervalles, des éclairs d'esprit. Ainsi, un soir qu'il voyait représenter son opéra, il demanda à son voisin le nom de la pièce et de l'actrice : < Castor et Pollux, et mademoiselle Arnould, — Ah ! s'écria-t-il, ma gloire et mes amourst • Une nuit qu'il appelait Claudine, sa nièce lui dit qu'il rêvait, f Ah ! oui, dit-il, car j'ai vu le bonheur. • Il mourut sans- peur et sans reproche, heureux poËte, sans souci de la gloire et sans souci de la mort *,
* Ne s'est-on pas un peu trop moqué des poêles galants du dii-hui(iime siècle ? Les esprits forts de la littérature ondoyante et verdoyante jugent encore par un éclat de rire toute cette troupe de jolis poëtes qui roucoulaient dans les chemins loutfui de Paphos et de Cythère, humblement couchés au pied du Parnasse, qu'ils se gardaient bien de gravir. Or, aujourd'hui, hormis trois ou quatre poëtes par la grâce du cceur et de l'âme, que viennent noua chanter tous les Chatterton malades .' Gentil-Bernard chantait les gaietés amoureuses, les cheveux de Daphné, les mains de Thémire, les lèvres de Claudine, Tout cela a passé vite,
3o4 LE oix-HumfcuK sièclb
Dans ce léger pastel, je vous ai peint Gentil-Beraard, ou à peu près, avec armes et bagages. J'ai négligé bien des détails, un madrigal par-ci, un beau mot par-là ; j'aurais dû peut-être vous dire qu'il avait l'inspiration rebelle, et qu'il avait plus tôt cueilli une rose ou un baiser qu'utie rime ; que. malgré sa stature herculéenne, il s'habillait comme un petit-maître, aimant les fanfreluches par dessus tout. Enfin, j'ai indiqué le poËte ; si vous l'aimez, vous irez plus loin : ses oeuvres sont exposées aux injures des quais. Il y a encore, comme par miracle, une jolie petite édition de Londres, revêtuede maroquin ; ne manquez pas celle-là : car celle-là qui est des plus rares, a passé sans doute par les blanches mains de quelque belle marquise de 1780. N'ou* bliez pas d'acheter ce petit livre, qui est un desderniers, souvenirs de la galanterie française ; faites un peu de place dans votre bibliothèque, dans votre cimetière, comme disait Gentil- Bernard, à ce précieux volume, qui garde encore la poussière embaumée des boudoirs. En ouvrant ce gracieux volume, vous respirerez un parfum vieilli de ce pauvre dix-huitiÈme siècle, qui a fini si mal ; vous reverrez au frontispice tous les jolis Amours de Cythère aiguisant leurs flèches et leurs regards ; vous toucherez avec respect le petit ruban bleu
comme les bouquets cueillis sous le soleil; mais, dites-moi, que chantent tous nos lugubres génies ? Esl-ce l'amour, la beauté, la jeunesse ? Us chantent, c'est-à-dire ils se lamentent sur les amertumes de la vie ; ils pleurent leurs illusions envolées ; ils gémissent sur les ronces du chemin ; enfin, au lieu de chanter l'amour, on peut dire qu'ils chantent ta mort. Pas un éclair de gaieté dans cet orage des coeurs, pas un rayon de joie dans ces ténèbres des fimes '. 11 y aurait bien (à et là un ceil bleu fort joli, si une larme ne venait mouiller la paupière.
Maiscettelarmequicouvreunceil bleu, n'est-ce pas la poésie.'
LES POETES ET LES ROHANCIBRS 3o5
indiquant la page la plus amoureuse ; enfin, vous verrez autour de vous voltiger l'ombre de ce sourire si doux qui, pendant cinquante ans, s'est arrêté sur toutes les jolies bouches, ce Bourirc enchanteur qui s'est envolé pour jamais avec l'âme de la reine Mari»- Antoinette.
