CHAPITRE PHEMIEH
grades au dehors, et qui avait tant à faire oublier, d 'afficher dès l’abord des prétentions superbes , et de mettre à si haut prix des services que la modestie ne rehaussait pas.
Telle était l’humeur de Saint-Germain qu’il rêvait partout complots et vexations; il voyait dans la correspondance de ses supérieurs des duretés et d’insupportables persiflages ; il se figurait que l’on cherchait à perdre les batailles pour le mystifier (i). Son imagination était vive et sa vanité intraitable, et il mettait dans ses colères beaucoup d’originalité : « Je suis, disait-il, « dans la position d’un homme nu exposé aux guêpes. . . « On me traque... on veut me rendre plus malheureux « que les pierres, on me persécute à feu et à sang. >> .1 . J . Rousseau lui-même, à la tête d’une armée, n’eût pas vu plus de traîtres .à ses côtés.
Saint-Germain, malgré toutes ses visions, entendait la guerre, et jouait à l’armée un rôle important : supériorité de circonstance qui venait de la pénurie des temps. Les troupes l’aimaient comme un homme qui s’était fait lui-même, et qui sympathisait avec l’esprit du soldat. Dans cette triste, dans cette honteuse guerre de Sept- Ans, Saint-Germain avait pu se signaler à peu de frais. A Rosbach, on lui faisait un grand mérite d’avoir du moins un peu combattu; à certaines affaires, il
(I) Soulavie, Mém. du règne de Louis At'J, l. lit. — Mèm. de Hesenva! , t. Il, p 243.
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avait, disait-on, mieux fait que ses rivaux : « il avait lui moins loiu (i). » Mais il fallait, pour conserver un homme si nécessaire, que le gouvernement se résignât à négocier perpétuellement avec lui; il imposait ses conditions, récriminait avec violence; il fallait (pie le ministre se déplaçât quelquefois pour aller le fléchir. Enfin il menaça de partir encore, comme cela lui était arrivé tant de fois. On le conjura de surseoir, au moins |iendant quelques semaines, à cette menace; on tenta de l’apaiser une fois de plus par des promesses; il fut inflexible : il renvoya fièrement son cordon rouge, et partit.
Ce fut en Danemark que se retira cette fois ce déserteur incorrigible. Il y fut fait maréchal et ministre de la guerre; il y réforma le régime militaire sans beaucoup de succès, et finit par se retirer mécontent, comme toujours. La mort de Louis XV lui permit de rentrer en Fiance. Décidé au repos, après une vie si agitée, le comte de Saint-Germain avait à peine choisi une retraite tranquille, qu’une autre catastrophe vint le frapper : une banqueroute engloutit toutes ses épargnes. Il trouva contre un malheur si réel plus de force d’âme et de philosophie qu’il n’en avait opposé à ses malheurs imaginaires. Il se rappela Catinat dans sa retraite, lui qui n’avait guère pratique sa constance sereine et sa modestie. Il supporta sa pauvreté en sage, cultivant son
(I) Lacrutelle , Hisl. (lu dix-huitième siècle, t. IV, p. :>SJ.
CIIAIMTHE P UE. Ml E R.
jardin , faisant des plans de réforme militaire et des exercices de haute dévotion. Véritable templier, à la fois batailleur et mystique, il avait conservé sous la tente des restes de sa première vie. C’était un jésuite chevaleresque qui tenait singulièrement de Loyola.
Tel était ce nouveau ministre de la guerre, destiné à concourir aux projets de deux ministres philosophes qui l’avaient choisi sur la recommandation d’un abbé ( i ) .
Au moment où l’armée allait se modifier comme la finance, le clergé se leva pour demander une réforme aussi; mais ce n’était pas sa propre reforme, qui pourtant n’eût pas été moins nécessaire que celle des autres corps de l’Etat. Si l’esprit sacerdotal n'était pas, de sa nature, durement fermé à toute idée nouvelle, on aurait pu croire qu’en présence de tant d’abus cpie le clergé était impuissant à cacher, les besoins généraux de l’époque l’avaient maîtrisé jusqu’à lui conseiller de demander sa réformation à lui-même. Mais ce n’était pas un tel clergé qui pouvait donner l’exemple d’une impartialité si haute et d’une si noble pureté d’intention. Eu cette année 177a, au lieu de confesser ses fautes avec une habileté courageuse, au lieu de sévir par la main de ses prélats les plus fermes, et contre le relâchement de ses doctrines et contre l’indiscipline de ses mœurs, le clergé fit la confession de tout le monde, et
(1) L’abbé Dubois, ami de Maleshcrbes. — Sotilavie, Méi». de Louis AU, t. lit, p. (iO.
demanda pour Ions, excepté pour lui, les sévérités du pouvoir. Le liant clergé jugeait bien le mal dont il était atteint, comme tout le siècle; il sentait bien qu'il penchait dans l’opinion des peuples, et cela l’inquiétait plus que tout le reste. Il demanda donc l’intervention de la puissance séculière pour relever et maintenir la position morale qu’il avait lui-même compromise. Certes il avait raison de chercher un point d’appui dans cet ébranlement des mœurs et des croyances , mais ce n’était pas hors de son sein qu’il pouvait le trouver.
