CHAPITRE II
importe, dit Vergennes dansccttc lettre, que l'envoi d’argent ne soit pas pénétré ou imputé au gouvernement ; » et il prend des précautions infinies pour le cacher. Vergennes, homme plus délié que résolu , n’osait pas rompre ouvertement avec l’Angleterre, quoique, à dater de cette épocpie, ses rapports personnels avec l'ambassadeur, lord Stormond , commençassent à se marquer d’un peu d’aigreur (i). D’ailleurs, il partageait le sentiment des hautes classes , qui voyaient un danger pour le pouvoir à soutenir le principe d’une insurrection. Ce ne fut que plus tard qu’appréciant la position de la France visà-vis de l’Angleterre, il mit ce scrupule à ses pieds.
Et, à vrai dire, celte position était telle qu’il y allait «le l’honneur même : elle était si cruellement humiliée , qu’on s’étonne qu’à l’heure où l’on put en sortir par la guerre , Turgot et Neeker aient cédé à des vues sans justesse ou à des sentiments d’une moralité sans grandeur; Turgot surtout, car Neeker n’était pas Français. Jamais peut-être la France n’avait été traînée si bas par la fortune. Elle portait le brûlant souvenir de Crcvelt, de Mindcn et de Rosbach. L’Angleterre l’avait horriblement dépouillée : en Bretagne, elle lui avait pris Belle- Isle; dans l’Inde, Pondichéri; Malié, sur la côte de Malabar; en Afrique, les forts élevés sur les bords du
(I) Voir une note verbale du comte de Vergennes à lord Stormond (15 juillet 1777), Flassan, Histoire de ta dip/om., t. VII , p, 753.
Sénégal et l’île de Corée; dans le nord de l’Amérique septentrionale, le Canada après la sanglante bataille de Québec. Elle lui avait enlevé la Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galande , la Martinique, la Grenade, Saint-Vincent, Sainte-Lucie; Louisbourg avait été conquis, comme aussi l’île Royale. Nous avions perdu trente-trois vaisseaux et soixante frégates, terrible nomenclature de nos pertes. Le traité de i yG 3 les avait consacrées plus qu’il ne les avait réparées. Après la paix on avait vu un commissaire anglais institué sur le territoire pour surveiller l’exécution de nos engagements vis-à-vis de l’Angleterre. Cliatam s’était plusieurs fois vanté que la France était sans ressources, que c’en était fait d’elle. En 1772, on avait revu des commissaires à Toulon, pour vérifier le désarmement de l’escadre que nous destinionsà laSuèdc : telle était la situation fie la France de Louis XIV. Tant d’affronts, de si rudes abus de la victoire, n’avaient-ils pas constitué, pour un pays qui avait encore du sang dans les veines, le devoir d’une guerre à la première occasion , et même un peu l’obligation de la faire naître (1).
(1) Soulavic , que nous citons avec défiance, à cause de son caractère et de ses relations suspectes , discute , dans le troisième volume de ses Mémoires du régne de Louis XL'I , la question du droit de la France à entrer dans la guerre d’Amérique. Il prouve lumineusement ce droit par l’état où des traités oppresseurs l’avaient mise, et par l’exemple de l’Angleterre et de toutes les nations, qui ont toujours agi comme la France dans des occasions semblables : tout ce passage accuse un esprit politique des plus fermes.