Joachim de Pierres, abbé de Bernis, est né à Saint- Marcel, près de Narbonne. Sa Ëimille, qui était de la plus ancienne noblesse, avait des parentés avec le roi par la maison de Rohan. Comme on n'avait rien à donner à Joachim, on en fit un abbé. Il vint très- jeune à Paris, confiant dans son étoile, souriant à tout venant, afin de ne rencontrer que des sourires. C'était un garçon de belle allure et de bonne façon, l'œil agaçant, la bouche animée, le cœur sur ses gardes, l'esprit sur les lèvres. La nature l'avait fait à l'image d'Hercule, ni plus ni moins, ici le style n'était pas l'homme, non plus que chez Gentil- Bernard. Ne vous étonnez pas trop que ce garçon-là, si bien fait de corps et d'esprit, soit , devenu au svin* siècle ministre, cardinal, presque roi de France, en admettant la dynastie de Madame de Pompadour.
Il passa un hiver à Saînt-Sulpice ; mais, comme Boufiiers, un peu plus tard, loin de chanter les divins cantiques, i! s'avisait de gazouiller sur Thémire ou Climène. Au bout de l'hiver, il demeura à Paris sans argent, mais sans souci, plein de confiance en son étoile. Cette étoile lui apparut pour la première fois sous la forme allègre et souriante d'une marchande de modes. Il y avait dans la rue de la Comédie, cote à côte, deux boutiques attrayantes pour des jeunes gens comme Bernis, qui cherchaient la poésie et l'amour: une boutique de livres et une boutique de modes ! Notre petit
3o6 LI DIX-HUmfcHE SIÈCLE
abbé passait souvent devant ces boutiques-là; mais il aima mieux avoir affaire à la marchande qu'au libraire. Celui-ci avait à son service les poésies de Chaulieu, les contes de la Fontaine, les satires de Régnier; mais celle-là n'avait-elle pas des joues pleines de roses, des yeux éveillés par l'amour, une bouche pleine de perles et de sourires? Tout cela vaut mieux que le plus beau livre du monde, car tout cela est le sommaire de ce poëme du cœur que Dieu écrit en lettres d'or. Bernis, qui était déjà un garjon d'esprit, n'eut garde d'entrer chez le libraire.
La marchande ne vit pas sans émoi le culte de l'abbé; elle y prit plaisir. A la douzième œillade, elle sourit ; après avoir souri, elle soupira. Bernis lui écrivit une épître dans le goût du temps: r Ah I cruelle Chloé, qu'as-tu fait de mon cœur ? > La cruelle Chloé répondit sans bégayer: i Venez demain dans l'après-midi, nous verrons cela; mais ne me regardez plus à la fenêtre, vous m'empècheï- de voir clair à ce que je feis; voilà pourquoi je ne fais plus rien de bien. >
Ces amours-là durèrent toute une belle saison; c'étaient des amoureux de bonne mine et de bon cceur. Il roucoulait dans l'arrièrè-bou tique, ne confiant au dehors ni ses vers ni sa bonne fortune ; mais la marchande était si fière de son poëte, qu'elle l'afEchait partout. Un soir elle le conduisit à la comédie, où elle rencontra Madame Lenormand d'Étiolés, qu'elle avait l'honneur de coiffer. Le lendemain, elle fut appelée par cette femme déjà célèbre par sa beauté, c Voulez-vous me faire un chapeau, Chloé? Je vous ai vue hier avec un. beau garçon; c'est votre cousin? — Non, madame, c'est mon amant. — J'ai imaginé un bonnet précieux qui sera joli au possible. Ah! c'est votre amant! Eq vérité! Et que fait-il de bon? — Pas grand'choso, madame : il fait des vers. — Un fiiiseur de vers ! c'est amusant. N'oubliez pas mon bonnet. Dites donc â votre
poëte qu'il vienne me voir. — C'est trop d'honoeur, madanje. »
Bernis alla voir et revoir Madame Lenormand, qui l'accueillit avec toutes les grâces du monde. La pauvre marchande de modes n'eut bientôt plus qu'à se mordre les lèvres, ces lèvres si agaçantes que le volage avait animées! Elle eut beau faire et beau dire, «lie fut délaissée. Elle se maria bientôt par dépit ; elle n'en fut pas plus heureuse, ni son mari non plus.
