CHAPITRE
de sentir comme les peuples. On a parlé du mouvement d’idées qui emportait la France pour expliquer des sympathies qui ne furent pas seulement françaises, mais universelles , et l’on ne s’est pas souvenu que les esprits les plus politiques , les moins dupes de l’illusion présente, souscrivirent de liant à cette déclaration des Etats-Unis. Frédéric le Grand, le chef d’une monarchie militaire, a écrit une page d’histoire en l’honneur des insurgés américains. Catherine II, les rois de Suède et de Pologne, le roi d’Espagne, partagèrent l’enthousiamc de la république de Hollande pour la cause de l’indépendance d’un peuple qui allait fonder une république; et ce n’était point, comme on l’a dit, un enthousiasme irréfléchi , imprudent; la politique était au fond de cet enthousiasme, autant que l’universel besoin du juste, autant que la notion du droit contesté. Car l’Angleterre, depuis les traités de 1763, blessait les peuples et inquiétait les cabinets. « Elle avait oublié, comme 011 l’a dit, « sa propre terreur à elle-même à l’époque de la gran- « deur de Louis XIV. Elle avait oublié celle de la « France sous la monarchie presque universelle de « Charles-Quint. » Cette approbation européenne , qui couvrit d’un si grand éclat la déclaration des Etats-Unis d’Amérique, dut lui rappeler avec menace tout ce qu’elle avait oublié.
Mais lord North ne se ressouvint de rien : c’était un
homme que des qualités brillantes n’empêchaient pas
d’êire vulgaire , vulgaire de tête et de cœur. Il ne jugea pas l’immense gain d’opinion que P Amérique faisait en Europe ; lord Cliatam ne s’y méprit pas. Comme ce n’était pas seulement l’idée pure du droit des Américains qui avait ému les gouvernements , ce ne fut pas non plus cette noble idée seulement qui enflammait l’âme de Chatam. Le péril que courait l’Angleterre n’échappait point à l’homme d’Etat. « Le temps n’est pas loin, disait-il avec une sagacité douloureuse , où l'Angleterre aura besoin de ses amis les plus éloignés. » Telle était surtout sa raison suprême de s’opposera la guerre avec P Amérique, et de traiter avec les colonies sur le pied d’une intelligente fraternité. C’était là la pensée vivante, la pensée anglaise qui l’amenait malade et mourant dans le parlement de son pays.
L’opposition, dont Cliatam était la tête, et qui comptait alors des hommes comme Charles Fox , Burke , Shelbume , Buckingham, popularisait en Angleterre, dans ce pays où l’esprit public est si fort , les succès obtenus contre l’Angleterre; tous ces hommes éloquents empêchaient qu’on regardât les Américains comme des ennemis. Ils semblaient rapporter à la mère-patrie les succès obtenus par ses colonies contre elle. N’avait-on pas vu Fox pleurer la mort de Montgommery , tué devant les portes de Québec sur une batterie anglaise? Et personne n’avait osé dire que ces larmes étaient d’un mauvais citoyen ?