CHAPITRE V
nislrc, » Elle, si facilement entraînée', croyait an mérite politique de Brienne, sur la foi de l’amabilité de son esprit. D’ailleurs, il s’était emparé avec beaucoup d’adresse de la réputation d’excellent administrateur, grâce aux états de sa ‘province, oîi il ne résidait pas. Comme cette reine à qui il plaisait, il n’avait pas la tenue de son rang : il était léger, évaporé, ami de ces plaisirs bruyants qui compromettent un homme de sa profession, autant que de plus cachés et de plus coupables : et ces derniers cependant, il les aimait aussi. Comme la reine qui jouait la comédie à Trianon , on levait vu plusieurs fois jouer la comédie à son château de 11 rien ne. C’était bien le moins assurément que dételles ressemblances portassent bonheur à l’ambition de Ce prélat , et vinssent à bout des répugnances que Louis XVI avait prises sur son compte dans les Mémoires sévères du Dauphin.
M. de Brienne, nommé chef du conseil des finances, ne changea rien à sa vie. Le respect qu’il n’avait pas eu pour sa dignité d’évêque, il ne l’eut pas davantage pour sa dignité de ministre. Il avait les mœurs de Caloune ( J ) il avait de même sa confiance; seulement la
(1) M. dé Monthyon avance que ec ministre « passait pour être atteint ( de même que son prédécesseur Calonue ) d’une maladie qu’une conduite sage lui eût évitée. » (Min. (le* fin., p. 300. )
■ Quant à ce dernier, il devint le plus ardent ennemi de la reine, qui l’avait renversé : c’est madame Campait qui nous assure que M. de
confiance fie Galonné était plus la foi à la fortune , à l’étoile de la circonstance; tandis que Brienne puisait la sienne dans l’idée de son incontestable supériorité. Il se croyait naïvement le Richelieu de son époque, et il trouvait extrêmement commode d’avoir la facilité qui manquait à Richelieu, de placer l’arbitraire de ses plans sous le couvert de la philosophie. Du reste, on impose tant aux hommes avec des attitudes , qu’il s’était fait grandement considérer aux Notables. Son début comme ministre y fut très-heureux; il y parla de la nécessité d’un emprunt de quatre-vingts millions, et ses anciens collègues y souscrivirent avec un empressement qui donnait à leur adhésion l’expression flatteuse d’un vote de confiance.
Et cependant ils ne changèrent ni de langage ni de volonté; comme au temps de (jalonne , ils demandèrent qu’on leur livrât les comptes de finance. Il fallut bien cédera cette instance, qui était légitime du reste, qui
Calonne eut recours aux moyens'lcs plus atroces pour achever de perdre Marie- Antoinette dans l’opinion : « La reine redoutait M. de Calonne , et c’était à juste titre. Elle avait acquis la preuve que cet ancien ministre était devenu son plus cruel ennemi , et qu’il se servait pour noircir son caractère des moyens les plus vils et les plus criminels. Je puis attester que j’ai vu dans les mainsde la reine un manuscrit des Mémoires infâmes de la femme Lamotte, qu’onlui avait apporté de Londres, et qui était corrigé , de la main même de M. de Calonne, dans tous les endroitsoù l’ignorance totale des usages de la cour avait fait commettre à cette misérable de trop grossières erreurs. » {Mém. de madame Campan, p. 270. )
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ressortait fie la nature des choses. Moins qu’un autre, Loménic pouvait se refuser à un acte qu’il avait le premier proclame nécessaire dans son opposition contre le ministre tombé. Il y consentit; mais lu vérification qu’on espérait faire fut presque impossible f i). Comment a,urait-on pu sc fixer? le désordre des chiffres ne tenait pas seqlement à une mauvaise éducation financière , mais aussi à des précautions coupables. Les dilapidateurs avaient masqué leurs infidélités sous des chiffres taux.
l}u reste, quel que fût au juste ce déficit, il était éuorme, etil fallait le combler. Telle était la tâche du nouveau
■ (I) Il y avait un tel désordre dans les chiffres de l'administration, qu’on ne jugea jamais bien clairement des charges et des ressources de cet écrasant budget. Les uns crurent à deux cents millions de déficit, les autres à cent ; beaucoup flottaient de cent trente à cent cinquante.
Un historien moderne , qui a apporté une grande application dans tout ce qui tient aux finances de celte époque, a prétendu que la somme de cent quarante millions, que l’on prit comme terme moyen et à l’aventure , aurait été trop faible « si les Notables avaient voulu réunir aux charges permanentes toutes les charges momentanées du trésor ; mais quelle était beaucoup trop forte si on l'appliquait à la différence entre les recettes et les dépenses fixes. » (Droz, Hist. de Louis Xf 'l, t. J, p. 513. )
I^e même historien remarque encore, comme un trait caractéristique de l’audace d’esprit de Galonné , qu’il voulait ajouter , par prévoyance , onze millions en sus de cent quatre millions qu’il déclara, et qui étaient certainement au-dessus de la réalité , si on s’en rapporte au compte de Briennc, présenté au roi en 1788, dans lequel le déficit permanent ne sc trouve être que de cinquante-quatre millions; 54,929,540. (Voir Bailly, Hist. fin., l. II.)
ministre, cet amer critique tic M. tic Calonne, cet homme en qui les fortes têtes de son parti avaient mis un si grand espoir. Hélas! quelle ne dut pas être leur surprise, quand ilsle virent prendre les idées de l’homme dont il avait pris la place , le copier comme s’il ne l’eût pas blâmé, et le gâter même en le copiant. Ainsi, c’était éternellement la même absence d’idées, la même nullité de conception : Calonne avait pillé M. Necker, Loménie à son tour pillait Calonne. C’était toujours l’idée de Necker, maltraitée, il est vrai , réduite presque au néant, dont on s’emparait comme d’une ressource. J/îs changements que Bricnne apporta aux plans de Calonne furent des réductions sans génie, des concessions à l’esprit d’hostilité des Notables. 11 réduisit la subvention territoriale, qu’il fixa à quatre-vingts millions; mais on discuta ses projets comme on avait discuté ceux de son prédécesseur, et pour les mêmes raisons. Les corporations à privilèges qu’il avait en face de lui firent beaucoup de phrases, mais, eu fin de compte, n’entendaient nullement se sacrifier. Brienne vit que rien n’avait changé que sa position. Le grand mot d’États généraux , prononcé déjà , il l’entendit plus souvent que Calonne lui-même. Cette idée commençait à devenir puissante, et elle envahissait les esprits. Le marquis de La Fayette , ce chevalier de la liherté d’Amérique, qui cachait l’âme brûlante d’un apôtre sous les manières élégantes et froides d’un grand seigneur,