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sans voir l’ennemi ; il fallait aller le chercher. Dans les circonstances d’alors, il n’était pas permis à un homme de tête et de cœur de rentrer sans avoir fait voir le feu «à son pavillon. Si d’Orvilliers avait été un oflicier d’action et de coup d’œil, il n’aurait pas manqué de tenter une expédition’ sur quelque point de l’Angleterre , et probablement il eût réussi : car l’Angleterre, comme un homme qui s’attend à être attaqué de plusieurs côtés à la fois, ne savait où porter les mains pour se défendre. Cette résistance inaccoutumée qu'elle avait trouvée à Ouessant , cette ligne de vaisseaux aussi beaux que les siens, l’avaient troublée. Il aurait été habile de profiter de cet éblouissement, bientôt dissipé ; d’Orvilliers ne le tenta même pas. Sans une heureuse croisière du chevalier de Cabri, sorti de Toulon à la tête de quatre navires , et plusieurs combats de Kersaint, le cabinet de Versailles n’aurait retiré de cette expédition que la honte de l’avoir manquée avec toutes les chances de réussir.
Et ce fut nne raison, sans doute, pour qu’on portât une vue plus inquiète sur l’arrivée de d’Estaing en Amérique et sur ses premières opérations. Les préoccupations de la France entière l’avaient suivi à travers les mers. D’Estaing n’était point un marin méthodique à la manière de d’Orvilliers. C’était un homme énergique et fier, d’une valeur bouillante, officier de terre d’abord, qui s’était tout à coup découvert marin, par une illumination singulière , en naviguant sur un vaisseau qui le
conduisait dans les Indes (i). Aucune initiation lente et graduée ne l’avait annoncé; sorti de la mer, pour ainsi dire , il avait débuté par détruire un comptoir anglais dans le golfe de Perse , et depuis , il avait causé de grands dommages aux établissements britanniques, à Sumatra.» à Ccylan, à Coromandel , au Malabar. 11 y avait en lui un mélange romanesque de gentilhomme et <le pirate £ mais ce qui y dominait , et surtout dans sa manière de faire la guerre, c’était le forban; il pillait et ravageait avec fureur. Dès 1763, il avait été nommé lieutenant général des armées navales. Quand il partit de Toulon pour l’Amérique, en 1778, il avait presque tous ses officiers contre lui : aristocratie militaire qui ne pouvaiL pas aimer un chef lancé si vite aux premiers grades, un chef qui avait pris pour conseil et pour favori un simple officier bleu, ancien capitaine de brûlots des côtes de Bretagne (a), qu’il créa lieutenant de son bord.
Cette malveillance pouvait nuii’c au succès de l’expédition; maisd’Estaingen triompha assez heureusement; car s’il était impérieux et hautaiu, il y avait une franchise pleine de grandeur dans sa domination et du bon goût dans sa Gerté. Tel était le marin qu’on avait choisi
(t) Voir l’ F.spion anglais, t. IX, p. 39.
( 2 ) II s’appelait ilaiiff, était de Saint-Malo, et justifiait, dit une relation du temps, par son expérience de la mer la préférence de d'Estaiiifî. V id . , p. 3H.
ClfAlUTItE III.
pour courir sus à l’amiral IIowo. On espérait que Fiiomme de la surprise, du premier mouvement écraserait tout en arrivant dans Fa Delaware. Malheureusement on avait compté sans les vents ; ils soufflèrent de manière à le forcer, lui dont la rapidité était la qualité supérieure, à battre longtemps la Méditerranée ét à mettre en panne chaque nuit (i). Favorisés par ces lenteurs , et avertis de son approche , les Anglais évacuèrent Philadelphie, pour ne pas se trouver pris entre la flotte française et les troupes de Valley-Forge. Clinton, qui remplaçait Howe, conduisit l’année à New- York ; Washington quitta Valley-Forge pour inquiéter cette retraite, et le combat de Monniouth aurait été une victoire des Américains, si l’ambition jalouse du général Lee ne l’avait poussé à désobéir à son chef.
Ce ne fut qu 'après trois mois de navigation que d’Estaing parut dans la Delaware; il avait manqué la flotte anglaise de troisjours. Peut-être aurait-il dû rester pour concerter avec le congrès, avec le général Washington le plan de ses opérations ultérieures, et surtout pour recevoir d’eux des guides fidèles et des pilotes dont il manquait. Mais, trompé par la retraite de la flotte, dans son désir de l’attaquer, cet homme ardent à la course , poursuivit Howe jusqu’à New-York et vint mouiller à
(1) Il mît quatre-vingt-sept jours à traverser l’Atlantique. Ce retard sauva la flotte et l’armée anglaise. (Marshall, fie de ffashington; éd. Paris, 1807, t. IV, p. 2.)
LOt'IS XVI ET SA COUR.
Sandy-Ilook en délions de la barre (i); cette barre dangereuse l'arrêta; nul pilote ne voulut la passer. 11 offrit des sommes énormes , mais tous les pilotes répondirent que les gros vaisseaux tiraient trop d’eau , et maintinrent la chose impossible ( 2 ). Obligé d’en revenir à ses instructions, d’Estaing convint avec les généraux américains d’attaquer Rhode-Island , où l’ennemi logeait cinq mille hommes; et le 8 août, il força le passage de New- Port, entre Rhode-Island et Connecticut, pendant que le général Sullivan marchait sur la place, secondé par La Fayette. En ce moment, et comme les chaloupes allaient débarquer les Français, l’amiral Howe, renforcé, vint audacieusement prendre le mouillage qu’avait quitté d’Estaing. Avec cette position et le vent du sud , l’Anglais pouvait jeter des secours dans New-Port , mais à la nuit le vent tourna : « Ce fut alors, dit La Fayette, que d’Estaing, à la vue des deux armées, repassa brillamment sous le feu des deux batteries, tandis que les ennemis, coupant leurs câbles , fuyaient à pleines voiles. » D’Estaing leur donna une chasse de huit heures, et il était sur le point de les atteindre quand une effroyable tempête vint briser l’ordonnance de scs vaisseaux (3).
(1) Mémoires de La Fayette , 1. 1, p. 54. Marshall, Fie de fF'ashington, t. IV, p. C.
(2) Marshall dit toutefois qu’au moment où d’Estaiug leva l’ancre, la marée et le vent étaient singulièrement favorables pour exécuter le passage de la barre. Fie de Washington, t. IV, p. 8.
(3) Marshall , Fie de iFashington, t. IV, p. 8 et suiv.