CHAPITRE PREMIER
garde des sceaux, que, s’il y avait des abus, ou avait devant soi le règne tout entier pour penser à des reformes. Malesherbes, qui comptait moins sur l’avenir que ce vieillard de quatre-vingts ans, n’acquiesça pas à ces délais ; il donna sa démission, et regagna sa retraite. L’offre d’un ministère n’ébranla point le parti qu’il avait pris; mais Turgot opposa à ses refus des instances réitérées ( i ) : il lui représenta qu’en prolongeant sa résistance, il allait livrer la place à une intrigue de cour, et cette considération le décida. Malesherbes consentit à être ministre, mais pour peu de temps, dit-il; frappé d’une lettre de cachet quelques années auparavant, il acceptait le ministère, mais à la condition qu’on n’en signerait plus.
La réunion de ces deux hommes dans le conseil redoubla au dehors les espérances. La nomination de Malesherbes semblait répondre de la position de Turgot, de la force qu’il avait dû prendre, du chemin rapide que les réformes allaient faire avec ce concours : « Oh! « pour le coup , écrit une femme célèbre que nous avons « déjà citée , soyez assuré que le bien se fera et se fera « bien... Jamais, non jamais, deux hommes plus éclairés, «plus désintéressés, plus vertueux, n’ont été réunis « plus fortement pour un intérêt plus grand et plus élevé. « Oh! le mauvais temps pour les fripons et les court i-
' (1) Mém. de Bcsenval,t. Il, p. 121.
,‘ii 1,0118 XVI ET SA COU!-
« sans!... Vous auriez bien de la peine, dit-elle encore, « à mettre dans ees deux têtes-là deux volontés; il n y « en a qu’une, et c’est toujours pour faire le mieux poste sible (i). »
Il v avait cela de particulier, et de nature à donner confiance à l’opinion, cpte les deux hommes sur lesquels elle comptait possédaient les départements où il y avait, le plus à faire, et le plus d’abus à attaquer, le ministère des finances et celui de la maison du roi. Il y en avait un troisième, pourtant, où le besoin des réformes n’était |»as moins manifeste : c’était le département de la guerre. Le maréchal du Muy, n’était point l'homme de qui pouvait venir ce redressement : c’était un gardien trop fidèle du vieil esprit de la monarchie, pour entreprendre, en fait de discipline ou de finances, au delà <le quelques réformes de détail, qu’une étroite honnêteté lui prescrivait. Ce ministre mourut peu de temps après l’entrée de Malcsherbes aux affaires; et le choix de l’homme qui le remplaça marque de plus en plus l’esprit qui poussait le gouvernement : ce successeur fut le comte de Saint-Germain, vieux général déserteur, qu’on disait livré dans sa solitude aux idées les plus prononcées de réforme et d’innovation.
( .'était un personnage étrange que celui-là : sa vie ( ; tail pleine d’aventures et de contrastes. Il n’y manquait
(1) ljett.de mademoiselle de l.es/iinasse, I. Il, p. 188.