‹ Louis XVI et sa courChapitre 3 sur 172 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Cette royauté de Louis XJ et de Richelieu avait fait une dépense excessive de forces : le déclin en était manifeste , et partout on en avait conscience. Ce grand pouvoir, à vrai dire, n’avait jamais joui d’une constitution bien solide au fond . Il avait hérité de l’ancienne société, il avait mis la main sur toutes choses; mais il les avait gardées telles (i) : aussi ce régime monarchique resta-t-il dans une sorte de provisoire qui n’était pas fait pour lui garantir une très-longue durée ; et l’on a pu comparer la France au domaine privé d’un oisif livré aux intendants. La limite de tous les pouvoirs y demeura indécise, la source de l’autorité flottante et contestée; point de démarcations bien établies; nul principe n’y prit de fixité. La royauté, la noblesse, le clergé, les parlements, restèrent eu présence sans accord, sans fusion. La royauté avait prévalu; mais les autres pouvoirs, contenus par la crainte, n’étaient point intérieurement soumis; rien ne donnait à l’Etat cet équilibre, celte harmonie qui fait la force et la durée des gouvernements. L’administration des provinces était pleine surtout de ces incohérences : agrégées successivement à la monarchie, elles y étaient entrées et continuaient de s’y mouvoir avec leurs diversités d’organisation; leur incorporation était restée comme en

(I) Madame de Staël , Considérations sur la Révolution française, ch. 2. — De Barantc, De la littérature française au dix-huitième siècle, in-18, 3 e édit., p. 293.

suspens. Si forte qu’elle acté, la royauté absolue 11e sut pas faire en plus d’un siècle ce grand travail , que la Révolution consomma en y portant seulement la main.

Ce qu’il y avait de particulier dans l’état social de l’ancienne France, c’est qu’à tous les inconvénients du despotisme se mêlaient ceux du régime féodal antérieur. La noblesse, écartée du pouvoir politique, s’en

dédommageait par des restes de souveraineté locale; il y avait ainsi double oppression. Le prince pesait sur la nation par l’impôt et les mille caprices du pouvoir arbitraire, le seigneur par les servitudes humiliantes de la féodalité. I^a couronne n’avait donc rendu qu’à moitié cc grand service qui aurait pu faire excuser ses empiétements; elle 11’avait abattu de la féodalité que ce qui la gênait : elle avait réduit le vassal puissant qui dominait une province, et laissait faire le petit tyran qui n’inquiétait que le hameau. Sans^doute, l’élite des classes moyennes échappait de fait , par l’influence de la richesse et des talents, au joug vermoulu de cette hiérarchie ; mais là encore, comme l’a dit un écrivain , « cette inégalité des rangs était d’autant plus pesante qu’elle n’avait plus de fondements réels et qu’elle semblait porter à faux (1). »

L’opinion alors était si vive, qu’elle communiquait tout l’attrait de la mode aux problèmes les plus graves

(I) DcBarante, De la Uttir.fr. au dix-huitième siècle, p. 133.

Page 1