Déjà il avait poussé de grandes plaintes dans ses précédentes assemblées ; il y dénonçait principalement la marche des idées qui l’emportait lui-même , l’attitude des églises protestantes, et la liberté de la presse. M. de Pompignan, archevêque de Vienne, qui avait fait un travail sur l’état des mœurs et de la religion, fut chargé d’adresser au roi de nouvelles remontrances. Le choix de ce prélat était digne et convenable ; mais que dire des hommes qu’on lui adjoignit? L’archevêque de Toulouse Loménie de Iîrienne, et l’abbé de Talleyrand-Périgord, récemment élu promoteur du clergé de France, contrastaient par leurs mœurs , par leurs idées, avec une mission de cette nature et aussi avec la robe dont l’intérêt de leurs familles les avait revêtus. Il était public que Loménie de Iîrienne ne croyait pas en Dieu; Fouis XVI, si respectueux pour les prêtres, l’avait dit , lorsqu’on parla de le créer archevêque de Paris ;
CHAPITIIF. Pli FMI ER. (il
« Encore faut-il que l’archevêque de Paris croie en Dieu (i). » Quant à l’abbé de Talleyrand , malgré la prudence de son esprit si naturellement politique, il portait son petit collet avec une sceptique nonchalance, et ne se donnait pas même la peine de remplir les devoirs extérieurs de son état.
Le c hoix de pareils organes pour parler des douleurs de l’Église de France fut inhabile et scandaleux; il montrait bien le mal dont cette Église était frappée dans ses entrailles. Ces noms en disaient plus long que les remontrances; caries remontrances n’indiquaient que les maux du dehors. Talleyrand et Loménie représentaient bien les mœurs et les opinions de la majorité du h au tclergé . Restés prêtres dans leurs intérêts de corporation , beaucoup d’évêques, et c’était la partie la plus puissante du clergé, s’étaient laissé surprendre par les idées philosopliiques de ce temps : ainsi, l’archevêque de Bordeaux, Cicé, La Luzerne, évêque de Langres, Colbert, évêque de Rhodez, et jusqu’à Dillon, archevêque de Narbonne, le meilleur de tous, une espèce de Turgot sous la mitre, qui avait été dans son diocèse ce que l’intendant de Limoges avait été dans sa province. Mais la majorité n’était pas de cette trempe , et ne restait pas dans la mesure de ces hommes de bien. L’esprit philosophique menait les autres plus loin, brisait plus ouvertement leur
(l) Svuv. et Portraits, parle due de I.évis, p. 102.
orthodoxie; ils en couvraient leurs mauvaises mœurs. Or, quand ces prêtres, si peu édifiants s’élevaient contre l’esprit du siècle dont ils étaient l’expression, pouvaiton prendre en souci leurs protestations ( i ) ?
(.le fut le a 'i septembre 1 77:1 que l’archevêque de Toulouse, muni des pouvoirs de l’assemblée générale du clergé, se présenta à Versailles, avecM. dePompignan et l’abbé de Tallevrand-Périgord. Le mémoire qu’ils présentèrent rélamait des lois plus sévères sur la librairie, la dispersion par la force «les assemblées de protestants , et l’exclusion pour tout ce qui n’était pas catholique des emplois de l’administration.
Du reste, rien 11e maïupia à cette grande comédie de prêtres philosophes qui demandaient au pouvoir de s'armer de persécutions contre une religion à laquelle ils ne c royaient plus. La cour, de son côté , prit pour ses commissaires deux autres philosophes, Turgot et Malesherbes, les deux hommes contre qui le mémoire du clergé était principalement dirigé, car plus «pie personne ils faisaient entrer dansl’administration une large tolérance.
(1) « Le haut clergé se déchargeait sur le clergé «lu second ordre des devoirs de son état, n’estimant de cet état que la considération et les richesses qui y étaient attachées... Le clergé du deuxième ordre ne différait du premier que par l'hypocrisie dont il était obligé de se couvrir.. Le clergé inférieur était imbu de l’esprit démocratique , s'unissant ouvertement ou sourdement à la classe des paysans dont il était issu. Ces deux ordres étaient jaloux du haut clergé, qui n’avait pas «le plus mortels ennemis ni de critiques plus amers. » (.1 hui, du prince de Montbarrey, t. III, p. 153 et suiv. )