Pour Madame Lenormand, elle avait surnommé Bernis son pigeon pattu: c'était tout ce qu'il voulait alors; c'était beaucoup. Peu de temps après. Voltaire le surnomma Babet la Bouquetière, d'abord à cause des bouquets de sa muse, ensuite à cause de la ressemblance qu'il avait avec une grosse bouquetière de ce nom qui offrait son jardin voyageur à la port* de l'Opéra, L'abbé de Bernis, le cardinal de Bernis même, aimait cette plaisanterie. Ainsi, il écrivait à Voltaire: «A l'égard des Saisons de Babct, il paraît qu'on lesaftirieusement estropiées. > Voltaire répondait : ■ Le vieux de la montagne ne sera pas loiigtemps le vieux de la montagne; mais, pour égayer la chose, je me suis mis à &ire des contes. 11 y en a un qu'on a imprimé â Paris aussi mal que vos Quatre Saisons. Je n'ai osé l'envoyer à un prince de l'Église romaine; autrefois je l'aurais présenté à Babet, et je l'aurais priée d'y jeter quelques-unes de ses fleurs. •
Bernis riait gaiement de sa misère, en homme d'esprit qui pressent déjà la fortune. I! habitait toujours la petite mansarde que la marchande de modes avait embellie de ses beaux yeux. Le soleil y venait le matin lui jeter un rayon d'espérance. Que faut-il de plus à un poËte qui côtoie encore la verdoyante avenue de la jeunesse? Et puis, quand le soleil était parti, il survenait quelquefois, non pas par la fenêtre, mais par le sombre escalier, quelque beauté compatissante qui avait bien
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aussi ses reyonnements. Il faisait à merveille les honneurs de son logis. La mansarde était dans le délabrement; t'abbé avait < un mauvais lit couvert de quelques housses de mulets que M. de Ferriol venait de rapporter de Constantinople, • une table chancelante parsemée de livres et de bouquets fanés, un vieux fauteuil vermoulu ^ mais à quoi bon toutes ces choses de la terre, quand on peut s'envoler au ciel sur les ailes de l'amour par la fenêtre ouverte ! La bourse de notre abbé n'était pas mieux garnie que sa mansarde, tout le monde le savait, à tel point que Senac de Meilhan raconte ceci : « Quand l'abbé de Bernis allait souper en ville, on lui donnait en sortant un petit écu pour payer son fiacre. On avait d'abord imaginé ce don comme une plaisanterie, quand l'abbé de Bernis refusait de re&ter à souper en objqptant qu'il n'avait point de voiture; mais cette plaisanterie se perpétua quelque temps. »
L'abbé ne s'en tint pas à l'amour pour faire son chemin; il agaça la poésie, qui fit pour lui comme avait foit la marchande de modes. 11 présenta sa muse à Madamela princessede Rohan, quiétaitbienquelquepeusa cousine. La princesse, qui cherchait à se distraire, s'attacha l'abbé et sa musc de diverses façons. 11 fut, dans l'hôtel de Rohan, tout ce qu'il voulut Être. Cet hôtel était alors le rendez-vous des hommes d'esprit et des femmes aimables; l'abbé fut le bienvenir; tous tes cœurs et toutes les portes s'ouvrirent devant lui. On raffolait de Gentil-Bernard, on raffolait de Bernis. Voltaire, qui caressait la jeunesse, écrivait en vers à tous les deux; Duclos parlait de leur esprit, Helvétius leur donnait à souper, les femmes faisaient le reste.
