CHAPITRE PREMIER
« Sire, la cause du mal , disait Turgot, vient de ce que votre nation n’a point de constitution... Vous pourriez, Sire , gouverner comme Dieu par des lois générales , si les parties intégrantes de votre empire avaient une organisation régulière et des rapports connus. » L’esprit organisateurdc Turgot embrassa du même coup l’ensemble de la hiérarchie politique. « Il faudrait, dit-il , un plan qui liât les individus à la famille, les familles au village, les villages et les villes à l’arrondissement , les arrondissements aux provinces çt les provinces à l’État. L’assemblée provinciale serait composée des députés des assemblées municipales. La grande municipalité du royaume compléterait l’établissement des municipalités des premiers degrés , et serait composée des députés de chaque assemblée provinciale. Au bout de quelques années, votre Majesté aurait un peuple neuf et le premier des peuples. » Telle était en peu de mots le plan de Turgot. L’ordonnance en était forte et logique, et sous beaucoup de rapports on pouvait en espérer de bons fruits; mais l’esprit provincial s’y faisait une part qui eût attiré la vie politique loin du centre , où il fallait la fixer. 11 n’est point à croire qu’à l’époque où Turgot opérait, l 'assemblée générale eût pris assez d’ascendant pour s’imposer avec autorité aux corps provinciaux. La France aurait marché en sens inverse du but qu’elle devait atteindre, l’unité de mœurs et de gouvernement. On n’eût
guère fait que constituer d’une manière plus savante le
système des Pays d’État : c’était une vue fausse sans nul doute.
Mais une erreur plus grande encore, et, cette fois, moins dictée par le passe que par les idées économiques , était d’attacher de nouveaux privilèges à la propriété foncière. En cela , Turgot ne rompait pas avec les principes de l’ancienne France : il se contentait de les faire descendre; de même que le noble était seul compté jadis dans l’Etat, de même, pour Turgot, il n’y avait de citoyen que le propriétaire. Sur ce point, son préjugé était inflexible : « Qui ne possède pas de terre, disait-il, ne saurait avoir de patrie que parle cœur et par l’opinion; la nécessité ne lui en donne pas. Il n’en est pas ainsi des propriétaires du sol; ils sont liés à la terre par leur propriété; ils sont intéressés aux affaires du pays. » Comme si une profession libérale, une charge publique, un intérêt d’industrie, n’étaient pas des titres au nom et à la position de citoyen , aussi recevables que les six cents livres de rente territoriale, exigées par Turgot. Une telle constitution donnait-elle tout ce qu’on était en droit de prétendre? Mais peut-être n’était-ce pas non plus toute la pensée de Turgot? Cela pouvait n’être qu’un compromis entre le passé des institutions et l’avenir des idées qu’il n’osait pas risquer encore. Un penseur de celte étendue pouvait bien cacher par delà, et pour des temps plus mûrs, de grandes réserves qui répondissent mieux à l'ensemble de sa philosophie.
CHAI'ITKE PREMIER. 09
Et peut-être aussi les privilégies entrevoyaient-ils, sous ses ménagements , quelque chose qu’il ne disait pas. Turgol présenta à la fois six édits au Parlement; les deux plus importants concernaient la corvée et les maîtrises. Turgol ne s’abusait pas sur le parti qu’il faudrait prendre pour arriver à l’enregistrement ; il savait bien qu’il faudrait en venir à un lit de justice. Comme ses idées repoussaient les prétentions politiques du Parlement, il ne ressentait aucun scrupule à recourir à cet acte d’autorité. II se refusa à des pourparlers avec certains magistrats, bien sûr que rien ne sortirait de ces entrevues. Le Parlement ne perdait aucune occasion de lui faire sentir son hostilité directe. Il venait d’instruire tout récemment contre un livre publié par un ami du contrôleur général (i). On y avait dénoncé aussi un écrit de Voltaire ( 2 ) , qui n’avait pas trouvé au-dessous de son génie d’éclairer la route aux édits de Turgot. Le Parlement n’en voulut enregistrer que deux, et fit des remontrances sur le reste ; mais ce fut particulièrement l’édit sur les corvées qui donna lieu au déchaînement le plus inouï : la mesure touchait les magistrats propriétaires (3). Ces magistrats, tirés de l’exil par l’opinion,
(1) Les Inconvénients des droits féodaux, par M. Boncerf, premier commis des finances.
(2) Sur V Abolition de la corvée.
(3) » Les parlements étaient aussi intéressés à la conservation des maîtrises par les droits qu’ils prélevaient , et les nombreux procès qui résultaient des conflits et des prétentions confuses des corpora-
LOUIS XVI ET SA COUIt.
comme les tuteurs des libertés publiques, eurent l'impudeur de dire tout haut « que le peuple en France était taillable et corvéable à volonté , et que c’était un article de la constitution qu’il n’était pas au pouvoir du roi de changer. » Après d’itératives remontrances, le roi tint le lit de justice et força l’enregistrement des édits.
M.de Maurepas, qui avait une plaisanterie pour tous les embarras de la monarchie, avaitditàTurgot : « Le Parlote ment rejettera vos édits; que ferez-vous? — Nous re- « courrons à un lit de justice, répondit le contrôleur « général. — Vous avez raison, dit l’autre, je n’y pen- « sais pas; le moyen est infaillible. »
Ces résistances multipliées, ces tracasseries pires qu’un revers pour un homme de la trempe de Turgot , atteignaient son âme, mais ne la décourageaient pas. Il n’eu fut point de même de son ami : Malesherbes aussi , dans le cercle desattributions de son emploi, avait tenté et effectué plusieurs réformes. Il avait dansson département les lettres de cachet , et il avait réparé et arrêté bien des injustices. On l’avait vu visiter lui-même les prisons d’Etat, et rendre la liberté à une partie de ceux qui y étaient arbitrairement détenus. Il avait proposé d’ôter au ministre la dangereuse faculté d’emprisonner, sur l’exhibition d’une simple lettre de cachet, et dévolutions. I*i communauté des merciers seule se trouvait en instance pour 199 procès. Çluelle perte pour le Palais! et comment ces messieurs ne crieraient-ils pas? {Nouvelles à ta main, 18 mars.)