CHAPITRE IV
moralité fanfaronne, et la réputation lui en resta. Le salon de la comtesse se vengea de ses épigrammes en dénigrant son naturel et ses mœurs. Il se trouva doublement attaqué, poursuivi à la fois au Palais-Roval et à Versailles. La reine et le duc de Chartres, quelque temps amis, se firent bientôt une guerre acliarnée. Quel en fut le motif? Il est demeuré secret ; mais, pour leur malheur, ils ne se lassèrent pas de se haïr, et ils se sont cruellement nui l’unà l’autre. Lecalomnie qui poursuivit le chic de Chartres après le combat d’Ouessant partait de Versailles; le journal officiel en fait foi (i). On imputa à la reine d’avoir fait courir de méchants couplets ; et le Palais-Royal renvoya plus tard à Marie-Antoinette plus d’une réplique sanglante à ces chansons. Comme elle, le duc d’Orléans ressentait vivement l’injure, et on l’irrita par des affronts, on envenima son âme, on le poussa trop au rôle hostile qu’il embrassa.
Quant «à ses mœurs, on les calomnia moins que son courage : la censure de ce côté ne se justifiait que trop. Mais là encore, les haines de parti ont outrepassé la vérité. Le duc d’Orléans oublia, moins que ne l’ont rapporté ses ennemis, qu’il était homme d’esprit et qu’il était prince. L’un de ses répondants, c’est un Autrichien , ami très-dévoué de la reine mais désintéressé, galant homme, le prince de Ligne : « Les orgies de M. le
(I) Supplément de la Gazette de France, du 17 aoiït 1778.
2tiG Lotis xvi et sa coin.
duc d’Orléans, dit-il, étaient des fables ; il était de bonne compagnie même au milieu de la mauvaise; poli avec un peu de hauteur avec les hommes, presque respectueux et attentif avec les femmes; gai pour lui-même, de bon goût dans les plaisanteries, etc. (r). »
(I) Cette phrase est tirée d’une lettre intime où la sincérité de l’auteur semble n’avoir eu rien à dissimuler :
« Vous désirez , monsieur, savoir mon opinion sur le duc de Penthièvre et le duc d’Orléans ; je vais vous satisfaire... Le duc de Penthièvre aimait M. le duc d’Orléans à cause des égards qu’il a eus pour sa femme, pendant dix ans qu’il fut excellent mari. Il ne l’a jamais accusé d’avoir entraîné M. de Lamballe , son fils , dans la débauche , car le duc d’Orléans ne l’a jamais voulu avoir dans sa société (*) , qui jusques un an avant la révolution était composée de tout ce qu’il y avait de mieux en hommes... Nous l’avons vu exposer sa vie pour sauver celle d’un de ses gens. Nous l’avons vu renoncer à tirer et pleurer parce que son coureur, par étourderie , se levant d’un fossé, reçut de lui quelques grains de plomb dans le cou. Je l’ai vu proposer de se battre en bon gentilhomme; très-difficile en délicatesse sur le compte de bien des gens, hasardeux et de sang-froid dans un ballon , et de bon exemple à Ouessant , quoi qu’on en dise. Par amour-propre trop circonspect, et peut-être avide en paris , avare en petites choses, mais généreux dans les grandes Les or-
gies de M. le duc d’Orléans étaient des fables. Il était de bonne compagnie , même au milieu de la mauvaise. Poli , avec un peu de hauteur pourtant, avec les hommes ; attentif et presque respectueux avec les femmes ; gai pour lui-même, de bon goût dans les plaisanteries; il avait plus de trait que de conversation. Dans d’autres circonstances , il aurait tenu du Régent ; il avait de son genre d’es-
(*) Madame Camp,™, moins a même que le prince de Ligne de connaître ces relations d'hommes, nous dit« que le prince de Lamballe avait été perdu par le contagieux exemple du duc d Orléans. » On pourrait répondre que de pareilles leçons avaient du lui venir de bien des cotes.