Bernis ne fut malvenu que du cardinal de Flcury. Il voulait une abbaye pour complaire à la princesse de Rohan, qui était accusée de trop faire pour lui. Le cardinal fut sourd à la supplique. « Monsieur l'abbé de Bernis, vous êtes indigne, par vos débauches, des &-
LES POETES ET LES ROIUNCIEKS 3o9
veurs de l'Église ; tant que je serai en place, vous n'obtiendrez rien. — Eh bien, monseigneur, j'attendrai, a
Cette repartie fut un événement; elle fut répétée et applaudie partout, jusque devant le roi. Chacun la raconta à sa guise; on alla même jusqu'à métamorphoser le cardinal en Madame de Poropadour. Suivant les mémoires du temps, Madame de Pompadour aurait dit à Bernis : t Vous êtes le dernier homme â qui j'accorderai mes faveurs. > Et Bernis aurait répliqué : • Eh bien, madame, j'attendrai. > Cette version est la plus jolie, mais elle n'est que le roman; l'autre est l'histoire.
Ce ^t avec ce mot, une Épître aux grâces, son petit poSme le Palais des Heures et deux odes anacréontiques, .que l'abbé se présenta à l'Académie. Les femmes voulaient que l'abbé fQt de l'Académie, les académiciens le voulurent. Il fut accueilli là comme ailleurs, en enËint gâté, « Maintenant, dit-il à la princesse de Rohan, voilà que je marche sur la terre ferme, i Ce qui voulait dire : Jusqu'à présent, j'ai vogué dans l'île de Chypre avec les femmes, j'étais soumis aux tempêtes de l'amour; à cette heure, më voilà sauvé de l'amour, j'ai un marchepied plus solide pour mon ambition. >
Madame de Pompadour venait d'être reconnue reine de France par un royal baiser. La princesse de Rohan daigna lui écrire pour son cher abbé, en ayant soin, toutefois, de glisser une petite méchanceté dans sa lettre : Madame la marquise, vous n'avez point oublié , M. l'abbé de Bernis; vous daignerez, j'espère, faire encore quelque chose pour lui, il est digne de vos faveurs. * A propos de cette leHre, Madame de Pompadour écrivait celle-ci à je ne sais quel ministre de la cour : a. J'ai oublié, mon cher nigaud, de vous demander ce que vous avez feit pour Vabbé de Berny, mandez-le moi, je vous prie, car il doit venir dimanche. »
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3lD LB DIX'BUmËIIE SIÈCLE
Madame de Porapadour, qui avait de l'esprit comme Voltaire, avait aussi la manie de baptiser tout le monde â sa guise; le roi lui-même figurait plusieurs fois dans son calendrier grotesque.
Madame de Pompadour présenta son cher poëte â Louis XV avec un sourire. Bernis se présenta avec son ode sur les poËtes lyriques. Le roi Louis XV fut si charmé du sourire de la marquise, qu'il offrit à Bemis, de prime abord, un appartement aux Tuileries et une pension de quinze cents livres. L'abbé alla si loin dans l'esprit du roi et dans le cœur de Madame de Pompadour, qu'après deux ans de séjour au château, il fut nommé ambassadeurà Venise. Une chanson du temps, qui peut bien être de Panard, s'égaya alors sur l'abbé et sa pénitente.
N'en croyez pas trop Casanova sur le séjour de Bernis à Venise, car là il trouva qu'il n'y avait rien à faire. Alors on était ambassadeur pour son compte personnel, plutôt que pour le compte de la France. Il demanda son rappel à Madame de Pompadour. Il revint etsupplia sa belle protectrice de le laisser jusqu'à la mort assister au spectacle de ses grâces. C'est à son retour qu'il fit une épître, devenue célèbre dans le inonde, dont voici le début :
On avait dît que l'enfant de Cytkère
Près duLignon avait perdu le jour ;
Mais je l'ai vu dans le bois solitaire
Oii va rêver la jeune Pompadour,
Il était seul ; le flambeau qui Péclaire
Ne brillait plus, mais les prés d'alentour, •
L'onde, les tois, tout annonçait l'Amour.
