SI
et qui oubliait les moyens. Rien n’avertit celte tête, ivre d’elle-même , que pour foire accepter un impôt frappant également sur toutes les classes , ce n’était pas des privilégiés seulement qu’il fallait consulter! La même inintelligence de ce qui prépare et conduit un succès se montra dans l’ordre des délibérations. Galonné arrêta qu’on délibérerait et qu’on voterait par bureau (i), et que la décision de chaque bureau compterait pour une voix. C’était mettre la majorité des bureaux au-dessus de la majorité des Notables; c’était ne pas voir la portée du plus simple calcul (a). Tant «l’inattention touche à l'ineptie, et tous les aveuglements de la confiance la plus présomptueuse ne suffisent plus pour l’expliquer.
Et cependant, là ne se bornèrent point les fautes d’un ministre qui fut le moins politique des hommes, dans une des situations les plus fortement politiques «pii aient peut-être jamais existé. A la veille d’une assemblée dont les votes allaient être pour lui une question de vie ou de mort, il ne s’occupa sérieusement que de ses plaisirs. Toujours victime de l’espérance , et se croyant ministre pour longtemps encore , il ne voyait dans les embarras de l’Etat que ses difficultés personnelles, et dans la possession «lu pouvoir que des jouissances d’amour-propre ou des facilités pour ses vices; il persévéra jusqu’au bout
(t) Il y avait sept bureaux, présidés chacun par un prince du sang.
(2) Voir Droz, Hist. du règne de f.ouis XII, t. I, p. -173.
dans cet oubli des devoirs de sa charge et des nécessités de sa position. 11 ne s’empara point de l’esprit des Notables qui arrivaient «à Paris; il ne les plia point à ses vues. Il ne pensa pointa se servir de ce don de séduction qu’il avait fini par ne plus exercer que sur lui-même. Les membres des parlements de province faisaient presque des coalitions contre lui ; il les laissait s’assembler ainsi que les évêques : rien ne troublait sa folle et bruyante sécurité. Quand le 29 janvier arriva, ce jour fixé pour l’ouverture de l’assemblée , il était malade de ses débauches (1). On renvoya la séance au 7 février, ensuite au r 4 ï mais ce ne fut que le 22 qu’elle s’ouvrit, et presque au moment où le roi venait de perdre M. de Vergennes.
Il était mort du mal de la situation même : son esprit froid l’avait comprise, et son âme de peu de trempe en avait été brisée. Depuis longtemps il souffrait de cette douleur des hommes publics qui voient les événements plus forts que leurs convictions : il ne s’appuyait plus sur les siennes. Quand M. de Calonne s’était adressé n sa vieille haine pour les parlements, afin de l’amener à ses idées, il n’avait pas eu grand’peine à l’entraîner. Ledécouragementrauraitconduitoùlepoussait Galonné, tout aussi bien que cette haine usée. Un enfant, William Pitt, venait d’humilier son expérience , en lui fai-
(I) Voir Monthvon, Minisl. des fin., p. 300.
■ Dlgitized by GoogI
ai»
saut signer un traité tle commerce ruineux pour nous. M. de Castries, l’ami chevaleresque de Nccker, avait lu contre lui , en conseil , un mémoire remarquable , digne revanche de celui qu’à une autre époque Vergennes avait écrit contre Necker : talion cruel et mérité. On a dit que ce fut un malheur pour la France que la mort de ce ministre. C-’est un honneur funèbre qu’on lui a rendu* mais vraisemblablement il n’eût pas exercé une bien haute influence sur les Notables. La situation était si nette et devenait si menaçante, que tout l’esprit déliéde Vergennes, si habile à trouver des biais, ne sufïisaitplus. Louis XVI, en le perdant , perdait plus que la France : il alla visiter, dit-on, le tombeau de son ministre , etsons le coup des découragements qui avaient abattu son ami , il s’écria : « Que ne suis-je couché h côté de vous.(i)! .■»
Quant à Galonné, il ne songea pas même à le regretter. L’idée qu’il perdait un appui, un homme utile, ne lui vint pas. Qu’avait-il besoin de personne? N’avait-il pas foi en sa fortune? Ne jouait-il pas avec la difficulté? N’aimait-il pas à la redoubler pour mieux la vaincre, comme on l’avait vu déjà, quand il avait désigné, par une forfanterie singulière, pour faire partie de l’assemblée des Notables, ses plus redoutables adversaires, et parmi eux ce Loméuie de Brienne qui devait sitôt le remplacer !
'J) Voir Soulavie, Mém. du règne de Louis XVI, t. VI, p. 152 .
Le roi ouvrit l'assemblée à Versailles, le a 2 lévrier 1787, avec le cérémonial choquant et usé des vieilles traditions. Quand le roi eut parlé , le garde des sceaux prit ses ordres «à genoux. Calonne porta la parole après, avec cette assurance et surtout cette gracieuse ; et spirituelle maladresse qui tenait au charme de sa personne et aux bornes de son esprit. On raconte qu’il avait: commencé par se faire attendre, et que deux fois l liuissier de service fut obligé d’aller le chercher. 11 vint enfin, et s’excusa en débitant sans aucun embarras, et de sa façon la plus élégante, une histoire asspz peu digne de la gravité du moment (1). S011 discours renfermait une satire fort inconvenante du caractère et de l’administration de Necker. 11 eut l’audace d’opposer la. sienne à cette administration qu’il voulait pourtant imiter; il se vanta de tout ce qu’il n’avait pas fait. Il dit qu’à aucune époque antérieure le déficit n’avait cessé d’exister ; qu’il s’était accru sotts M. Necker par l’intérêt de ses emprunts, évalués à 44c* millions; le vide du trésor, disait Calonne, était de 684 millions dans l’exercice de 1784. Comme on le voit, il démentait le Compte-rendu , imprudence qu’il allait payer cher; de plus, il blessait les Notables en ne conduisant pas son exposé jusqu’en 1787. N’était-ce pas leur dire qu’il n’entendait point faire tomber sous . leur contrôle les,
(I) Voir, pour ce bizarre incident , Montliyon , Hlinist. des fin. , p. 300 . v . . •