CHAPITRE VI
il avait été le héros, étaient déjà loin; il s’étonna, à son retour, de trouver le publie préoccupé d’autre chose que de son triomphal exil et des affaires de sa compagnie; il en éprouva une surprise amère. D’Espréménil était l’expression violente de l’esprit de corporation . Ce fanatisme avait enflammé sa résistance, et avait fait de lui un jour un homme éloquent. « Les parlements , disait Malesherbes, aiment à jouer un rôle; » c’est tout ce qu’aimait d’Espréménil, mais il avait mis dans le sien un tel excès de jactance; il s’était offert au martyre avec tant de persistance et de solennité, qu’il avait provoqué le rire, dès que l’exaltation du publie fut tombée (i)'. Il y avait du vrai en ce qu’écrivait, dans sa langue originale, le marquis de Mirabeau : « Il faut espérer, disait-il, que le voisinage vous procurera la visite de ce vaste d’Espréménil, le sage commentateur de Mesmer, qui tout à l’heure, des îles Saiute-Marguerite jusqu’ici, a fait rire villes et villettes du faste de saltimbanque avec lequel il secouait ses chaînes pour les faire sonner (2). »
(1) D’Espréménil, dans son discours d'adieu , comparait ses collègues aux sénateurs romains, immobiles et majestueux devant te fer des Gaulois. « Qu’ils entrent,.., disait d’Espréménil , qu’ils viennent souiller de carnage ce temple et égorger sous les yeux et sur l’autel de la justice, ces glorieux martyrs!... O ma femme! ô mes enfants! vous que je ne puis pas même embrasser, vous que je ne reverrai peut-être jamais ! votre époux , votre père , vous dit adieu ! Dans cette île solitaire où je vais être relégué, etc. »
(2) l<ettre du marquis de Mirabeau au marquis de Longo, 15 décembre 1 788. Mém. de Mirabeau, t. V, p. 182. Parmi lesécrils qui
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D’Espréménil, après quelques mois de séjour dans res îles, reprit sa place parmi ses collègues, toujours inquiet; ombrageux et prêt au combat. Mais le fantôme du despotisme, qu’il avait tant évoqué, céda la place à un autre : ce fut le fantôme de la Révolution ; on retrouve dans tous les désordres d’esprit de ce visionnaire, un souvenir des soirées de son ami Cagliostro. Lui qui avait été plus véhément que personne à réclamer les Etats généraux, il se mit à les craindre et à les entraver. Mais il désirait y être élu; son ambition reprit le dessus un instant sur ses terreurs, et il fit délibérer sa compagnie de manière à regagner les suffrages du tiers état.
Quand le gouvernement eut congédié les Notables, il lui resta une tâcbe épineuse : ce fut de régler tous les points sur lesquels il les avait consultés. De toutes parts il venait des manifestations contraires à leur vœu; la polémique des écrivains ne se rallentissait pas; les assemblées provinciales, les grandes communes, les corps de métiers, les sociétés politiques, votaient des adresses, et demandaient ardemment le vote par tête et le doublement du tiers. Ainsi, le. travail des Notables devenait
jetèrent le plus de ridicule sur d’Espréménil , que Mirabeau appelait Crispin-Catiliua , il y en eut un del’avoeat général Servan : c'était une prétendue lettre du gouverneur des îles Sainte-Marguerite, qui réclamait un fou échappé de la forteresse, et dont il citait les propos ordinaires : c’étaient les phrases que d'Esprémcnil débitait sur sa route. • -Mi'
l'.HAPITHE VI.
un embarras de plus. Le gouvernement s’était placé presque à leur suite; il venait de les interroger comme les organes de la nation , et la nation les couvrait d’un immense désaveu. L’intérêt nobiliaire, d’autre part, ne se contraignait pas, et parlait hautement par la bouche des princes. Après la séparation des Notables, tous les princes, à l’exception de Monsieur et du duc d’Orléans, signèrent un mémoire au roi (i).
(t) Ce mémoire débute ainsi : « Sire , l’État est en péril; votre personne est respectée : les vertus du monarque lui assurent les hommages de la nation. Mais , Sire, une révolution se prépare dans le principe du gouvernement; elle est amenée par la fermentation des esprits. Des institutions réputées sacrées, et par lesquelles cette monarchie a prospéré pendant des siècles , sont converties en questions problématiques... Eu parlant pour la noblesse , les princes de votre sang parlent pour eux-mêmes: ils ne peuvent oublier qu’ils font partie du corps de la noblesse ; qu’ils n’en doivent point être distingués ;
que leur premier titre est d'être gentilshommes » ( Hisl.parlem ,,
Ces droits si arrogamment revendiqués, et auxquels on ne voulait souffrir aucune altération , ne s’appuyaient pas même sur un usage constant , puisque le tiers état avait toujours été en possession de nommer plus de. représentants que la noblesse ou le clergé , et qu’enfin la délibération en commun s’était pratiquée avant les États de 1614, ainsique le rappelèrent les trois Ordres du Dauphiné , dans une adresse au roi, rédigée par Mounier(8 nov. 1788).
Parmi ces adresses qui arrivaient de toutes parts, il y en eut uno signée par trente ducs et pairs, qui déclaraient renoncera leurs privilèges |>écuniaires. Plusieurs d’entre eux agissaient de bonne foi : « Mais le tiers état , dit M. Droz, n’v voulut voir qu’une ruse sans tinesse , pour faire croire à l’inutilité de la double représentation, l-es nobles les raillèrent , et on lit courir la plaisanterie : Avez-vous lu la lettre des dupes et pairs? » ( Droz, l. Il, p. 127. )
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Los princes voyaient l’esprit publie et l’énergie de ses demandes; et c’était par une profession de foi hautaine et un refus péremptoire qu’ils y répondaient. Ils parlaient de résistance ouverte, de refus de concours, si leur demande était repoussée. C’était une menace faite au roi et un signal de désobéissance donné aux Ordres privilégiés.
Le conseil délibéra longtemps, et se prononça le 27 décembre 1 788. La décision fut rendue publique, sous le titre inusité de Résultat du conseil. Le texte portait brièvement que les députés aux prochains Etats généraux seraient au moins au nombre de mille; que ce nombre serait formé, autant que possible, en raison composée de la population et des contributions de chaque bailliage ; que le tiers état aurait autant de députés que les deux autres Ordres réunis, et que cette proportion serait établie par les lettres de convocation. La reine assista au conseil, et y approuva tout : c’était une revanche qu’elle prenait contre la noblesse , qui s était montrée si hostile à Brienne (1).
Cette décision, qui donnait gain de cause au tiers état sur trois points importants , fut d’un effet immense ; le parti populaire y applaudit avec transport. Bien que la question du vote par tête y fut comme ajournée, il compta sur ses députés, sur leur nombre , pour forcer
(I) Voy. plus loin une lettre de la reine.