CHAPITRE II
Dca uc auprès du cabinet de Versailles. Dès son arrivée, il y avait pris une forte position , et il l’avait eue sans y prétendre. Même ceux qui partageaient le moins les sympathies américaines furent saisis d’un sentiment de respect profond pour ce majestueux vieillard , d’un si grand cœur, d’un si grand esprit et d’une si grande expérience; pour cet enchanteur de soixante-onze ans qui avait trouvé le moyen de séduire avec les qualités les plus imposantes , et qui, défendant des intérêts avec des vertus, ne disait que le vrai et ne cessait pas d’être habile. Quant à ceux qui sc sentaient le cœur engagé dans l’honneur ou le déshonneur de la patrie, Franklin était accueilli par eux comme l’instrument le plus puissant d’une cause sainte. Partout sa présence causait les profonds tressaillements d’une joie populaire. L’admiration qu’inspirait sa personne s’ajoutait au dévouement pour les intérêts qu’il servait. Il était comme l’image de son pays aux yeux de la France, et il le lui peignait en beau. Ijcs Mémoires du temps entrent dans mille détails sur ce sage du nouveau Monde, qui , disaiton , unissait enlui Phocionet Socrate. Jusqu’aux femmes les plus frivoles aimaient cette vieillesse sereine, cette grandeur souriante qui avait la grâce des plus petites choses comme la force des plus élevées.
Cependant, malgré cette toute-puissance du caractère et du génie, malgré l’estime dont il avait ému Tamis XVI, Franklin ne conclut pas d’emblée le traité objet de sa
mission. Il passa un an auprès du cabinet de Versailles, qui ne le recevait que rarement, et qui n’eut le courage de son désir secret qu’après la nouvelle de la prise du corps d’armée de Burgoyne à Saratoga. Ce succès, plus grand encore que les victoires remportées par Washington dans une autre partie de l’Amérique, à Trenton et à Princeton, mais qui avaient été suivies du revers de Brandiwine, décida enfin le cabinet français à relever une tête trop longtemps courbée. La négociation de Franklin toucha donc h son terme; jamais négociation ne ressembla plus à un triomphe. Ce succès diplomatique d’un Américain fut une victoire nationale pour la France. Mais quoique sa mission d’Angleterre eût donné déjà une grande idée de ses mérites de négociateur, ce succès 11e fut pas l’œuvre de Franklin : il en profita, mais il ne le créa pas. Il le recueillit des mains de l’opinion victorieuse, qui maîtrisait le gouvernement lui-même, et qui forçait le méticuleux Vergennes à consentir enfin l’acte impatiemment attendu (i).
(I) Ce traité, qui était une reconnaissance formelle des États-Unis, fut signé le C février 1778 pour la France par le sieur Girard de Renneval, secrétaire du conseil d'État, et pour les États-Unis, par Benjamin Franklin, Silas Deane et Arthur Lee. Ce n’était qu'un traité de commerce; mais il y en eut un autre, signé le meme jour, et celui-là fut le véritable traité d’alliance; il portait dans son préambule « qu’il était conclu pour le cas où l’Angleterre /par ressentiment de la liaison et de la bonne correspondance , suite du traité d'amitié et de commerce , romprait la paiv avec la France, soit par des hostilités directes , soit en empêchant son commerce et sa navi-
r.HAI'ITItE 11.
Le premier article «le ce traité était tout le traité même, et renfermait toutes les exigences «le l’opinion; il y était dit <« «pie si la guerre (celte guerre dont on s’était dans le préambule ménagé la faculté à dessein) se «léclarait entre la France et la Grande-Bretagne , pendant la durée du conflit entre l’Angleterre et les Etats- Unis, Sa Majesté et lesdits Etats-Unis devraient faire tiause commune et s’aider mutuellement de leurs bons offices, de leurs conseils et de leurs forces, ainsi qu’il convient à de bons et fidèles alliés. » Les autres articles se rattachaient à cette disposition, «pii suffisait, «pii comprenait tout.
Cet acte pourtant n’einpêchâit point les colonies de traiter avec l’Angleterre, même sans le concours de la France : « 11 resta secret, dit l’historien de la diplomatie française, et n’acquit de réalité que par la guerre «pii éclata peu de temps après entre la France et la Grande- Bretagne. » Mais cette réflexion manque de justesse : le traité n’acquit point de réalité par la guerre; ce fut, au contraire, le traité qui prépara la guerre, «pii donna à
gation , d’une manière contraire au droit des gens et aux traités subsistants entre les deux États. Dans ce cas , S. M. et lesdits États étaient résolus de joindre leurs projets et efforts contre les entreprises de leur ennemi commun. » En posant ainsi l’éventualité , on en rendait l’interprétation bien facile ; précautions percées à jour du reste , convenances diplomatiques inutiles , qu’au point où en étaient les choses, on aurait bien pu s épargner! Voir Flassan , Il ht. de la dfplom., t. VII, p. 159 à 161.
cette guerre, commencée dans les esprits et les dispositions des peuples, tout son développement extérieur, sa réalité.
lai cour de Versailles , sentant bien qu’elle ne pourrait cacher longtemps les engagements qu’elle venait de passer avec l’Amérique, se risqua donc à les déclarer. Elle les notifia au cabinet de Londres, le 1 3 mars 1 778,, par l’intermédiaire du marquis de Noailles, son ambassadeur. La notification était ce que sont d’ordinaire de pareils actes : elle était polie , et disait tout le contraire de ce qu’elle laissait entendre* On y parlait du désir de conserver la paix, avec le cérémonial impuissant de gouvernements qui vont rompre, et décidés à en finir. Pour que cette comédie , qui ne trompait personne et qui manquait de grandeur dos deux parts, fût poussée jusqu’au bout, et dans toutes les formes, Versailles publia un Mémoire justificatif auquel Saint-James répondit. O11 a hâte de se détourner de toutes ces vaines procédures, de toutes ccs lenteurs calculées, et pour peu qu’on aime le pays dont 011 écrit l’histoire , 011 partage l'impatience des contemporains.
En effet , ces lenteurs compromettaient la situation : le patriotisme de Franklin en gémissait , mais son habileté encore davantage. Son avis à lui , avait été de se placer au-dessus de toutes ces formules diplomatiques qui perdent le temps, au profit de l’ennemi qu’elles avertissent de frapper rapidement un grand coup. Ia»s