L'abbé de Bernis fut, dis années durant, l'ombre de Madame de Pompadour; il la suivait partout, même quelquefois trop loin. Louis XV le rencontrait à tout venant dans les petits comme dans les grands apparte-
LES POBTES ET LES ROUANCIKRS 3ll
ments de son palais, ce qui lui faisait chanter quelquefois : Où allez-vous, monsieur l'abbé? » M. l'abbé s'inclinait en souriant. Un jour que Madame de Pompadour s'ennuyait et qu'il ennuyait Madame de Pompadour, elle le nomma ambassadeur à Madrid, II n'eut garde d'aller en Espagne : < J'aime moins les châteaux en Espagne, madame la marquise, qu'un petit coin de votretabourel. » 11 fut si suppliant, que Madame de Pompadour daigna le laisser soupirer sur ses mules coolear de rose. En sa qualité d'abbé, il écoatatt aux portes, disant que le palais de Versailles n'était pour lui qu'un grand confessionnal. Il finit par tout savoir et par tenir conseil avec le roi et la marquise. Certes il y a une jolie comédie à faire sur ce conseil-là : un roi qui s'ennuie, un abbé qui s'amuse, une femme qui, avec ses deux amants, n'a le cceur distrait que par les aâaires de l'État.
Le roi de Prusse vint troubler la comédie : dans un jour de gaieté, Frédéric s'avise de dire Cotillon tl, au lieu de dire madame la marquise de Pompadour. Et puis, il fait une satire sur monseigneur l'abbé de Bernis, comte de Lyon, ambassadeur à Madrid : Évitej de Bernis la stérile abondance. Frédéric se préparait pai" là la. bataille de Rosbash. En effet, la vengeance de Ma-» dame de Pompadour et de l'abbé de Bernis conlmënja la désastreuse guerre de Sept ans.
Au ministère, il fiit d'abord battu en brèche à coup de chansons et d'épigrammes. Le comte de Tressan l'accable surtout par une Satire violente. Il ne put y tenir longtemps. Tout le monde se lassa de lui, mêmâ la présidente du conseil; -c'était là son coup de gràoe. M. le duc de Choiseul, après l'avoir remplacé dans la cœur de Madame àt Pompadour, le remplaça dans son portefeuille. Par contre-coup, on lui donna le chapeau de cardinal ; de là ce couplet :
DoiiîHihvGooj^lc
3 là LE DiX-llUmÈHB sikctst
On dirait que ton Éminence N'eut le chapeau de cardinal Que pour tirer sa révérence.
En outre, on l'exila à Vie- sur- Aisne. La grandeur finissait toujours par l'esil; on allait effacer son éclat dans la pénitence : c'était se conformer à l'Évangile; c'était apaiser ta voix du peuple. Son exil fiit des plus gais; il lui survenait, toutes les semaines, des promeneurs de Paris; le château, encore debout, était une cour charmante où rien ne manquait, pas même un roi, pas même une reine. Cependant, dans ce joli village éparpillé sur la rivière, entre deus montagnes verdoyantes, il rappela sa pauvre muse tout effarouchée par l'éclat des grandeurs; elle lui chantait quelques stances contre les vanités humaines, quand il fut nommé archevêque d'Alby ; mais, suivant sa coutume, il n'a jamais paru dans son diocÈse. Les fidèles ne s'en plaignirent pas.
En 1769, il partît pour Rome, ambassadeur au conclave pour la nomination de Clément XIV. Pape et cardinal s'entendirent bien. Notre cardinal ne revit pas 'a France : il avait trouvé à Rome une seconde patrie, douce à sa vieillesse comme l'avait été Versailles à sa jeunesse. Il habitait un palais magnifique où il vivait avec splendeur. Ce fut longtemps le refuge hospitalier de tous les voyageurs français. Tout le monde y était bien accueilli, dçpuis l'humble prêtre, depuis le pauvre artiste jusqu'aux princes et princesses du sang. Comme il le disait lui-même, il tenait l'auberge de France dans un carrefour de l'Europe. Bemis avait pris pour modèle son ami le pape Clément XIV; aussi il fut jusqu'à l'heure de la mort le cardinal le pliLs aimable. Il mourut en 1794, fidèle à son roi et à son Dieu, maudissant la Révolution, qui l'avait dépouillé de son dcmi-millioo de revenu, et qui avait balayé toutes les
LES PÛStRS Et LES RbUAMCIBRS
jolies fleurs artificielles de sa poésie. 11 mourut seul et pauvre, non pas comme il a vécu.
