CHAPITRE II
côté, l’extrême facilité des emprunts (i) était une large mesure de la considération dont il jouissait , et en don* liait une grande idée. Il agissait avec une telle publicité, il suivait si peu les errements des contrôleurs généraux qui l’avaient précédé, que scsdémarcliesne rencontraient d’obstacle que dans l’Etat même qu’il voulait servir; partout ailleurs rien ne contrariait ses opérations. On en put juger quand M. de Calonne attaqua le Compte retuln : Calonne accusa Necker d’avoir emprunté 44° millions, et Neckcr en avoua 53o, avec un orgueil bien placé, ce nous semble, car c’était une éloquente preuve de la confiance dont il jouissait en Europe ( 2 ).
Tel fut le bon et glorieux côté de l’administration de Necker : il tirait la France d’une crise financière qui la menait droit à la banqueroute, et il l’en tirait en se servant de ce qui constitue la vraie force des gouvernements modernes, la publicité et le crédit. Quand on lit maintenant tout ce que ses ennemis publièrent contre ses procédés et ses idées, 011 voit mieux combien, en matière de finances, il leur était supérieur. Mirabeau
(1) Genève seule prêta cent millions à Necker et à la France : Mirabeau , qui affirme le fait , n’est pas suspect de partialité.
(2) « Cette confiance le mit à même , comme il le dit, de pourvoir, sans impôt extraordinaire , aux besoins des années 1777 , 1778, 1779, 1780, 1781 , et à ceux d’une partie de 1782; tandis qu’en Angleterre, les impôts depuis 1778 jusqu'en 1781 , établis pour durer perpétuellement, sc montèrent à 54 millions. » Mém. du règne de Louis Xl't , t. IV, p. 69.
LOl'lS XVI ET SA COUR.
lui-même est bien petit quand il juge Necker comme financier. C’est lui, Mirabeau, l’homme à la vue longue, l’esprit emporté vers l’avenir, le tribun futur des idées nouvelles, c'est lui que le passé tyrannise; c’est Necker au contraire qui est l’esprit avancé, l’homme moderne. Malheureusement le génie politique de Necker ne portait pas aussi loin que son génie financier, et il le prouva par les seules mesures d’Etat de son ministère , relatives aux assemblées provinciales et. aux droits féodaux. Ces droits féodaux, qui partout et sous mille formes écrasaient le commerce et la propriété , attentaient encore à la liberté de l’homme : ainsi le maiti-mortable soumis au droit de tenement, ne disposait ni de sa personne, ni de son bien pour se marier; pour emprunter, pour vendre, pour transmettre à ses enfants, il lui fallait la permission de son seigneur; il ne s’affranchissait qu’en renonçant à son héritage pour aller s’établir en lieu franc. Le droit de suite ne laissait pas même cette ressource; le serf de corp , s’il quittait la terre du seigneur, pouvait être rappelé à la servitude, imposé à une taille arbitraire; il était traité en serf du moyen âge.
Necker, par un édit de 1779, abolit ce droit de mainmorte dans les domaines royaux, et 11’osa supprimer généralement que le droit de suite ; les scrupules du roi, la crainte des parlements, un respect abusif de la propriété l’arrêtèrent : ce fut le tort de son édit de reconnaître pour des propriétés réelles ces restes barbares de