‹ Louis XVI et sa courChapitre 115 sur 172 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

nous protégera. Et nous, pauvres Troyens, nous admirons cet autre cheval de bois qui prépare notre ruine. Nous ne pensons pas à ce qu’il renferme dans son sein , et nous oublions ces jours de gloire, pendant lesquelsla Grande-Bretagne établissaità Dunkerque des inspecteurs pour nous rendre compte de la conduite des français. t - . , . - . ; • • ■ '

C’était dans le débat d’un traité de commerce entre l’Angleterre et la France que Burke se faisait entendre avec cette véhémence (i). Tombé récemment du ministère, Fox exprimait des sentiments pareils; lui qui devait plus tard se démentir, violent , injurieux alors pour la France, il repousse toute alliance avec elle; c’est de ce point de vue qu’il s’oppose ail traité, tout en convenant qu’il est à l’avantage du commerce britannique. a 11 est bien naturel, disait Fox, que l’honorable membre, M. Pitt , fasse ici un grand étalage des assurances amicales de la cour de Versailles. Ces assurances lui ont persuadé que la France est bien intentionnée pour çe pays. Je ne dirai pas que la France est l’ennemie de la Grande-Bretagne en ce moment. Il est possible que tels événements fassent désirer en secret à la cour de Versailles de s’unir avec nous; mais cette possibilité ne

(I) Bavait été inséré dans le traité de 1783 (art. xvm) « qu’il « serait fait de nouveaux arrangements de commerce sur le fonde- - ment de la réciproeité et des convenances mutuelles. » (Flassan , lllsl. de la diplomatie française , t. VIT, p. 420.)

m'empêche pas de soutenir que la France est politiquement l’ennemie naturelle de la Grande-Bretagne, et que son orgeuil constant , son ambition démesurée , son désir ardent de dominer en Europe, lui inspirent la haine qu’elle nous porte... M. Pitt regarde les assurances amicales de la cour de Versailles comme des preuves infaillibles de sa sincérité; qu’il fouille dans le bureau des affaires étrangères , il y trouvera une correspondance assez curieuse et qui pourra changer ses opinions. Il y verra que cette cour, à la veille de rompre arec nous et de s’unir avec l’Amérique, redoublait ses démonstrations amicales. N’avons-nous pas assez appris à nos dépens la valeur de ces démonstrations perfides?... Je ne suis pas surpris des concessions trompeuses et éblouissantes de nos voisins. . . Sous Louis XIV , la France dévoila ouvertement ses vues ambitieuses, des démarclies violentes en précédèrent le succès. Aujourd’hui la France cherche par des traités ce que la force des armes ne peut lui procurer. Je 11e disconviens pas que le traité ne procure de grands avantages à des individus de la Grande-Bretagne ; mais était-ce en faveur de quelques particuliers que M, Pitt devait former des liaisons de cette importance?... Suivez de près la conduite de la cour de F' rance , voies la verrez tendre vers le même butin L’Angleterre, en s’unissant trop étroitement avec elle,! 11e peut que nuire à ses propres intérêts. » !. m-

Tel était à ce moment le langage, telles étaient les*

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dispositions de Fox à notre égard. C’était Pitt qui avait conclu le traité, et il le défendait d’un air triomphal; c’était lui , le fils de Cliatam , nourri de haine contre la France, c’était lui qui parlait d’elle avec courtoisie , lui qui se faisait, contre Fox, l’apôtre de la conciliation et de l’humanité : grands comédiens de gouvernement qui depuis ont échangé leurs rôles !

a Parce que la France , disait William Pitt, trouve quelques avantages dans ce traité, devons-nous hésiter h nous en procurer de supérieurs? N’est-il pas glorieux pour l’Angleterre, après les secousses qu’elles a essuyées, après une guerre aussi compliquée, après s’être vue si près de sa ruine, de considérer que la France nous ouvre les bras , et s’offre à former des liaisons avec nous sur un pied aussi avantageux que libéral? Ne s’agit-il pas , dans cette circonstance , d’un marché qui élève huit millions d’hommes à côté de vingt-quatre millions qui composent la population de la France?... Quant aux rapports du traité avec la politique, c’est avancer une maxime bien fausse et bien dangereuse que de prétendre que la France et l’Ajigleterre ne doivent pas cesser d’être ennemies, parce qu’elles l’ont été; mon esprit se révolte contre un principe aussi monstrueux qui outrage les constitutions sociales et les deux nations. C’est calomnier l’humanité, c’est suppo- 1 scr dans le cœur de l’homme la plus infernale malice... Ce traité rapprochera les deux peuples, leur donnera

les mêmes goûts, les mêmes mœurs, et contribuera à

l’harmonie respective (i). »

Le traité qui mettait Pitt en goût si soudain de philanthropie était en effet libéralement conçu. C’était à peu près le laissez-passer des économistes , appliqué au commerce des deux pays. Turgot lui-même, dans sa foi inflexible, n’eût point fait un pas plus confiant et plus hardi. Du point de vue moral et politique, l’arrangement était bon; il rapprochait deux grands peuples, il éloignait les chances de guerre -, il contenait des améliorations du droit international (a) ; mais , sous le rapport économique , le ministre anglais avait seul le droit de s’en applaudir. Le traité était conclu pour dix ans, et ce fut un bienfait de la Révolution d’en amener violemment la rupture. Plusieurs de nos industries en auraient été frappées de mort (3). Abandonnées par les • ■ • . - • . . • ■ ..