Aussitôt sa mort, un libraire de Paris publia ses œuvres, < marquées, selon la pré&ce de ce libraire, du sceau de l'immortalité. >
Comme introduction, on trouve son Discours sur la Poésie. 1 La poésie imite le charme de la peinture par les images, et les accords de la musique par l'harmonie. * Et, partant de là, il s'abandonne à la muse, plein d'ardeur pour la métaphore et pour la sonorité des rimes *. Dans ce discours, il s'indigne contre les poËtes qui parlent de la campagne d'après Théocrite. c Stériles dans les tableaux de la vie champêtre, ils ne décrivent jamais que les fleurs'des prairies, le murmure des ruisseaux, les pleurs de l'aurore et le badinage du zéphyr.
Leurs draperies dérobent les grâces sans les orner. » Dans sa jeunesse, Bernis avait vécu à la campagne, plutôt en pofite qu'en chanoine ; la plupart des lettrés du siècle ne voyaient la nature qu'au travers des Géorgiques; il eut le bonheur de la voir çà et là, telle que Dieu l'a faite, avant de la voir telle que Virgile l'a co-
■ 11 est à peu près le seul des petits poètes du dk-huilième siècle qui ait, en dépit de Voltaire, considéré la rime pour quelque chose. Par malheur pour lui, il consultait plus souTent le dictionnaire des rimes que le dictionnaire de la poésie, qui esc le cœur du poète.
Une Jàalaine,
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gaion,
Ombragés par
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le antique
Vvilà la petit.
0* Vamour, «. A4*i
ruMique,
Venait passer
cft^ue saison,
Sans trop lie rime n>
rûMD.
tt Dâ-aaniktti iakCLt
piée. Aussi a-t-il des accents de vraie poésie agresU. Lisez Le Matin.
Déjà la cotomb^ amoureust Vole du chêne sur tormeau.
Et mile sa voix langoureuse Au frémissement du rameau,
Auhnàt iafaMma qtii.M jouent Sur le bord tranquille des emat% Les chastes naïades dénouent Leurs cheveux tressés de roseaux.
Bien qiiune pudeur ingénue Donne un lustre à ta beauté.
L'embarras de parmtre nue Fait Fattrait de la nudité.
Bemis n'était fait ni pour l'élégie ni pour l'églogue ; il ne savait ni aimer nî rêver. Le petit conte galant, l'ode anacréontique, l'épître aimable (trop raisonneuse), çà et là une jolie fentaisie: voilà à peu près son domaine dans le pays des Muses. Comme &ntaisie, cd petit tableau n'est-il pas charmant?
La maîtresse du cabaret Se devine sans qi^on la peigne; <■
Le dieu d'amour est son porlraitt La jeune Hibé lui sert Renseigne.
Bacchus assis sur un tonneau La prend pour la fille de Vonde.
Même en ne versant 4ue de l'eau.
Elle a l'air d'enivrer Éon mondé.
bans sa première épître sur le goût, il (iotHmence par ce cri de tous les poètes qui finissent:
A foret 3'art, Ptirt lui-même ttt banni.
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Mais, par malheur, il finit comme tous les poëtes qui commencent.
Les petits pofimes de Bernis sont un aimable babil un peu monotone, qui berce l'esprit sans trop l'endormir. A propos de l'été et de l'automne, les petits vers de Bemis valent bien les grands vers de Saint- Lambert, n y a de jolb tableaux au pastel dans !e goût du temps, mais qui cependant ne sont pas toujours de mauvais goût.
Bernis a écrit en prose sur la poésie, sur l'amour, sur la métramonie, sur la curiosité, sur le goût de la campagne. Il a voulu &ire un peu comme La Bruyère; mais en poésie, vouloir n'est pas pouvoir, comme en amour. 11 parte de la poésie en homme qui n'est pas poEte, il déraisonne assez joliment sur l'amour; je ne sais plus ce qu'il dit de la métromanie, et j'imagine qu'en parlant de la curiosité il ne savait pas lui-même ce qu'il voulait dire.