CHAIMTRE IV.
Mais le duc d’Orléans, comme le Régent et comme tous ses aïeux, était faible de caractère; il fut le jouet d’un entourage plus ambitieux que lui. Cette vie dissolue qui peut-être nuisit au courage chez le comte d’Artois, acheva chez le duc d’Orléans d’énerver la volonté. Ces plaisirs, qui furent un malheur pour l’un et pour l’autre , les rapprochèrent et les lièrent d’amitié. Ils concevaient et réalisaient autour d’eux la vie de la même manière. Ils lui donnèrent cette couleur anglaise qui se réfléchissait partout, et que nos rapports avec l’Amérique et Franklin avaient consacrée dans ce qu’elle avait de plus solide et de plus raisonnablement simple : ainsi les clubs alors frivoles, et qui depuis devinrent si sérieux, les courses de chevaux, les gros paris, les soupers, occupèrent en même temps les deux princes. On les vit copier les parcs de Richeinond sur leurs propriétés, et, le matin, courir en frac, un fouet à la main, selon la coutume des gentilshommes de la Grande-Bretagne. Princes toujours pourtant par le luxe et l’abandon des mœurs, malgré cette simplicité de mode étrangère qui garda mal l’incognito des désordres dont ils se rendirent coupables tous les deux.
Tels étaient le caractère, les mœurs et les positions
prit. Il était bien tourné , bien fait , avec de jolis yeux... Quand on a été son anii , mot dont it connaissait la valeur, il faut le pleurer avant de le détester. . » ( OEuvres choisies du maréchal prince de Ligne, p. 2, 3 et 4; Paris, Chaumerot, 1809.)
respectives des princes de la maison de France (i). La cour, tant (pie les idées de réforme s’étaient soutenues au ministère, n'avait pu s’abandonner qu’à demi à tous
(1) Si l’on est en droit d’exiger de l’écrivain tout ce qui peut aider à compléter la vérité historique, il est cependant des situations parfois délicates , qui prescrivent le silence ou la réserve. Je tâcherai de concilier ees exigences avec le légitime intérêt de la vérité et de l’histoire.
Parmi les contemporains de l’époque de Louis XVI dont j’ai pu consulter les souvenirs ou recueillir les impressions , il en est un particulièrement dont les paroles ont trop de poids pour que l’on consente sans regret à les vouer à l’oubli • c'est le roi Louis- Philippe. Lorsque j’eus l’honneur de lui présenter ce livre, qui formait le complément de V Histoire de Sismondi, Louis-Philippe se trouva amené par le sujet même à me parler de Louis XVI, de Marie-Antoinette et surtout de son père , le duc d’Orléans.
La lettre du prince de Ligne , citée plus haut , n’était pas connue du roi ; il en fit la lecture à haute voix , en parut surpris et fort touché ; alors il se mit à parler de son père avec une véritable émotion : il loua le portrait que j’avais tracé de ce prince , en disant que c’était ce que l'on avait écrit de plus exact sur son malheureux père. Il rappela diverses particularités de son éducation , les funestes exemples de l’époque, et s’étendit sur les qualités et le genre d’esprit que le prince de Ligne attribue au duc d’Orléans.
Je fis alors cette remarque, que la plupart des contemporains qui avaient vu de près le duc d’Orléans , avaient conservé pour l’homme des sympathies que les ressentiments politiques n'avaient pu détruire entièrement : ils semblent, comme le prince de Ligne, encore plus portés à le plaindre qu’à le haïr. — C’est vrai , reprit le roi avec une très-grande émotion ; tenez , quand j’étais ici , à cette même place , tête à tête avec Charles X, il manquait rarement de me parler de mon père , de son caractère privé, de son humeur sociable , et de leur amitié ; il éprouvait pour l’ancien compagnon de sa jeunesse un faible