CHAPITRE PREMIER
rôles avec le temps. Ce fut le comte d’Artois qui se tourna d’abord vers la cause parlementaire, et montra du goût pour les philosophes, par esprit de mode et par le crédit que la reine avait sur lui. Le parlement avait des allies plus sûrs dans les princes de la maison d’Orléans, qui tenaient de tradition au parti de la magistrature, et qui marchaient plus près de l’opinion que leurs aînés. Mais le plus emporté de tous dans ce débat était le prince de Conli, dont la bruyante ambition y cherchait un point d’appui pour harceler le gouvernement.
Le ministère était partagé comme la cour : le garde des sceaux , de Miroinesnil , venait de l’ancienne magistrature; c’était un homme de capacité médiocre et sans
caractère, complaisant ridicule de Maurepas, dont il
avait gagné les bonnes grâces à jouer les rôles de Crispin
dans son château. 11 obéissait comme Sartine à l’impulsion du premier ministre, et travaillait plus à découvert que les autèes au rappel. MM. de Vergcnnes, Du Muÿ, I.a Vrilüère, par fidélité au pouvoir absolu, se prononcèrent contre le projet.
Turgot prit parti sur cette question avec toute la solidité de son caractère; il ne courtisa pas la popularité. Sorti de la magistrature, il la connaissait â fond, et vit bien qu’il aurait en elle une ennemie opiniâtre. Il savait que penser de l’esprit de cette corporation jalouse, deses préjugés égoïstes, de sa stérile et acariâtre
opposition. Il comprit que son plan de réforme échouerait contre les remontrances , les refus d’enregistrement, et il se prononça contre le retour des parlements. Tous les moyens qu’avisait Maurepas ou que suggérait Miroincsnil (i) pour placer l’autorité royale à l’abri des atteintes de l’ordre judiciaire, tous ces palliatifs paraissaient vains et chimériques à Turgot ; il répondait que les traditions seraient les plus fortes, « que l’esprit de corporation est celui dont il est le plus difficile d’avoir raison ; et qu’il n’y a que les corps pour se montrer ingrats sans scrupule, parce tous les éléments «pii les composent sont sans responsabilité (a). » I>e rôle politique dont l’ordre judiciaire s’était emparé faussait à ses yeux tous les principes de gouvernement. Turgot fit entendre au roi que tous ses projets allaient être compromis: « Je vous soutiendrai, » lui répondit Louis XVI, et il céda à Maurepas contre son sentiment personnel.
Un historien attribue au vieux ministre, en cette affaire, des raisons de conduite singulièrement graves et désintéressées pour lui : « Un fait étonnant , mais cer-
(1) On prête ce mot au duc de Clioisenl : « Maupcou a versé la « charrette à gauche. Hue la verse à droite. » (Mim. du dur.d'Jiguil/on, p. . r >5.)
(2) Frédéric, écrivit à Voltaire : <• Ne voyons-nous pas combien « peu cette compagnie pense au bien du royaume? M. Turgot a « trouvé dans les papiers de ses prédécesseurs les sommes qu’il en « a codtc à I.ouis XV pour corrompre les conseillers de son par- « lerncnt , afin de leur faire enregistrer sans opposition je ne sais « quels édits. * {OF.urres de Foliaire, t. I.XX , p. 21.)