On peut dire de Bemis, comme de Gentil- Bernard, ce que disait Ovide : Sunt verba et voces prtetereaque nihil. C'est un léger ramage qui passe dans le bruit du vent, un léu follet qui tiiit la lumière, les échos d'une chanson qui ne survit pas aux joies du souper, des fleurettes qui n'ont même pas brillé l'espace d'un matin. Vous voyez que Voltaire avait raison de surnommer Gentil-Bernard l'auteur de tous ces jolis riens et de toutes ces gentillesses d'esprit, et Babet la Bouquetière, l'auteur de tous ces bouquets artificiels éclos loin du soleil, loin du cceur, loin de la nature, parfumés par le musc et non par l'air vif des forêts, fabriqués dans un boudoir, devant un bon feu, par un homme qui ne regardait même pas par la fenêtre !
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LE DIX-BUmÈUE SIÈCLE
On rapporte qu'un conseil de femille fut tenu au château de Voisenon pour décider ce que ferait le dernier des Voisenon. On décida qu'il était trop querelleur pour être soldat, trop fou pour être financier, trop amoureus pour être magistrat; car, selon la remarque d'une vieille tante coiffée à la Maintenon, < il aurait trop donné dans la noblesse des robes, a Que lui restait-il à Ëiire? A dire la messe. On mit donc Voisenon au séminaire.
Au séminaire, Voisenon montra le chemin à Boufflers ; il écrivît des contes libertins qui ont plus tard enrichi le bagage de madame Favart. Il sortit du séminaire pour aller déposer une carte de visite à la Comédie-Française. Cette carte de visite était une comédie qui avait pour titre l'École du monde, comme un siècle plus tard la comédie de M. le comte Waleski. Après la représentation, tes comédiens renvoyèrent l'auteur à l'école; mais les comédiennes le gardèrent dans la coulisse jusqu'au jour où l'évêque de Boulogne, jugeant qu'il avait bien assez gagné le ciel comme cela, l'appela pour conduire son diocèse, et le baptisa grand- vicaire. Voisenon, qui était capable de tout, se mit à faire des sermons comme il faisait des comédies, Mais si les comédies furent trouvées tristes, les sermons furent trouvés gais. C'était un prêtre spirituel sans spiritualisme. On s'amusa beaucoup de ses sermons, mais de monde au tribunal de la pénitence *
'* Voisenon confessait les femmes, mais point au confeslionnat. [I écrivait de la marquise du Châtelet: a Elle n'avait rien de Caché pour moi; je restais souvent t£te A tâte
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LES POETES ET LES homanciers 3i7
pécha pas que peu de temps après le cardinal de Fleury ne lui offrit un évêché . i Comment voulez-vous, monseigneur, que je conduise un diocèse, quand j'ai tant de peine à me conduire moi-même ? • Le cardinal de Fleury, à qui on n'avait jamais refusé un évéché, voulut récompenser une si profonde connaissance de soitnême. Il donna à l'abbé de Voisenon une abbaye sans église, qui le dispensait de conduire ni lui ni les autres.
■I II y a des bêtises qu'un homme d'esprit achèterait. > C'est l'abbé de Voisenon qui a dit ce beau mot ; or, ce qui lui a le plus manqué, à cet homme qui était tout esprit, c'était de ces bêtises qui donnentun corps à l'esprit, parce qu'elles sont la force humaine.
L'abbé de Voisenon a fait des opéras comiques et des contes libertins. li n'a pas dit la messe, mais il a écrit le -bréviaire » du, temple d'Amathonte. » Il était prêt à tout, même à faire son salut. Plus d'une fois son confesseur lui a remis ses péchés, mais cela lui coûtait cher; un jour entre autres, il lui fallut acheter son pardon moyennant mille écus pour le saint-siége, deux mille écus pous les pauvres et le bréviaire tous les malins ! Mais, s'il faut en croire M. de Lauraguais, madame Pava rt partagea avec Voisenon la dernière pénitence.
