C H A P I T U F. IV
les pencliants dont elle était dominée. Enfin le moment arriva ou elle vit renverser tontes les barrières qui la gênaient. L’homme qui prit la place de d’Ormesson devait
que de cruels événements, que la fatalité même n’avaient pu détruire. Charles X convenait des torts que l’on avait eus envers mon père; il déplorait tout ce que des haines réciproques , attisées perfidement, avaient fait de mal aux deux branches. Mais, ajouta le roi , quand Charles X était devant son entourage , c’était un langage tout différent. ( Ici le mot textuel du roi fut : « c’était un changement de décoration. »)
Louis-Philippe arriva à parler aussi de Louis XVI; j’avais hasardé quelque opinion favorable quant aux connaissances administratives et politiques de ce prince, qui fut si peu roi par le caractère. J’avais lu divers Mémoires sur les affaires du dehors , annotés de la main de Louis XVI , et qui témoignaient au moins de son application et d’une certaine compréhension de ces matières. Je citai plusieurs lettres manuscrites ; mais l'opinion du roi était faite depuis longtemps : Louis XVI , à ses yeux , était aussi dépourvu d’intelligence que de caractère. On voyait que Louis-Philippe avait été élevé dans le mépris de ce prince infortuné , et qu'il gardait là-dessus toutes les impressions de sa jeunesse. Il avait vu Louis XVI d’ailleurs par son côté le moins avantageux, par l’extérieur; il avait été frappé de ses apparences peu royales, de sa tenue négligée, de sa grosse voix, de ce qu’on appelait à la cour ses coups de boutoir. Louis-Philippe , avait la mémoire fournie de traits et d’anecdotes à ce sujet; il racontait fort bien, et me rapporta entre autres le fait suivant : A l’ouverture des États généraux le roi, la reine et tous les princes se rendaient en procession à la chapelle à la tête des trois Ordres. Une foule de curieux avaient naturellement été attirés par ce spectacle. Le roi aperçut là un des officiers de sa maison, titulaire d’une de ces, charges ridicules de l’ancienne cour : il était capitaine des levrettes. Louis XVI s’arrêta brusquement, inter-
la servir de façon à dépasser son attente. C’était se montrer reconnaissant, car la cour était pour tout dans
rompitla marche de laprocessiou, etapostrophabruyammentce gentilhomme, en lui demandant ce qu’il était venu faire , pourquoi il avait quitté son service à cette heure, et il lui commanda du geste et de la voix, de s’eu retourner au plus vite au chenil. Telles étaient les préoccupations qui dominaient Louis XVI à ce moment solennel des États généraux. De pareils traits avaient dû frapper l'esprit d’un jeune prince : aussi Louis-Philippe en racontant, contrefit-il à grand bruit la voix de I.ouis XVI, et jusqu’à sa pantomime peu royale.
Ces impressions de la première jeunesse survivaient également chez Louis-Philippe à l'égard de .Marie-Antoinette; il les avait puisées au Palais-Royal , daus les conversations de MM. de Lauzun , de Liancourt , de Sillery , de Laclos, et de tant d’autres courtisans intéressés de ces haines de famille, qui allaient colportant les histoires et les couplets du jour sur la reine. On sentait que Louis- Philippe avait subi l’influence inévitable d’un tel entourage. Comme je m’exprimais avec sympathie sur cette princesse , en vantant son caractère généreux et fier, son courage, ses dons naturels, sou émotion parfois éloquente , le roi m’écoutait dans un silence assez significatif, qui contrastait avec son expansion habituelle, et qui semblait sous-eutendre qu’il en savait plus long que tout autre à ce sujet.
Préoccupé de vérité et de justice historique, j’essayais de démontrer qu'il avait existé contre la reine une véritable conspiration au sein de la famille royale même, dans la haute noblesse, toute une politique de dénigrement et de calomnies qui, après l’affaire du collier et le procès du cardinal de Rohan , gagna jusqu'au clergé et finit par entraîner toute la nation contre la reine. Le roi Louis-Philippe , sans s’expliquer autrement que par son attitude et le jeu de sa physionomie en m’écoutant , coupa court à ce délicat entretien par quelques paroles dignes sur l’indulgence dont l’histoire devait user envers un roi et une reine éprouvés par de si grandes infortunes.