CHAPITRE PREMIER
('.'est ainsi cjuc les affaires de la religion furent faites par la philosophie. Turgot, dont le clergé craignait les projets, resta en place; et quand il en sortit, ce fut, en dépit des remontrances, un protestant qui le remplaça.
Turgot considérait comme de peu de conséquence tout cet appareil de plaintes, tant qu’il ne serait pas touché aux intérêts de fortune du clergé, et il fit en cela ce qu’on ne devait guère attendre de son caractère, qui ne transigeait pas, ni de son esprit notoirement incrédule. Soit circonspection politique , soit souvenir de sa jeunesse en Sorbonne et des relations qu’il avait dans le haut clergé, Turgot ne porta pas sa main de réformateur sur la propriété de l’Eglise; il n’osa la soumettre à l’impôt. 11 remplaça la corvée par une taxe pécuniaire qui frappa la noblesse, et n’alla pas jusqu’au clergé; mais cette transaction n’était qu’un sacrifice du moment que le ministre faisait à ses principes, dans un intérêt d’application ( 1 ).
A coté de cette réforme sur les corvées , il en parut une autre plus résolument tentée, et qui contenait le fond des idées économiques de Turgot : c’était la destruction du régime des maîtrises et des communautés mercantiles, auquel il substitua sans transition, sans tempérament, la concurrence et la liberté. Cette organisation des maîtrises remontait au movrn âge, et v avait
(!' Voir ton Mémoire nu roi, cité t. III doSouInvie, p. 1 II.
tii
introduit du bien; alors elle avait apporté aux classes laborieuses la solidarité et le sentiment moral qui résulte de l’association. C’était comme un c hâteau fort que le travail aussi s’était construit auseinde la société féodale. Mais le temps , loin de perfectionner ce régime, y avait accumulé d’étranges abus (i). Colbert, laisse échapper dans son testament un doute sur la vertu de ce régime auquel s’est attaché son nom. Il était urgent tout au moins d’y porter la réforme; Turgot alla plus loin (2),
(I) « Ce u’est plus , disait Furctièrcs dès le siècle précédent, que cabales, ivrognerie et monopole. les plus riches et les plus forts viennent communément à bout d’exclure les plus faibles et d’attirer tout à eux. » ( Encycl art. Maîtrises.) « On assujettit les aspirants à des examens de réception que l’on ne cesse d’enfler chaque jour : Te Deuni, repas, fratries, etc., etc.... Dans beaucoup de communautés mercantiles à Paris, une veuve est privée de son droit et forcée de quitter sa fabrique ou son commerce lorsqu’elle épouse un homme qui n’est pas dans la maîtrise.... Il est si difficile dépasser maître, que le plus grand nombre des ouvriers est contraint de renoncer au mariage , et s'abandonne à la paresse et à la débauche ; les plus ha-
biles et les plus entreprenants passent à l’étranger On assujettit
les simples compagnons à de prétendus chefs-d’œuvre auxquels 011 n’assujettit pas les fils des maîtres .. Un jeune marchand dépense communément pour sa réception 2,000 livres , et eela en pure perte. >• On appelait maître l’ouvrier qui, après avoir fait cinq années d’apprentissage eteinq années decompagnonnage, et avoir exécuté son chefd’œuvre, s’était fait enregistrer au bureau de la communauté ; le maître , après cela , n’était qu'un ouvrier qui ne pouvait travailler pour son compte, mais uniquement pour le compte des marchands en qualité. O 11 appelait marchand celui qui, après avoir été reçu maître, payait divers droits pour obtenir une lettre de marchand.
(2) « La rigueur qu’on tient dans la plupart des grandes tilles de « votre royaume , disait Colbert à Louis XIV , pour recevoir un mar-
CH.WITIIR I-I1KMIF.R.
car au nom «le ses principes , il fit table rase «lu système tout entier. Toujours absolu ilans son idée, il prit sous sa responsabilité la solution de ce problème , qui «'-tait une révolution. U anticipa sur l'Assemblée constituante, et avant elle il décréta le travail libre.
L’organisation que renversait Turgot n’était qu’un ivgime si incohérent , si vicieux, si dommageable au plus grand nombre, qu’il y avait risque de le briser en y portant la main. Mais Turgot et plus tard la Constituante ont marché résolument sur la foi d’une science imparfaite encore, que la spéculation ne pouvait contenir tout entière ni «lispenser des leçons «lu temps. L’esprit de secte absolu, «pii dominait chez Turgot, s’inquiéta trop peu de préparer les voies à sa réforme : il fit sortir brusquement l’industrie de l’étroite enceinte des maîtrises; des positions, des habitudes en furent troublées; mais ce fut un mal partiel à côté du bien de l’ensemble; et le champ resta ouvert aux expérimentations de l’avenir.
Les premiers pas de la science économique allaient •naturellement vers la liberté, et devaient outre-passer
« chand , est un abus que Votre Majesté' a intérêt à corriger... Est-il « juste , s'ils ont l'industrie de gagner leur vie, qu’on les en empêche, « sous le nom de Votre Majesté, elle qui est le père commun «le scs « sujets? Je crois donc que , quand elle ferait une ordonnance par « laquelle elle supprimerait tous les règlements faits jusqu'ici à cet « égard, clic n’en ferait pas plus mal. » ( Testament politique rte Colbert, eh. XV.)
LOUIS XVI F. T SA ÇOl'R.
le but , à ce moment du premier enthousiasme, réaction inévitable contre l’état de contrainte où l’industrie avait étouffé. Sous ce réseau de restrictions, de réglementations étroites, on avait trop souffert d’un tel ordre pour ne pas se tout promettre de la liberté. I.a société entière n’était-elle pas ivre d’affranchissement?
A côté de cette question du travail et de l’industrie, il s’en trouve une autre oii Turgot s’égara sur la foi de sa science jeune et présomptueuse : c’était la question de l’impôt. Cet esprit, qui se heurtait contre une idée, considérait l’agriculture comme l’unique source de la richesse sociale ; il n’y avait de produits réels, à ses yeux, que les produits de la terre; la fortune publique, selon Turgot et scs amis, ne bénéficiait en rien du travail manufacturier ni des autres professions; grande erreur, que la science a rejetée; et de là , les prérogatives, de là aussi les charges politiques que Turgot assignait dans ses plans au propriétaire et à l’agriculteur : il demandait aux biens-fonds l’impôt tout entier (i).
Cette fausse vue de l’économiste endommagea singulièrement les plans du réformateur politique : Turgot, en effet, avait arrêté les bases d’une constitution. Le temps lui manqua pour en faire l’essai , et le projet resta consigné dans un mémoire qu’il remit à Louis XVI.
(1) IVccker, dans son livre De F administration des finances, opposa plus tard les meilleures raisons à ce système.