11 cachait une épée sous sa soutane. Il ne permettait
avec elle jusqu'à cinq heures du matin, et il n'y avait que l'amitié la plus vraie qui disait les frais de nos veilles. Elle nie disait quelquefois qu'elle était eniièrement détachée de Voltaire. Je ne répondais rien ; je tirais un des huit volumes (de la correspondance manuscrite de Voltaire avec elle), et je lisais quelques lettres. Je remarquais ses yeux humides de larmes; je refermais le livre prompremetit en lui disant; € Vous n'êtes pas t guérie. » La dernière année de sa vie, je fis la même épreuve; elle les critiquait; je fus convaincu que ia cure était ^ite. Elle me conlia que Saint-Lambert, avait été son médecin. >
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3l8 LE DIX-HUlT±t(E SlèCIA
pas aux duellistes de parler haut devant lui. Laplace raconte qu'il eut un duel avec un officier aux gardes qui avait voulu railler toute la séquelle des capucins. L'officier alla au rendez-vous comme à une partie de plaisir, disant qu'il ne ferait qu'une bouchée du petit abbé ; mais le petit abbé le souffleta galamment du bout de seq épée et le désarma avec une grâce parftiite. Il était d'ailleurs très facile à vivre, pourvu qu'on ne parlât pas mal devant lui de Dieu, de Voltaire et de madame Favart. Je crois qu'il ne connaissait pas Dieu, mais il connaissait un peu Voltaire et beaucoup madame Favart. Il débuta par une épître à Voltaire et un billet à madame Favart. Voltaire lui prédit qu'il serait célèbre. • Avezvous lu mon Temple de la gloire ? lui écrivit-il. — J'y suis ailé, répondit l'abbé de Voisenon, mais la Gloire n'y était pas. > L'abbé de Voisenon s'était trompé de porte : il était allé à la Comédie- Italienne ; au lieu de la Gloire il avait trouvé l'Amour. Ce jour-là, l'Amour s'appelait madame Favart.
Madame Favart lui prédit qu'il serait aimé surl'aîr de la Chercheuse d'esprit. C'était lui-même un chercheur d'esprit dans l'amour.
Vaillant l'épée à la main, l'abbé de Voisenon n'était pas vaillant dans la bataille de la vie. Il passa sa vie à mourir, o Que faites-vous? lui demandait-on. — Je suis en train de mourir, > répondait-il invariablement. Piron impatienté, lui dit un jour : t II serait temps, à la fin, de vivre ou de mourir. >
Si on ne le rencontrait guère à la messe, on le ren« contrait beaucoup dans le monde, quelquefois à la cour, souvent à la comédie. Il avait l'art d'être toujours chea lui sans jamais avoir eu de maison. Je ne parle pa< du château de Voisenon, qu'il regardait comme son sépulcre, et où il n'allait que dans ses jours de maladie, ■ pour être, disait-il, de plaîn-pied avec le tombeau de ses pères. » Il s'amusait à se faire des amis et des ennc-
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LES POETES ET LES ROMANCIERS 3 l'p
mis, sous prétexte d'écrire un livre sur l'amitié. Nul ne savait mieux ramener un ennemi. II avait raillé le prince de Conii pour rire de sa colère ; « Je ne le reverrai jamais, I dit le prince avec fureur. Mais, le lendemain, Voisenon se présente à l'audience du prince, o Quoi ! il ose venir me braver jusque chez mol !» Et il lui tourna le dos. ( Ah ! monseigneur, que je suis content ! s'écria l'abbé de Voisenon. Je vois bien que vous ne me traitez pas en ennemi, puisque vous m'avez tourné le dos. > Et le prince lui tendit la main comme à un enfont gâté. « Mon cher abbé, il est impossible de vous en vouloir, » Je ne chanterai pas les opéras de Voisenon, je ne conterai pas ses contes ; mais, pour le montrer dans son esprit, je détacherai de son cabinet de portraits à la plume ces jolies silhouettes :