(1) Varliamentary history, t. XXVI, p. 396

(2) « L’article 1 1 autorisait les sujets des deux nations à rester dans les États de l'une et de l’autre , même dans le cas de guerre ; et s’ils étaient forcés de partir, on leur accorderait un an pour mettre ordre à leurs affaires ... Les lettres dites de représailles étaient abolies. » (Flassan, Ilist. de la diplom. française, t. VII, p. 422.) — « La libre navigation vers les ports ennemis de l’une et l’autre puissance était consentie. » {Idem, p. 426.)

(3) Particulièrement les manufactures de laines et de coton, les fabriques de faïence, d’épinglerie , etc. Les étoffes de soie de France et les ouvrages de laine mêlés de soie , restaient toujours prohibés en Angleterre. Ce traité ne fut avantageux qu’à quelques produits agricoles , et particulièrement aux vins de France , qui furent assimilés pour lesdroits à ceux du Portugal. (Flassan T.VII, p. 422.)

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tarifs, devancées de trop loin par les progrès mécaniques de nos rivaux , ces industries ne purent soutenir la lutte. Dès la deuxième année, l’équilibre entre les échanges se trouva rompu , et si la France fût allée jusqu’au terme du traité., elle en eût payé les frais d’une partie de sa fortune publique (i).

Ainsique l'avaient dit Fox et ses amis politiques (a), le cabinet de Versailles s’était hâté de conclure sous le coup d’une impérieuse nécessité; l’Angleterre devina le secret, et elle en profita.

Ce secret , c’était l’ctat de nos affaires intérieures, l'accroissement des embarras : l’administration de Galonné atteignait sa troisième année , et à quel prix? Com-

(1) « Le traité de 1786 , dit M. de Monthyon, qui a réglé les relations françaises et britanniques, a été funeste à l’industrie française A peine a-t-il été conclu, que l'exportation d’Angleterre en France s'est fort élevée au-dessus de l’exportation de France en Angleterre. Plusieurs villes de fabrique ont éprouvé une grande déchéance; nombre de manufactures sont tombées. Les droits établis par ce traité, à l’entrée et à la sortie du royaume, avaient été si mal combinés, que dans plusieurs genres de marcliandises les Anglais tiraient de France les matières premières, les renvoyaient fabriquées, et aprèsavoir acquitté les droits d’exportation et d’importation, vendaient à si bas prix, que les fabriques françaises ne pouvaient soutenir la concurrence. » (Monthyon , Ministres des finances, p. 296. Voir encore, à l'appui de ce jugement, Bailly, Hist.Jin., t. II, p. 247. )

(2) « Et peut-on croire, disait le marquis de Lansdowne , que M. de Yergennes eût été si pressé de conclure ce traité, s'il n’avait été poussé par un objet puissant et secret ? Les ministres peuventils ignorer avec quelle fermeté M. de Yergennes se refusa à tout traité de commerce eu négociant pour la paix ? »

tu

300 louis xvi r.T sa r.ouit.

ment était-il arrivé à ce terme? En faisant ressource de tout : il avait marché par des emprunts, par des anticipations; il avait gouverné par des promesses, les plus vite usés de tous les moyens. La situation du trésor échappait quant au détail : on y savait masquer telle ou telle difficulté; mais l’ensemble ne pouvait plus être voilé. Où devait en être Galonné, au bout d’un système tel que le sien? Il persiflait tous les plans d’économie, et il agissait selon ses discours. L’habile Galonné avait mis tout son savoir-faire à donner : il avait donné à [daines mains aux frères du roi , aux favoris de la reine, à tout ce qui était assez puissant pour mendier. 11 n’avait compté à Versailles avec personne ; les gens de finance aussi avaient fait d’énormes gains autour de lui; on le voyait aliéner les domaines de l’Etat, à la convenance ries particuliers, et en faire de véritables largesses sous simulacre d’échange. On l’accusait de mettre aux mains d’agioteurs, pour échauffer le crédit par des achats de rentes, de grandes sommes qui ne rentraient pas(i). On voyait les frais d’administration s’augmenter démesurément ( 2 ); d’autres ministres avaient tenté de réduire lus charges , les pensions, Galonné les multipliait. L’Etat

(t) Mouthyon, Ministres des Jin., p. 285.

(2) « Ce qui faisait huit divisions et coûtait trois eent mille livres du temps de l’abbé Terray, était transformé en vingt-huit départements, qui dépensaient trois millions. » ( Bailly , Histoire financière , t. II, p. 259.)

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