‹ Louis XVI et sa courChapitre 107 sur 172 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pendant que le théâtre portait ce coup mortel à l’aristocratie, la royauté avait son drame, qui ne lui fut pas moins désastreux : ce fut le procès du collier. Un prince, un prélat, allié au sang royal, traîné sur les bancs de la chambre criminelle, parmi des courtisanes et des filous, quel spectacle! et dans quel moment! Mais ce procès ténébreux était quelque chose de plus encore : pour l’opinion égarée , c’était le procès de la reine. Elle avait toujours été cruelle , cette opinion ; mais cette fois , elle fut profondément injuste , et par là elle a fait douter qu’elle eût raison dans ses autres accusations. Le public, aveuglé par ses instincts de haine, entra comme dupe aussi dans celte honteuse intrigue : il ne s’y montra guère moins crédule que le cardinal de Rohan. Le public fit cause commune avec un homme qu’il méprisait la veille, mais qui devint son héros du jour où il fut poursuivi par la cour.

Le cardinal de Rohan était le scandale de l’Église; dans tout le siècle, il ne s’était pas vu un prélat de mœurs plus effrontées; il n’existait pas d’entourage pire que le sien ; il vivait comme un de ces papes du dixième siècle, sous l’empire des Marosies; c’était, d’ailleurs, d’une source assez semblable que la puissante famille de Rohan tirait ses dignités et ses grands biens. Depuis que la belle dame de Soubise avait mis le cardinalat dans sa maison, les plus hautes positions de l'Église y étaient transmissibles comme les mau-

28i louis xvi et sa coun.

vaises mœurs : les prélats y pratiquaient le sacerdoce comtnc le prince de Soubise y pratiquait la guerre : c’était à qui dégraderait le mieux le nom de Rohan.

Le cardinal Louis de Rohan, grand aumônier de France, évêque de Strasbourg, bénéficiaire des plus grosses abbayes, tenait de l’Église douze cent mille livres de revenu, et ce revenu ne lui suffisait pas; il disait qu’un galant homme ne pouvait vivre avec cela. Il était perdu de dettes, et se trouvait souvent réduit aux derniers expédients. Un autre Rohan, le prince de Guéménée, venait de faire une banqueroute de trente-quatre millions; le cardinal en faisait gloire, et disait qu’il n’y avait qu’un Rohan ou un souverain qui pût faire une telle banqueroute; il semblait marcher à un succès pareil. Louis XVI l’avait en aversion, comme tous les mauvais prêtres; la reine, pour d’autres raisons, le voyait de plus mauvais œil encore ; on dit qu’il l’avait offensée à l’époque de son ambassade à Vienne (i). Il n’était

(1) On lit dans les Mémoires du comte Beugnot : « Il avait, aux yeux de Marie-Antoinette, l’irréparable tort d’avoir peint de couleurs assez vraies, lorsqu’il était ambassadeur à Vienne , l’archiduchesse, alors destinée au trône de France. Cette conduite d’un honnête homme était devenue le tourment de sa vie. «(Voir Revue française , septembre 1838, p. 228.)

Cette assertion du comte Beugnot, si cruelle pour Marie-Antoinette et si indulgente pour le prince de ltohan, porte sur une erreur très-accréditéc. Le cardinal de Rohan ne fut envoyé en ambassade àVienne qu’au mois de janvier 1772, trois ans après le mariage de Marie- Antoinette. C’est à Vienne, au contraire, qu’il peignait

Page 1